
Par Serge Siksik,
[1er sept 2026]
Pourquoi fabrique-t-on tant de mensonges sur les Juifs et Israël ?
« Les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie, qui est frappée d’abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d’honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu’ils font. »
Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg
Il y a quelque chose de singulier dans le mensonge. On pourrait penser qu’il sert simplement à cacher la vérité, à dire que ce qui est n’est pas, ou que ce qui n’est pas est.
Mais les grands mensonges ne se contentent pas de dissimuler le réel.
ILS EN FABRIQUENT UN AUTRE…
Depuis des siècles, les Juifs en font l’expérience.
- Ils ont empoisonné les puits.
- Tué des enfants pour recueillir leur sang.
- Organisé les révolutions.
- Contrôlé les banques.
- Gouverné secrètement les États.
- Ils furent accusés d’être trop riches et misérables,
- cosmopolites et communautaristes,
- capitalistes et révolutionnaires,
- faibles et tout-puissants.
Les accusations se contredisent. Elles survivent pourtant.
Depuis la création d’Israël, le décor a changé, parfois les mots aussi. Mais une étrange mécanique demeure.
À peine un événement survient-il qu’une histoire est déjà prête pour l’interpréter.
Une information est démentie ? Une autre prend sa place.
Une image est démontée ? Elle aura déjà parcouru le monde.
Le récit précède parfois l’enquête et résiste ensuite à sa réfutation.

La question intéressante n’est donc peut-être pas : pourquoi ment-on sur Israël ?

Elle est plus inquiétante :
« POURQUOI AVOIR BESOIN
QUE CERTAINES CHOSES SOIENT FAUSSES
POUR CONTINUER À LES CROIRE VRAIES ? »
Le mensonge ne cache pas seulement le réel.
— Vladimir Jankélévitch avait compris qu’il ne constitue pas une simple erreur intellectuelle. L’erreur se trompe ; le mensonge sait qu’il existe un réel et choisit de lui substituer autre chose.
Dans Le Mensonge puis dans son Traité des vertus, il lie profondément la véracité à notre manière d’être avec autrui. Le mensonge enferme parce qu’il rompt la possibilité d’un monde véritablement partagé.
C’est peut-être là sa puissance : celui qui ment ne déplace pas seulement un fait. Il cherche à imposer à l’autre le monde dans lequel ce fait prendra son sens…
— Hannah Arendt ira plus loin encore.
Dans ses réflexions sur la vérité et la politique, elle montre que la multiplication des mensonges ne conduit pas nécessairement les hommes à croire un mensonge déterminé.
Elle peut produire quelque chose de beaucoup plus grave : la disparition d’un sol commun à partir duquel distinguer le vrai du faux.

Quand les faits deviennent interchangeables, c’est notre capacité même de juger qui vacille. Le mensonge politique atteint alors son véritable but :
NON PLUS CONVAINCRE, MAIS DÉSORIENTER…
Et cette désorientation possède une force redoutable, car celui qui ne sait plus ce qui est vrai finit souvent par croire ce qui lui permet de continuer à appartenir à son camp…
Mais pourquoi le Juif ?
La Torah propose peut-être l’un des récits les plus anciens de cette mécanique. Au début du livre de Chemot, Pharaon ne commence pas par réduire les Hébreux en esclavage. Il commence par parler.
« Voici que le peuple des enfants d’Israël est plus nombreux et plus puissant que nous. Soyons habiles envers lui… »
Il imagine ensuite une guerre future dans laquelle les Hébreux pourraient rejoindre les ennemis de l’Égypte.
Ce scénario précède les mesures de persécution.
Avant les briques, il y eut donc un récit. Avant d’opprimer l’Hébreu, il fallait le transformer en menace.
Ce mécanisme traverse l’Histoire :

La violence aime disposer d’une justification avant de devenir violence. Rarement l’homme accepte de se regarder comme injuste. Il lui faut donc rendre coupable celui qu’il désire frapper…
– C’est ici que René Girard apporte une intuition essentielle.
Les sociétés en crise, explique-t-il à travers le mécanisme du bouc émissaire, peuvent concentrer leurs tensions sur une victime désignée.
En lui attribuant la responsabilité du désordre, le groupe retrouve momentanément son unité.
La culpabilité de la victime devient alors nécessaire à la cohésion de ceux qui l’accusent.

