7 octobre : le portrait de Dorian Gray de l’Occident
Par Richard Abitbol, [7 octobre 2026]
Essai sur l’inversion du bourreau et de la victime, trois ans après
« Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume ! » — Isaïe 5, 20
Il est des dates qui ne se contentent pas d’inscrire un événement dans la chronologie : elles en dévoilent une vérité enfouie. Le 7 octobre 2023 appartient à cette catégorie.
Ce jour-là, les commandos du Hamas ont franchi la frontière de Gaza, assassiné près de mille deux cents personnes en Israël – des civils pour l’immense majorité –, enlevé plus de deux cent cinquante otages, violé, mutilé, incendié des maisons avec leurs occupants. Ce fut le massacre de Juifs le plus meurtrier depuis la Shoah.
Trois ans plus tard, ce jour de deuil ne devrait pas appartenir aux seuls Juifs. Il concerne quiconque prétend encore distinguer le bien du mal.
Le 7 octobre est singulier à trois titres :
par sa cruauté,
par la jouissance revendiquée de ses auteurs,
et par l’extraordinaire inversion morale qu’il a déclenchée dans une partie du monde occidental.
C’est cette troisième singularité qui fait l’objet de ces pages. Elle en dit moins sur le Hamas que sur l’Occident lui-même.
Le crime exhibé
L’humanité pensait avoir atteint, avec la Shoah et l’extermination industrielle de six millions de Juifs, le summum de la barbarie et de l’inhumanité. Nous nous étions trompés.
Car le 7 octobre a, d’une certaine manière, surpassé et sublimé l’horreur de la Shoah par une dimension nouvelle, que le nazisme lui-même avait refusée : L’EXHIBITION DU CRIME…
Les nazis savaient ce qu’ils faisaient, et ils le cachaient.
Le 4 octobre 1943, à Posen, Himmler présentait devant les officiers SS l’extermination des Juifs comme une page de gloire qui ne serait jamais écrite. À partir de 1942, l’Aktion 1005 fit rouvrir les fosses communes et brûler les corps pour effacer les traces.
Le crime se commettait dans le secret, enveloppé dans l’euphémisme administratif de la « solution finale »...
Le 7 octobre, les assassins se sont filmés. Caméras fixées sur le torse, téléphones brandis, ils ont enregistré leurs massacres, leurs victimes, leurs « exploits ».
Certains ont diffusé les images sur les comptes mêmes de ceux qu’ils venaient de tuer. L’un d’eux, depuis le téléphone d’une femme assassinée au kibboutz Mefalsim, a appelé ses parents pour se vanter d’avoir tué dix Juifs de ses propres mains, et réclamé leur fierté.
Ils voulaient que le monde voie. Que leurs amis voient. Que leurs familles voient…
Des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants ont été massacrés. Des femmes ont été violées – ce que la représentante spéciale des Nations unies chargée des violences sexuelles dans les conflits a jugé, en mars 2024, fondé à croire. Des familles entières ont été exterminées. Des êtres humains ont été brûlés vifs dans leurs maisons incendiées. Des bébés ont été brûlés dans des fours, vivants – non pas morts, comme les cadavres jetés dans les fours crématoires nazis, mais vivants.
Il ne s’agissait plus seulement de tuer :il fallait jouir de la mort, la montrer,en tirer gloire.L’ASSASSINAT DEVENAIT TROPHÉE, ET LE TROPHÉE, MESSAGE.
L’inversion
Et pourtant, aussi inimaginable que cela paraisse, le pire restait à venir. À peine les morts étaient-ils enterrés que s’accomplissait sous nos yeux une transmutation morale vertigineuse. Dans plusieurs capitales occidentales, des rassemblements se tinrent alors que les combats se poursuivaient encore sur le sol israélien.
Les bourreaux devenaient victimes ; les victimes devenaient coupables.
Le Mal prenait l’apparence du Bien, le Faux se déguisait en Vrai, l’Inique revêtait les habits de la Justice.
En quelques jours, Israël n’était plus le pays agressé mais l’accusé.
Le Hamas s’effaçait derrière « les Palestiniens » ;
Le massacre, derrière Gaza.
Et les victimes du 7 octobre furent sommées de justifier leur colère, puis leur défense, puis bientôt leur existence même.
Trois ans plus tard, le conflit israélo-palestinien a débordé ses frontières pour devenir le prétexte et le fondement d’un antisémitisme tous azimuts.
En France, les actes antisémites recensés ont presque quadruplé entre 2022 et 2023, de 436 à 1 676, avant de se maintenir à un niveau comparable en 2024.
Ce phénomène menace évidemment les Juifs. Il menace bien davantage encorele fonctionnement et la pérennité des démocraties occidentales…
Car une civilisation qui ne sait plus distinguer le bourreau de la victime, qui transforme l’assassin en martyr et celui qui lui résiste en criminel, ne joue plus seulement le destin d’une minorité : elle a perdu sa propre boussole morale.
Le portrait derrière la porte
Le roman d’Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, offre de ce phénomène une image d’une précision troublante.
Dorian Gray conserve aux yeux du monde un visage magnifique, jeune, pur, presque innocent. Mais derrière une porte close, son portrait porte à sa place les stigmates de ses fautes, de ses vices et de sa corruption. Plus le visage demeure immaculé, plus le portrait devient hideux.
L’Occident ressemble aujourd’hui tragiquement à Dorian Gray.
