
Par Serge Siksik,
[19 août 2026]
Nous parlons beaucoup de la responsabilité des dirigeants. Presque jamais de celle des électeurs.

Comme si, une fois le bulletin glissé dans l’urne, celui qui choisit disparaissait derrière celui qu’il a choisi. Comme si le citoyen pouvait désigner un pouvoir, puis se déclarer totalement étranger à ce que ce pouvoir fera…
C’est une fiction commode.
Un dirigeant médiocre, imprudent ou incapable n’arrive pas toujours au pouvoir par effraction.
DANS UNE DÉMOCRATIE, IL Y ARRIVE AVEC DES VOIX. LES NÔTRES.
Il faut donc accepter cette vérité dérangeante :

Un peuple peut contribuer démocratiquement à son propre affaiblissement…
Le droit de vote est une conquête immense.
Mais à force d’exalter le DROIT, nous avons presque oublié le DEVOIR DE DISCERNEMENT qui devrait l’accompagner.
Voter n’est pas seulement exprimer une préférence. C’est remettre pour plusieurs années une part du destin collectif entre les mains d’hommes et de femmes dont les décisions engageront notre sécurité, notre économie, notre cohésion, notre identité et parfois notre survie.
Cela devrait suffire à faire trembler un peu la main qui tient le bulletin.
J’ai vécu cette interrogation en France. Entre 2012 et 2016, nous avions vu Emmanuel Macron évoluer au cœur du pouvoir. Certains d’entre nous considéraient déjà que derrière l’intelligence, l’aisance et la nouveauté affichée, quelque chose manquait pour exercer la fonction présidentielle. D’autres en jugeaient autrement et en jugent encore autrement.
La question n’est pas de distribuer rétrospectivement des brevets de clairvoyance. Elle est beaucoup plus inconfortable :

Pourquoi les peuples attendent-ils si souvent les conséquences pour regarder les signes qui les précédaient ?
Peut-être parce qu’une démocratie peut elle aussi préférer le désir au réel.
Nous votons trop souvent contre avant de voter pour.
Contre un homme, un gouvernement, un milieu. Par fatigue, colère, ressentiment, parfois simplement pour « essayer autre chose ».
Mais un pays n’est pas un laboratoire.
Et l’Histoire n’efface pas les erreurs parce qu’elles ont été commises démocratiquement.
- La nouveauté n’est pas une compétence,
- L’éloquence n’est pas une vision,
- L’intelligence n’est pas nécessairement le courage,
- La popularité n’est pas la stature…
Et surtout, détester celui qui gouverne ne confère aucune qualité particulière à celui qui veut le remplacer.
C’EST ICI QUE COMMENCE LA RESPONSABILITÉ DE L’ÉLECTEUR...
Nietzsche écrit que
« Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges ».
La formule est terrible appliquée à la politique.
Car le danger n’est plus seulement d’être trompé par un candidat. Il est de devenir soi-même incapable d’accueillir ce qui dérange sa conviction.
Nous ne cherchons alors plus à savoir : nous cherchons à avoir raison.
Nous n’examinons plus : nous confirmons.
Et lorsque le bulletin ne sert plus à choisir mais à confirmer nos passions, le discernement a déjà quitté l’isoloir.
Hannah Arendt nous conduit vers un autre vertige : celui du jugement.
Juger politiquement, ce n’est pas seulement posséder des informations ou afficher une opinion.
C’est parvenir à s’arracher, un instant, à soi-même : à ses fidélités, à ses intérêts, à ses blessures, à ses détestations, pour tenter de regarder le monde commun que notre décision contribuera à produire.

Voilà peut-être ce que l’isoloir devrait exiger de nous : quelques secondes durant lesquelles nous cessons d’être seulement nous-mêmes...
Car nous n’y sommes plus uniquement celui qui veut sanctionner, celui qui veut défendre son camp ou celui que la colère emporte :

Nous devenons, pour quelques secondes, dépositaires d’une parcelle du destin des autres…
C’est là que le vote cesse d’être une préférence pour devenir un jugement.
Préférer demande : qui me ressemble ? qui me plaît ? qui exprime ma colère ?
Juger pose une question autrement plus rude :
« Quel choix serai-je encore capable d’assumer le jour où ses conséquences frapperont quelqu’un d’autre que moi ? »
C’est peut-être cela que nous avons le plus oublié.
La souveraineté populaire n’abolit pas la responsabilité. Elle la distribue.
La démocratie nous donne le droit de choisir.
Elle ne nous garantit ni la lucidité de notre choix ni l’innocence de ses conséquences…
LE 27 OCTOBRE, EN ISRAËL, CETTE RESPONSABILITÉ SERA CONSIDÉRABLE.
Nous ne voterons pas dans la tranquillité de l’Histoire. Nous voterons après le 7 octobre, face à l’Iran, au terrorisme, aux menaces régionales, aux fractures de notre société et à une offensive internationale qui, chez certains, ne vise plus seulement tel gouvernement mais la légitimité même d’Israël.

Dans un tel moment, le vote d’humeur n’est plus seulement une légèreté. Il peut devenir une faute de discernement...
Que l’on aime ou déteste un candidat importe finalement moins que les questions essentielles :
- Sait-il décider lorsque les autres hésitent ?
- Résister lorsque les pressions deviennent insupportables ?
- Penser à dix ans lorsque l’opinion pense à dix jours ?
- Préserver l’unité sans renoncer à l’essentiel ?
- Et surtout : lui confierions-nous le pays si, demain matin, survenait l’impensable ?
Voilà la question à emporter dans l’isoloir.
Le judaïsme porte sur la liberté un regard autrement plus exigeant.
Être libre ne signifie jamais être quitte
des conséquences de sa liberté.
Nous sommes responsables précisément parce que nous pouvions choisir autrement…
Le bulletin de vote est donc un acte.
Et lorsque nous entrons dans l’isoloir, nous n’y entrons jamais seuls.
Nos enfants y entrent avec nous.
Nos soldats aussi.
Ceux qui sont tombés pour que nous puissions vivre ici.
Ceux qui naîtront après nous et devront habiter le pays que nos décisions leur auront laissé.
Et peut-être, silencieusement derrière eux, ces générations de Juifs qui pendant deux mille ans n’eurent même pas le privilège de commettre nos erreurs : elles n’avaient pas de souveraineté.
Nous l’avons retrouvée.
Elle nous donne des droits immenses.
Elle nous retire aussi quelques excuses.
Nous avons parfaitement le droit de nous tromper sur un homme. La démocratie comporte ce risque.
Mais nous n’avons pas le droit de transformer ensuite notre erreur en innocence…
Les dirigeants devront répondre de leurs décisions.

Les électeurs, eux, doivent répondre de leur discernement…
Car certains bulletins choisissent un gouvernement.
D’autres, sans le savoir encore, choisissent une part de l’Histoire qui suivra. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO
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À huit mois d’une élection capitale, à l’heure où le peuple français, trop souvent immature, versatile et soumis à toutes les formes de manipulation, aura à faire un choix déterminant pour son avenir, votre article mérite d’être lu, repris et diffusé in extenso par notre presse nationale et patriotique.
Merci, Serge, pour votre engagement, votre lucidité et la qualité de votre plume. Israël a la chance de compter parmi les siens un écrivain et un journaliste de cette trempe.
Une question demeure : quand verrons-nous enfin vos écrits enrichir les colonnes de la presse patriotique française ? Je ne doute pas qu’ils y trouveraient une place naturelle et féconde.
Avec toute ma considération patriotique,
José CASTANO
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