Peut-être est-ce une des clés de l’antisémitisme. Le Juif n’est pas seulement haï parce que l’on croit les mensonges racontés sur lui…

Il arrive aussi que l’on ait besoin de croire les mensonges racontés sur lui parce qu’on a déjà besoin de le haïr…
LE MENSONGE VIENT ALORS DONNER À LA PASSION LES APPARENCES DE LA RAISON.
Je ne hais pas : je dénonce.
Je ne persécute pas : je résiste.
Je ne suis pas antisémite : je combats un pouvoir occulte, une domination, un complot.
Le tour de force est accompli :
LA HAINE S’EST DÉGUISÉE EN MORALE…
Les mensonges les plus efficaces ne sont d’ailleurs presque jamais entièrement inventés.Ils prennent un fait, une image, une souffrance, une faute réelle parfois, puis les détachent de leur contexte, les généralisent et leur donnent une signification qu’ils ne possédaient pas.

C’EST POURQUOI LES RÉFUTER EST SI DIFFICILE…
Le Maharal de Prague développe une pensée particulièrement subtile de la vérité : celle-ci exige une précision dont l’écart, même faible, peut nous faire basculer dans le faux. Une lecture traditionnelle de son Netiv HaEmet souligne justement cette proximité dangereuse :

Le mensonge est d’autant plus puissant qu’il s’adosse à quelque chose qui ressemble à la vérité...
Voilà peut-être pourquoi les grands mensonges politiques ne partent presque jamais de rien.
- Une victime existe : on efface la cause de sa souffrance.
- Une image est vraie : on change sa légende.
- Une déclaration a été prononcée : on supprime ce qui la précède.
- Une faute a été commise : elle devient l’essence d’un peuple.
Le passage est imperceptible. On ne parle bientôt plus de ce qu’Israël FAIT, mais de ce qu’Israël EST.
Et lorsqu’un adversaire a cessé d’être un acteur politique pour devenir une incarnation du mal, les faits deviennent presque secondaires…
Tout ce qu’il accomplit confirmera désormais l’accusation.
- S’il se défend, c’est qu’il est agressif.
- S’il hésite, c’est qu’il dissimule.
- S’il apporte des preuves, elles sont fabriquées.
- S’il réfute le complot, cette réfutation devient elle-même preuve de sa puissance à contrôler l’information.
Le mensonge parfait est celui auquel le réel ne peut plus rien objecter.
La tradition juive ne traite pourtant pas la vérité comme une simple vertu parmi d’autres. Le Talmud affirme :
« Le sceau du Saint béni soit-Il est אמת, emet, la vérité. »
L’image est extraordinaire. Un sceau authentifie. Il garantit que ce qui apparaît correspond à son origine.
Dire que la vérité est le sceau divin revient peut-être à dire que le réel porte en lui une exigence :celle de ne pas être falsifié.
Et les Sages poussent plus loin encore le symbolisme des lettres.
- אמת, emet, la vérité, est composé de lettres dispersées à travers l’alphabet hébraïque : aleph au commencement, mem vers son milieu, tav à son terme. Le mot traverse symboliquement l’espace des lettres.
- שקר, sheker, le mensonge, rassemble au contraire des lettres voisines.
Le Talmud remarque également la stabilité graphique de EMET
face à la fragilité de SHEKER et en tire cette formule :
la vérité tient ; le mensonge ne tient pas.
Il y a là presque une métaphysique.
La vérité demande de tenir ensemble le commencement, le milieu et la fin. Elle exige de regarder la totalité.
Le mensonge, lui, peut se contenter d’un fragment. Voilà pourquoi il court plus vite.
- La vérité doit expliquer ; le mensonge peut montrer une photographie.
- La vérité doit contextualiser ; le mensonge peut lancer un slogan.
- La vérité réclame parfois dix minutes ; le mensonge tient en dix mots.

