Jérusalem : Quand le magazine Géo fait l’impasse sur l’Histoire

Par Liliane Messika,
[22 septembre 2026]

Parmi les neuf reporters présélectionnés pour le 88e Prix Albert-Londres en presse écrite, qui sera remis le 27 octobre à Paris, figure Margaux Seigneur, journaliste au Nouvel Obs, au Parisien et à Géo.

Comme son nom l’indique, Géo est un magazine qui s’intéresse avant tout à la géographie. Mais ce n’est pas pour rien que, dans les établissements scolaires, on enseigne l’Histoire-Géo et que les professeurs sont formés aux deux disciplines.

En effet, nonobstant son arrogance qui le pousse à croire qu’il commande à l’orbite de la Terre et à l’activité magnétique du soleil, l’Homme n’a aucune action sur la composition des reliefs montagneux ou sur les marées. En revanche, le tracé des frontières lui est entièrement imputable. C’est pour cette raison que l’enseignement de la géographie ne peut pas faire l’économie de la connaissance de l’Histoire.

Le magazine Géo s’affranchit de l’Histoire

La raison en est qu’il veut raconter des histoires, sans majuscule, mais avec un casting qui ne souffre pas le rappel du réel.

Il n’a pas inventé la petite chronique qu’il narre le 14 septembre 2026 :

Il s’est contenté de reprendre un conte folklorique de l’AFP. Cela s’intitule : « Israël – Pourquoi les États du Pacifique choisissent Jérusalem pour leurs ambassades.1 »

Le chapô introductif précise :

« Comment expliquer que de nombreux pays du Pacifique aient décidé ces derniers mois d’ouvrir des ambassades en Israël, non pas à Tel-Aviv, mais bien à Jérusalem ? Un soutien à l’État hébreux (sic) qui repose autant sur des convictions religieuses que politiques. »

Ce qui est étonnant, dans cette question, c’est que cela puisse poser question.

En effet, qu’y a-t-il à expliquer ? Où donc se situerait une ambassade sinon dans la capitale du pays où elle doit représenter le sien ?

Le site du gouvernement français2 explique :

« Une ambassade est la représentation politique officielle d’un État auprès du gouvernement français. Elle est toujours située à Paris et assure principalement la gestion des relations diplomatiques et internationales entre les deux pays. En revanche, le consulat est une structure plus orientée vers les citoyens : il se trouve dans plusieurs villes françaises et agit comme point de contact direct pour les ressortissants étrangers. »

Posons derechef la question :

Qu’y a-t-il d’étrange à ce que les États du Pacifique désireux d’entamer des relations officielles avec l’État d’Israël installent leur ambassade dans sa capitale ?

Y aurait-ildes pays qui, confondant « ambassade » et « consulat », installent leur ambassade ailleurs que dans les capitales ?

Géographie sans Histoire n’est que ruine de l’âme

L’AFP, dont l’acronyme ne signifie pas « agence des fantasmes palestiniens », mais bien « agence France Presse », est coutumière de prendre les fantasmes du Quai d’Orsay pour sa boussole. Elle prie donc tournée vers l’Est, en soumettant la seule démocratie qui s’y trouve à son tropisme orientaliste colonial.

Ce n’est pas dans le but de passer pour le Grand Mamamouchi planétaire que l’AFP veut choisir les capitales des pays étrangers, car cette manifestation de paternalisme colonial est réservée à l’État juif et à lui seul...

Puisque la France a installé son ambassade à Tel Aviv au lieu de la capitale Jérusalem, l’AFP est chargée de convaincre les chalands qu’il ne s’agit pas d’une lacune géographique, mais d’une originalité historique.

Démonstration par l’absurde (et mensonge par omission) :

« Le plan de partage de la Palestine voté par l’ONU en 1947 prévoyait un statut spécial, international, pour Jérusalem du fait de son importance pour les juifs, les chrétiens et les musulmans.

Israël a annexé Jérusalem-Est dans la foulée de sa conquête de la Cisjordanie lors de la guerre israélo-arabe de 1967, mais cette annexion n’est pas reconnue par l’ONU. »

Retour sur Terre et le réel

Après la révolte de Bar Kokhba, écrasée en 135 par Rome, la Judée fut ravagée, une partie considérable de ses habitants autochtones juifs fut tuée, réduite en esclavage ou expulsée, et les Juifs furent notamment interdits de résidence à Jérusalem.

