Intellectuels : La faillite du discernement

Par Serge Siksik,
[12 juin 2026]

Les accusateurs

« Ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien »
René Descartes

Depuis des mois, depuis des années même, les mêmes noms, les mêmes analyses et les mêmes procès reviennent dans le débat public. À chaque crise majeure traversée par Israël, certains intellectuels juifs semblent éprouver le besoin irrépressible de rappeler l’État juif à l’ordre moral tout en sous-estimant les menaces qui pèsent sur lui.

La récente émission de Mosaïque réunissant Alain Finkielkraut et Sarah Feinberg n’est qu’un épisode supplémentaire de cette longue histoire. Elle mérite pourtant qu’on s’y arrête tant elle révèle une dérive intellectuelle qui, à mes yeux, devient préoccupante.

Une fois encore, des intellectuels juifs ont cru nécessaire de monter sur l’estrade morale pour distribuer des leçons à Israël, à son gouvernement, à ses ministres, à ses électeurs et parfois même à son histoire. Le sujet n’était pourtant pas Ben Gvir au départ. Le sujet était Israël.

Mais très vite, comme souvent chez ceux qui prétendent penser l’État juif depuis les hauteurs de la conscience universelle, tout a glissé vers les mêmes figures désormais obligées : Ben Gvir, Smotrich, Netanyahou, la droite israélienne, les « extrêmes », les « dérives » et les « dangers ».

Ni Alain Finkielkraut ni Sarah Feinberg ne contestent l’existence d’Israël. Ils n’en nient pas davantage la légitimité et ne rejoignent évidemment pas les slogans antisionistes qui prospèrent aujourd’hui dans certaines universités, certains médias ou certaines manifestations occidentales.

Pourtant, leur discours produit un effet dont ils semblent ne pas toujours mesurer la portée.

En concentrant l’essentiel de leur attention sur les défauts réels ou supposés de quelques responsables israéliens, ils offrent à ceux qui détestent Israël une argumentation respectable, habillée des habits de la culture, de la mémoire et de la bonne conscience.

C’est là que réside, selon moi, leur erreur fondamentale.

  • Ils veulent viser le gouvernement mais atteignent souvent le pays.
  • Ils prétendent dénoncer quelques ministres mais contribuent à installer l’idée d’un Israël moralement défaillant.
  • Ils pensent éclairer certaines fautes mais déplacent en réalité le regard vers nos fractures internes pendant que nos ennemis poursuivent leurs objectifs avec une remarquable constance.

Autrement dit, ils ont perdu le sens des proportions.

Dans une période ordinaire, la critique d’un gouvernement constitue un exercice démocratique sain et même nécessaire.

Mais nous ne vivons pas une période ordinaire.

Depuis le 7 octobre, Israël affronte simultanément une guerre militaire, diplomatique, médiatique et morale.

Le Hamas massacre, le Hezbollah menace, l’Iran finance, arme et organise.

Dans de nombreuses universités occidentales et dans certaines rues européennes, ce n’est plus seulement un gouvernement israélien qui est contesté mais la légitimité même de la présence juive.

Face à cette réalité, la question n’est pas de savoir si un ministre a commis une maladresse ou tenu un propos excessif.

La question est d’abord de comprendre quels sont les dangers existentiels et quels sont les dangers secondaires.

Toute pensée politique sérieuse commence par cette hiérarchie.

Raymond Aron avait parfaitement compris cette exigence. Il savait distinguer les erreurs des démocraties des crimes de leurs ennemis.

Cette hiérarchie n’excusait rien ; elle permettait simplement de ne pas perdre le contact avec le réel.

Finkielkraut, qui a pourtant si souvent dénoncé les aveuglements de son époque, semble parfois oublier cette leçon lorsqu’il s’agit d’Israël.

Comme si l’État juif devait se comporter en séminaire permanent de philosophie politiquependant que ses adversaires rêvent ouvertement de son effacement.

