Le peuple abandonné n’est pas tout seul : Zohra Bitan veille

par Liliane Messika,
[24 septembre 2026]

Romain Gary disait qu’il n’avait pas une goutte de sang français, mais que la France coulait dans ses veines.

C’est exactement ce que décrit, autrement, le dernier livre de Zohra Bitan,Un peuple abandonné, qui paraît le 29 septembre chez Ellipses.

Il y a des gens qui surlignent ce qu’ils lisent :

  • Les formules qui ont pris une idée sauvage au lasso de leur précision,
  • Les expressions si claires qu’elles en disent plus que mille images,
  • Les informations à ne pas oublier,
  • Les aphorismes qu’on aurait voulu inventer.

Une fois que je l’ai terminé, « Un peuple abandonné », était presque uniformément jaune…

« Le livre que les élites vous déconseillent »

Le sous-titre, Une déclaration d’amour, de colère et de vérité, cite le trio qui a incité l’éditeur à ajouter un bandeau : « Le livre que les élites vous déconseillent ».

Ce bandeau devance l’accueil que la critique ne manquera pas de faire, moins pour l’amour et la colère qu’à cause de la vérité.

La vérité est devenue un élément du discours comme un autre, un aléa qu’il faut souvent évacuer tant il se fait politiquement incorrect.

« Le parti a toujours raison, c’est la vérité qui a tort », disait feu ma tante Isa, qui a vécu trente ans sous le joug soviétique…

Elle n’aurait pas été dépaysée dans la France d’aujourd’hui.

Le chapitre consacré aux Juifs porte le titre « Pourquoi eux ? », redevenu pertinent, trois ans après le pogrom du 7 octobre.

« On peut être traversé par une histoire qui n’est pas la sienne au sens biologique, mais qui finit par devenir la sienne au sens moral »,

explique Zohra, dont le père était un Hadj, un sage musulman qui avait effectué le pèlerinage à La Mecque, et qui invitait chaque semaine un ami curé.

Elle a « toujours pensé que ce qui avait été fait aux Juifs disait quelque chose de central sur l’humanité : sur ce qu’elle peut produire de pire, mais aussi sur ce qu’elle peut refuser de laisser mourir. »

Elle en ressent pour notre peuple une solidarité sans faille depuis l’âge de 9 ans, quand des survivants de la Shoah sont venus intervenir dans son école.

Le pogrom, une tentative de génocide avorté, a rappelé que l’Histoire ne se répète ni ne bégaie ; elle continue son chemin et les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Seuls les personnages changent...

« Le 7 octobre a levé le masque d’un seul coup. Il a montré que sous les causes nobles, sous les grands principes, sous les postures humanitaires, sous les slogans impeccablement repassés, il y avait encore cette vieille passion disponible : l’incapacité à regarder des Juifs massacrés sans chercher immédiatement à déplacer la focale, à diluer le crime, à renvoyer la faute ailleurs, à exiger d’eux qu’ils soient d’abord exemplaires avant d’être simplement des morts. »

Zohra est la preuve vivante que, n’en déplaise aux adeptes du tout colonial, on peut échapper au voile, à l’assignation identitaire et même à l’antisémitisme.

Elle sait que « l’antisémitisme moderne ne se présente plus toujours avec les vieux accessoires.… Il sait s’abriter derrière l’antisionisme obsessionnel.… Il a appris à se tenir à table.… Mais au fond, c’est toujours la même vieille pulsion. Celle qui consiste à refuser aux Juifs ce que l’on accorde immédiatement aux autres. »

Du peuple juif au peuple français, même amour, même finesse

Ceux qui parlent du peuple dans les universités d’été des partis ne l’ont jamais rencontré. Zohra si :

Elle parle de ceux « qui vivent dans ce pays sans jamais être vraiment au centre de ce pays »,

Ceux qui possèdent un « radar social et leur capacité à flairer en trois secondes le faux, le condescendant, le bourgeois humanitaire, le militant de confort, le professionnel du sauvetage à distance. »

  • « Le peuple, sait Zohra, habite le réel quand d’autres habitent le commentaire, la posture, l’abstraction. »
  • Elle se sent proche de « Ceux qu’on célèbre dans les discours et qu’on oublie dans les arbitrages.
  • Ceux qu’on infantilise, qu’on moralise, qu’on culpabilise, qu’on caricature, puis qu’on redécouvre soudain, un soir d’élection, comme s’il s’agissait d’un mystère anthropologique. »

Zohra Bitan parcourt la France, pour s’adresser aux « djeun’s » en perdition. Elle leur apporte des mots, des « tiroirs de mots » dans lesquels piocher pour exprimer leur colère, leur désarroi, leurs rêves, autrement que dans des passages à l’acte.

« Les mots, c’est une force. Les mots, c’est une arme. Les mots, c’est une clé. Les mots, c’est un passeport. » Les mots sont des outils pour « scier les barreaux de leur tête », qui les emprisonnent dans une identité, dans une victimitude, dans une assignation à absence d’avenir…

Son livre n’est pas une liste de plaintes ou un catalogue de yaka faukon, c’est un cri d’amour, c’est le bourdonnement d’un colibri qui arrose, goutte après goutte, le feu dans la maison France.

Certains ne voient dans le racisme qu’une invention de l’extrême-droite.

D’autres ont « transformé des blessures réelles en religion politique, en rente de ressentiment ».

  • Zohra est « de cette génération qui a connu les deux vérités à la fois »,
  • qui a conquis « le droit d’exister sans demander ».

Elle veut aider les enfants perdus à trouver le chemin de l’émancipation : « les voir réussir, s’élever… leur ouvrir les portes. »

C’est une déçue de la Gauche, qu’elle a quittée, et de ses apparatchiks, qui ne l’ont pas oubliée : elle voulait ouvrir aux immigrés les portes sur la culture et la civilisation, « eux, ils voulaient aménager le couloir. »

Elle est née en France, mais porte l’immigration sur le visage et dans la mémoire. Elle aurait pu suivre la route confortable d’une gentille Beurette de service, acceptant cette « industrie de l’indignation sélective, qui choisit ses causes et ses victimes en fonction de leur rentabilité militante. »

Mais cette gauche qui « s’est éteinte de l’intérieur » ne l’intéresse plus.

Elle a préféré prendre « l’autoroute vers la lumière », un autre nom, dans sa bouche, pour la République...

Après « Le casse du siècle », de Sarah Knafo, il faut lire Un peuple abandonné : il raconte LA casse de la France et donne des pistes de réparation, comme autant de pistes d’envol sur un aéroport. LM♦

Liliane Messika, MABATIM.INFO


Un peuple abandonné, Zohra Bitan, éditions Ellipses, 16,50 €

Une grande partie de cet article est parue sur Causeur :


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