  • Les Romains débaptisèrent la province de Judée et lui donnèrent le nom de Syria Palaestina. Une présence juive subsista néanmoins dans la région, dont les plus importantes communautés étaient situées en Galilée.
  • Entre Rome et 1917, cette région passa sous la domination successive de nombreux conquérants. Le dernier fut l’Empire ottoman, qui la contrôla pendant plusieurs siècles, jusqu’à sa défaite lors de la Première Guerre mondiale.
  • La fin de la guerre de 1914-18 marqua son démantèlement par les vainqueurs, qui s’en partagèrent les morceaux : la France obtint les mandats sur la Syrie et le Liban ; le Royaume-Uni ceux sur la Mésopotamie (l’Irak actuel) et la Palestine.
  • En 1917, la Déclaration Balfour, du nom du ministre des Affaires étrangères britannique de l’époque, avait été signée, statuant que sur ce territoire colonisé, le Royaume-Uni favoriserait la création « d’un Foyer national juif ».
  • Une autre promesse avait été faite à un chef de la tribu hachémite pendant la première guerre mondiale :

le Royaume-Uni lui offrirait un royaume, s’il réussissait à unifier les Arabes du Moyen-Orient avec sa propre tribu en faveur de la Triple entente (France, Royaume-Uni, Italie) contre la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman).

En 1922, au moment où fut accordé par la SDN le mandat sur la Palestine, les deux promesses fusionnèrent et 77 % du territoire dévolu par la Déclaration Balfour à l’édification d’un Foyer national juif en furent soustraits, pour devenir le royaume promis à Fayçal...

Celui-ci devint, finalement roi d’Irak et son frère Abdallah prit la tête de la Transjordanie.

Churchill, qui était à l’époque secrétaire d’État aux colonies, déclara avoir

« Créé un pays d’un trait de plume, un dimanche après-midi, au Caire »3.

Ce pays, c’était la Transjordanie, qui est, de facto sinon de jure, le premier État arabe de Palestine.

Cette première division de la Palestine se conclut par le fait que, à partir de 1922, les dispositions relatives au Foyer national juif ne furent pas appliquées au territoire situé à l’est du Jourdain.

C’était une perte de 77 % pour les Juifs, à qui il restait un maigre territoire de 27 000km2…

La Transjordanie mesurait près de 90 000km2 (exactement 89 342 km²).

Puis survint la deuxième guerre mondiale et la fin du mandat britannique, le 14 mai 1948.

Entre les deux, l’ONU avait succédé à la SDN (en 1946) et elle avait décidé, l’année suivante, de partager ce qui restait du territoire du mandat britannique, à l’ouest du Jourdain, entre un État juif et un État arabe de Palestine, qui serait de facto le deuxième de son espèce sur l’ex-futur Foyer National Juif en Palestine.

Au cours de sa partie de Monopoly,

La commission ad hoc de 1947 représentant les États membres de l’ONU décida également d’exclure du partage Jérusalem, capitale historique des royaumes juifs, et de garder la main dessus, sous forme d’un territoire internationalisé, liés aux deux autres par une union douanière.4

Les Juifs acceptèrent cette énième diminution de la taille de l’unique État où leur peuple pourrait décider de son sort, y compris le fait que la plus grande partie en était constituée de désert.

Mais la Ligue arabe, au nom de la Oumma, la communauté des vrais croyants, refusa.

Pour cette raison, le 15 mai 1948, au lieu de deux, un seul État déclara son indépendance, qui prit pour nom Israël…

Le même jour, il fut attaqué par cinq pays arabes : l’Égypte, la Syrie, l’Irak, le Liban et la Transjordanie, aidés de contingents envoyés par l’Arabie saoudite et le Yémen. Cinq pays mais sept armées, donc. Les médias de ces sept pays diffusèrent des messages à l’intention des résidents arabes de la Palestine ex-mandataire, afin qu’ils libèrent le champ de bataille, le temps que leurs frères repoussent les Juifs à la mer.

La question du départ de centaines de milliers d’Arabes de Palestine au cours de cette guerre demeure sujet largement disputé. Les causes furent multiples et varièrent selon les lieux et les moments : combats et peur des combats, effondrement des structures politiques et sociales, abandon par les élites arabes, expulsions par des forces juives et, last but not least, appels et pressions émanant d’autorités arabes.