Comme si la souveraineté juive devait répondre à des critères de perfection morale que l’on n’exige d’aucune autre nationconfrontée à des menaces comparables.

Cette perte du sens des proportions apparaît de manière particulièrement frappante lorsqu’est employé le mot « fascisme » pour qualifier Ben Gvir.

On peut combattre Ben Gvir. On peut dénoncer ses idées. On peut juger son comportement excessif, maladroit ou dangereux.

  • Mais le mot « fascisme » n’est pas un adjectif de plateau télévisé.
  • Il porte une histoire, des morts et des cendres.
  • Le fascisme ne fut ni une humeur politique ni une métaphore. Il fut l’État total mis au service de la persécution et du meurtre de masse.

Assimiler, même indirectement, un ministre israélien à cette généalogie historique ne relève pas simplement de l’exagération ; c’est arracher un mot à son histoire pour le transformer en projectile polémique…

Lorsqu’on est héritier d’une mémoire familiale marquée par les persécutions du siècle dernier, on devrait savoir mieux que quiconque que certains mots ne sont pas des opinions mais des séismes.

L’inflation des mots produit toujours le même résultat : elle rend aveugle aux véritables dangers. Lorsqu’on voit du fascisme partout, on finit par ne plus reconnaître les formes nouvelles du fanatisme lorsqu’elles apparaissent sous d’autres visages.

Le drame de notre époque n’est pas le retour imaginaire de l’Europe des années trente sous chaque désaccord politique.

Le drame est l’émergence de mouvements qui proclament parfois ouvertement leur volonté d’effacer Israël ou de marginaliser les Juifs, tout en bénéficiant d’une indulgence dont les démocraties occidentales paieront peut-être un jour le prix.

Sarah Feinberg appartient à une génération brillante, cultivée et intellectuellement exigeante. Alain Finkielkraut est l’un des intellectuels français les plus importants de ces dernières décennies. C’est précisément pour cette raison que leur attitude mérite d’être interrogée.

Car l’intelligence possède ses propres pièges.

  • Le premier est la fascination pour la complexité.
  • Le second est la difficulté à hiérarchiser les périls.

À force de disséquer chaque phrase, chaque décision et chaque déclaration israélienne, certains observateurs finissent par accorder davantage d’attention aux excès verbaux de ministres élus qu’aux projets politiques et militaires de ceux qui souhaitent la disparition de l’État juif…

Le Maharal de Prague enseignait qu’une partie ne peut jamais être confondue avec le tout.

Toute erreur de jugement naît d’un défaut de proportion entre l’élément particulier et l’ensemble auquel il appartient.

Or c’est précisément cette erreur qui menace une partie du discours intellectuel contemporain sur Israël.

  • Ben Gvirn’est pas Israël.
  • Smotrich n’est pas Israël.
  • Netanyahou n’est pas Israël.

On peut critiquer chacun d’eux sans difficulté.

Mais lorsque leur présence finit par occuper l’essentiel du champ de vision, le regard se déforme. Les défauts deviennent l’essentiel. Les menaces extérieures deviennent secondaires. La partie finit par dévorer le tout.

La tradition kabbalistique distingue deux formes de lumière.

  • Une lumière qui révèle et permet de voir plus clairement le réel.
  • Une lumière si intense qu’elle finit par aveugler.

Toute critique authentique devrait appartenir à la première catégorie. Elle devrait aider à discerner, à comprendre et à mieux agir.

Mais lorsqu’elle se fixe obsessionnellement sur les mêmes fautes, les mêmes responsables et les mêmes dérives supposées, elle risque de produire l’effet inverse. À force d’éclairer toujours le même point, elle laisse le reste du paysage dans l’obscurité.

C’est peut-être ce qui se produit aujourd’hui.