Reste pourtant la question la plus difficile :
Pourquoi Israël semble-t-il concentrer une telle passion narrative ?
Sans doute parce qu’il ne faut chercher aucune cause unique.
- Il y a l’antisémitisme ancien, qui ne disparaît pas lorsque son vocabulaire devient moderne.
- Il y a les intérêts politiques et géopolitiques.
- Il y a la propagande de guerre.
- Il y a les mécanismes de groupe, le besoin d’appartenir à un camp, la satisfaction morale d’avoir identifié un coupable.
- Il y a aussi cette fascination très ancienne pour le Juif, objet sur lequel des civilisations successives ont projeté leurs propres inquiétudes.
Mais quelque chose d’autre mérite peut-être d’être interrogé. Le Juif introduit depuis l’origine une idée dérangeante : le monde n’appartient pas entièrement à celui qui possède la force de le raconter.
- Pharaon peut décréter que l’Hébreu est dangereux ; la Torah conserve une autre version.
- Les empires peuvent rédiger leur histoire ; la mémoire d’Israël oppose au récit des puissants une exigence : Zakhor, souviens-toi.
Peut-être existe-t-il là un conflit plus profond qu’un conflit politique : « Qui a autorité pour dire ce qui fut ? »
Car falsifier l’histoire d’un peuple revient toujours un peu à lui confisquer son existence.
Notre époque ajoute à cela une difficulté nouvelle.
Pendant des siècles, produire un mensonge à grande échelle exigeait un pouvoir : un trône, une chaire, une imprimerie, un journal, une radio.
Désormais, quelques secondes suffisent.
Mais la révolution la plus profonde n’est peut-être pas technologique. Elle est psychologique.
Nous ne recevons plus seulement les informations que nous recherchons…

Nous recevons de plus en plus celles qui ressemblent à ce que nous croyions déjà…
Et dans un univers dominé par l’émotion et l’appartenance, la question « est-ce vrai ? » risque d’être remplacée par une autre :
« Est-ce conforme au monde auquel j’ai choisi d’appartenir ? »
Alors le mensonge n’a même plus besoin d’un menteur.
IL TROUVE DES MILLIERS DE VOLONTAIRES POUR LE TRANSMETTRE…
Que faire alors ?
Certainement vérifier les images, restituer les chiffres, établir les faits, réfuter les falsifications. C’est indispensable.
Mais cela ne suffira jamais.
Car on ne réfute pas seulement un mensonge avec une preuve lorsque ce mensonge remplit une fonction psychologique, politique ou morale.
Il faut comprendre le besoin auquel il répond…
- À quelle peur donne-t-il un nom ?
- Quelle haine permet-il de justifier ?
- Quelle culpabilité permet-il de déplacer ?
- Quel groupe permet-il de rassembler ?
- Quelle complexité permet-il d’éviter ?
Peut-être est-ce cela, finalement, démêler l’écheveau du mensonge :

Ne pas tirer frénétiquement sur chaque fil, mais chercher le nœud autour duquel tous les autres se sont formés…
La Torah ordonne :
« Midvar sheker tir’hak » – éloigne-toi de la parole mensongère.
Elle ne dit pas seulement : ne mens pas. Elle demande de s’en éloigner. Comme si le mensonge possédait une force d’attraction. Comme si, une fois entré dans son monde, il devenait chaque fois plus difficile d’en retrouver la sortie.
Et peut-être est-ce précisément le combat qui nous incombe aujourd’hui :
Non seulement défendre la vérité contre ceux qui la falsifient,
Mais préserver en nous cette faculté plus fragile encore – le désir de la chercher lorsqu’elle dérange ce que nous aurions préféré croire. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO
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