Au sujet des élites arabes, on peut lire dans les archives déclassifiées de la Grande-Bretagne de l’époque que

« Les victoires juives […] ont réduit le moral des Arabes à néant et, suivant l’exemple lâche de leurs dirigeants incompétents, ils fuient par milliers des zones mixtes. Il est désormais évident que leur seul espoir de regagner leur position réside dans les armées régulières des États arabes.5 »

Quant aux appels au meurtre des juifs et à la demande aux Arabes locaux de dégager le champ de bataille, on a le choix :

15 mars 1948, déclaration du Premier Ministre d’Irak :

« Nous écraserons le pays avec nos fusils et nous détruirons tout lieu où les Juifs chercheront refuge. Les Arabes devront emmener leurs femmes et leurs enfants à l’abri pendant le danger, après quoi toute la Palestine sera à eux. »

18 et 24 mars 1948, déclaration du recteur d’Al Azhar (Presse du Caire) :

« Nous jetterons à la mer les bandes sionistes criminelles et il ne restera plus ainsi un seul Juif en Palestine. Pour que nos armées victorieuses puissent accomplir leur mission sacrée sans s’exposer à faire de victimes parmi nos frères arabes, il faut que ceux-ci quittent provisoirement le pays, afin que nos combattants exercent, dans une liberté totale, l’œuvre d’extermination. »

16 mai 1948, appel du Haut-commandement des volontaires arabes pour la libération de la Palestine (Radio Le Caire) :

« Frères arabes de Palestine, nos armées libéreront en quelques jours le territoire sacré profané par les bandes criminelles athées. Afin que les Juifs, mille fois maudits par Allah, ne se vengent pas sur vous avant leur anéantissement total, nous vous invitons à être nos hôtes. Les Arabes vous ouvrent leurs foyers et leurs cœurs. Nous vaincrons les infidèles, nous écraserons les vipères. Votre patrie, purifiée par vos frères vous accueillera à nouveau dans la joie et l’allégresse. »

EN FAIT DE JOIE ET D’ALLÉGRESSE, IL Y EUT UNE DÉFAITE,

  • La naqba (qui est l’échec de l’extermination des Juifs d’Israël et non l’indépendance du nouvel État),
  • suivi d’un appel à la revanche, tant était insupportable à la fierté arabe l’idée que des juifs puissent être autre chose que des dhimmis (des sous-citoyens statutairement soumis à des persécutions et des humiliations quotidiennes et servant de fusibles pour les dirigeants)6.

« Même si nous sommes battus maintenant en Palestine, nous ne serons jamais soumis. Nous n’accepterons jamais l’État juif… » déclara Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, New York Times, le 2 août 1948.

En 1949, le Premier ministre syrien, Khaled Al-Azam7, regrettera :

« Nous avons appelé le malheur sur les réfugiés en leur demandant de quitter leurs foyers. »

Le même Khaled al-Azam, plusieurs fois Premier ministre syrien, écrivit dans ses mémoires, publiés à Beyrouth en 1973, que les gouvernements arabes avaient appelé des habitants de Palestine à évacuer vers les pays arabes voisins et reconnut qu’ils avaient ainsi contribué au drame des réfugiés.

Au terme de cette guerre, dont l’issue ne faisait pourtant aucun doute côté arabe, ceux qui avaient été accueillis dans les pays voisins pour la durée de l’extermination étaient censés revenir s’emparer des villes et des kibboutzim (fermes collectives) glorieusement libérés. Le seul hic, c’est que les Juifs résistèrent au génocide.

À la suite de l’armistice signé avec chacun de leurs agresseurs (qui refusèrent tout Traité de paix), les Juifs avaient même gagné un peu de terrain, mais la Transjordanie avait annexé une partie de la rive gauche du Jourdain, dont la moitié de Jérusalem, une annexion que seuls le Royaume-Uni et l’Irak reconnurent formellement…

Les pays musulmans en général et particulièrement les États arabes du Moyen-Orient n’ont pas pour autant oublié leur souhait d’empêcher qu’existe, où que ce soit dans le monde, et plus encore en leur sein, une entité où les Juifs seraient indépendants.