Certains intellectuels croient mettre en lumière les défauts du pouvoir israélien. Ils finissent parfois par obscurcir la perception des menaces autrement plus graves qui entourent l’État juif…

  • J’ai parfois le sentiment que Finkielkraut continue à PENSER LES JUIFS DEPUIS L’EXIL,
  • alors qu’Israël oblige désormais à LES PENSER DEPUIS LA SOUVERAINETÉ.

Entre ces deux mondes existe une différence considérable.

Le Juif de l’exil cherchait à convaincre.

Le Juif souverain doit protéger.

  • Le premier pouvait encore croire que l’argumentation suffirait à désarmer ses adversaires.
  • Le second sait que certaines menaces ne se laissent pas convaincre. Elles doivent être contenues, combattues et parfois vaincues. Cette responsabilité change profondément le regard porté sur la politique, sur la morale et sur l’Histoire.

Israël n’a pas été fondé pour satisfaire les attentes des salons intellectuels occidentaux. Il n’a pas été fondé pour devenir un modèle abstrait destiné à illustrer les vertus de l’universalisme.

Il a été fondé parce que l’Histoire a appris aux Juifs qu’un peuple sans souveraineté finit toujours par dépendre de la bienveillance des autres.

Or cette bienveillance s’est révélée tragiquement insuffisante lorsque les circonstances sont devenues graves.

  • Elle valait peu à Dreyfus.
  • Elle valait peu à Kishinev.
  • Elle valait peu lorsque l’Europe cultivée regardait ailleurs.
  • Elle valait peu lorsque six millions de Juifs furent abandonnés à la mécanique industrielle du meurtre.

Rav Lord Yonathan Sacks rappelait que

Le judaïsme n’est pas une éthique de la perfection mais une éthique de la responsabilité.

Cette distinction est essentielle.

La responsabilité ne consiste pas seulement à dire ce que l’on croit vrai.

  • Elle consiste aussi à mesurer les conséquences de ce que l’on dit. Dans le monde réel. Dans les médias. Dans les universités. Dans les chancelleries.
  • Et chez tous ceux qui récupèrent chaque critique juive contre Israël pour renforcer leur propre accusation. Oui, il faut critiquer un gouvernement. Oui, il faut surveiller les excès du pouvoir. Oui, il faut dénoncer les erreurs lorsqu’elles existent.
  • Mais il faut également savoir dans quel monde nous vivons.

Or nous vivons dans un monde où chaque parole juive contre Israël est immédiatement amplifiée par ceux qui ne rêvent pas d’un meilleur Israël mais d’un Israël inexistant

Voilà ce que certains de nos intellectuels refusent de regarder en face.

Ils croient défendre la lucidité alors qu’ils fragilisent parfois la hiérarchie des priorités.

Ils pensent sauver l’honneur juif en dénonçant les fautes du gouvernement israélien mais risquent surtout d’offrir aux ennemis du peuple juif un supplément de respectabilité.

La question n’est pas de savoir s’il faut critiquer Israël.

La question est de savoir

  • si l’on est encore capable de distinguer l’essentiel de l’accessoire,
  • le danger existentiel de l’erreur politique,
  • l’ennemi déclaré de l’adversaire démocratique.

Un jour, lorsque les brouillards de cette époque se dissiperont, la question sera peut-être plus simple qu’elle n’en a l’air.

Qui, dans l’heure dangereuse, a su distinguer l’accessoire de l’essentiel ?

Qui a compris que l’intelligence sans responsabilité peut devenir une faute ?

Qui a vu que l’universalisme sans souveraineté n’est souvent qu’un autre nom de la vulnérabilité juive ?

Finkielkraut et Feinberg jugent depuis la hauteur de la pensée.

Je leur reproche de ne plus entendre suffisamment le sol.

Et le sol, aujourd’hui, tremble sous les pieds du peuple juif. Mais ce peuple sait depuis bien longtemps, que les secousses de l’Histoire ne sont pas les maîtresses de son destin. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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