Aussi répétèrent-ils en 1967 l’opération d’épuration ethnique qui avait échoué près de vingt ans auparavant, avec un résultat bien pire pour eux, puisque l’État d’Israël prit à l’Égypte une grande partie du Sinaï, à la Jordanie une grande part du territoire qu’elle avait annexé en 1949 et à la Syrie le plateau du Golan.

Lorsque l’État d’Israël proposa, à la tribune de l’ONU, de rendre les territoires contre la paix, sa proposition rencontra une fin de non-recevoir

Raccourci saisissant

Géo n’a pas réagi au fait que l’AFP a radicalement oublié tous les événements historiques qui se sont déroulés entre 1947 et 1967.

Le magazine a repris, sans rien y changer, le narratif de l’Agence Favorisant les Palestiniens.

Pourtant, comme on vient de le voir, deux guerres avaient modifié, dans un sens puis dans l’autre, le tracé des lignes d’armistice.

On a bien écrit « lignes d’armistice » et non « frontières », parce que des frontières sont établies lors de traités de paix, que les pays arabes avaient toujours refusé de signer. La Ligue Arabe, réunie à Khartoum le 1er septembre 1967, avait même accouché d’une résolution passée dans l’Histoire sous le nom des « Trois NON de Khartoum » : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d’Israël, non aux négociations avec Israël.

Nonobstant ces vingt ans tumultueux et leurs conséquences, le conte de l’AFP répété par Géo se limite à :

  • Le statut de Jérusalem est l’une des questions les plus épineuses du conflit israélo-palestinien.
  • Le plan de partage de la Palestine voté par l’ONU en 1947 prévoyait un statut spécial, international, pour Jérusalem du fait de son importance pour les juifs, les chrétiens et les musulmans.
  • Israël a annexé Jérusalem-Est dans la foulée de sa conquête de la Cisjordanie lors de la guerre israélo-arabe de 1967, mais cette annexion n’est pas reconnue par l’ONU.

Pendant 20 ans, l’Est de Jérusalem était sous administration jordanienne et son état de délabrement témoignait du peu d’intérêt qu’elle suscitait dans la Oumma.

  • Les pierres tombales des cimetières juifs avaient servi à paver quelques routes et à construire des latrines8
  • et l’accès aux lieux saints juifs était strictement interdit… aux Israéliens et aux juifs du monde entier9.

La Jordanie, en annexant la partie israélienne à l’Ouest du Jourdain, contrevenait à la loi internationale :

« mais cette annexion n’est pas reconnue par l’ONU », comme n’a pas dit l’AFP et comme n’a pas corrigé Géo.

Géo s’est contenté de reprendre une dépêche de l’AFP, ne respectant même pas la géographie, car pour tous les autres pays du monde, quand une seule ville figure sur une carte, c’est la capitale et il n’y a pas lieu de s’en étonner.

Il est vrai que l’État d’Israël est si petit que, sur les cartes du Moyen-Orient, même son nom est trop grand pour tenir sur sa superficie.

Mais sa capitale est Jérusalem, que Lyon ou Saint-Denis en soient d’accord ou pas…

Et puisque Margaux Seigneur, qui écrit pour Géo, fait partie des neuf journalistes en lice pour le Prix Albert-Londres 2026, on se prend à rêver que le journalisme exigeant dont ce prix porte le nom redevienne celui de l’esprit d’Albert Londres (incluant vérification, contexte et mémoire) et qu’il contamine Géo. LM♦

Liliane Messika, MABATIM.INFO
(Une partie de cet article est parue sur Habayta.org)


1 https://actu.geo.fr/geopolitique/israel-pourquoi-les-etats-du-pacifique-choisissent-jerusalem-pour-leurs-ambassades-233600

2 https://ambassades-et-consulats.fr/

3 Borderlines and Borderlands : Political Oddities at the Edge of the Nation-State, sous la direction d’Alexander C. Diener et Joshua Hagen, page 189.

4 www.monde-diplomatique.fr/1955/05/GARREAU/21419

5  www.theguardian.com/world/2013/apr/26/british-secret-documents-palestine-partition

6 https://dhimmi.watch/home/

7 https://fr.wikipedia.org/wiki/Khaled_al-Azem

8 https://jcfa.org/article/the-mount-of-olives-in-jerusalem-why-continued-israeli-control-is-vital/

9 https://cervieres.com/2015/01/24/au-mur-des-lamentations/


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