Depuis 1945, il contemplait avec satisfaction l’image qu’il avait reconstruite de lui-même :
l’Occident des droits de l’homme, démocratique, tolérant, antiraciste
l’Occident du « Plus jamais ça ».
Il avait convaincu ses enfants, et peut-être s’était-il convaincu lui-même, que le vieux monstre était mort.
Que les pogroms appartenaient au passé.
Que l’affaire Dreyfus appartenait au passé.
Que Saint-Louisfaisant brûler le Talmud à Paris en 1242, qu’Isabelle la Catholiquechassant les Juifs d’Espagne en 1492 appartenaient au passé.
Que la Shoah avait définitivement vacciné l’Europe contre ses démons.
Mais le tableau était toujours là. Nous ne le regardions simplement plus.
Le 7 octobre a ouvert la porte de la pièce interdite, et le visage caché est apparu : un visage marqué par deux mille ans d’histoire – les croisades, les expulsions, les ghettos, les accusations de crime rituel, les pogroms, Dreyfus, la Shoah. Tout ce que l’on croyait enfoui est remonté à la surface.
Le vocabulaire change, le mécanisme demeure
Non pas sous les mêmes formes, bien sûr. L’antisémitisme est trop ancien et trop plastique pour revenir vêtu des mêmes habits. Il change de langage, de justification, de drapeau. Mais il conserve sa fonction.
Hier, le Juif était déicide.
Hier, il empoisonnait les puits pendant la Peste noire.
Hier, il égorgeait les enfants chrétiens pour leur sang.
Aujourd’hui, il serait colonialiste ;
Israël serait génocidaire.
Hier comme aujourd’hui, le Juif est désigné comme le coupable absolu,dont la culpabilité permet de convertir la haine en vertu.
Et les masques tombent.
Ils tombent dans certaines universités, dans certaines manifestations, dans certaines rédactions, dans certaines organisations prétendument humanistes.
Ils tombent jusque dans des établissements scolaires où l’on entend l’apologie du terrorisme, l’éloge du Hamas, des références au 7 octobre – et à Mohamed Merah. Merah, qui, en mars 2012, abattit trois enfants et un enseignant devant l’école Ozar Hatorah de Toulouse.
Voilà où nous en sommes :
Ce qui était indicible hier est scandé ;
Ce qui était honteux est revendiqué ;
Ce qui devait susciter l’effroi devient, pour certains, un emblème.
Nous pensions que l’horreur de la Shoah dissuaderait à jamais les générations suivantes. Peut-être était-ce là une immense erreur. Car l’impensable ne dissuade pas toujours : il peut aussi inspirer.
L’antisémitisme ne renaît pas MALGRÉ Auschwitz ; Il peut renaître EN AYANT APPRIS d’Auschwitz. Comme le Phénix, il renaît de ses cendres...
Quand l’inversion gagne les sommets de l’État
L’inversion ne s’est pas arrêtée aux cortèges, aux amphithéâtres, aux rédactions et aux réseaux sociaux. Elle a gagné les sommets de l’État, et c’est peut-être là que réside le plus grave. Ceux qui auraient dû être les gardiens de la frontière morale entre le bourreau et la victime ont, chacun à sa manière, contribué à l’effacer.
Dès novembre 2023, Emmanuel Macron consacrait l’essentiel d’un entretien à la BBC à dénoncer les bombardements israéliens sur Gaza, le massacre du 7 octobre ne figurant plus qu’en arrière-plan.
Pedro Sánchez, dont le gouvernement reconnaissait l’État de Palestine dès mai 2024, a fini par qualifier de génocide la riposte israélienne.
Keir Starmer puis EmmanuelMacron ont, en septembre 2025, reconnu à leur tour l’État de Palestine – alors que des otages croupissaient encore dans les tunnels du Hamas.
Un dirigeant du Hamas s’est publiquement félicité de ces reconnaissances, y voyant les fruits du 7 octobre...
Tout est dit. Que pouvait espérer de mieux le Hamas ?
Massacrer des Juifs.
Provoquer la guerre.
Exploiter le malheur palestinien qui en résulterait.
PUIS REGARDER LES DÉMOCRATIES OCCIDENTALES RETOURNER LEUR INDIGNATION CONTRE ISRAËL.
Macron, Sánchez, Starmer et leurs semblables ne se sont pas contentés de commenter les événements : ils sont devenus les porte-parole politiques de cette inversion du réel, offrant à ceux qui avaient déclenché la tragédie une victoire qu’ils n’auraient jamais obtenue seuls. Le bourreau disparaissait derrière les conséquences de son propre crime ; la victime devenait coupable des conséquences de sa défense.
On peut critiquer le gouvernement israélien.
On peut critiquer Benyamin Netanyahou.
On peut défendre les Palestiniens.
On peut contester telle ou telle opération militaire.
Mais on ne peut pas effacer le 7 octobre et reconstruire l’histoire comme si tout avait commencé le lendemain...
L’avertissement d’Isaïe placé en exergue de ces pages a rarement semblé aussi contemporain.
Lorsque le Mal se présente comme le Mal, il reste identifiable.
Lorsqu’il revêt les habits du Bien, lorsqu’il invoque la justice, les droits de l’homme et la morale pour justifier l’inversion du bourreau et de la victime, il devient infiniment plus difficile à combattre.
Et Dorian Gray peut continuer à sourire dans le miroir tandis que, derrière la porte close, son portrait devient chaque jour un peu plus hideux.
Le rideau tiré
Le 7 octobre restera donc bien davantage que la date d’un massacre.
Il est devenu un révélateur – du Hamas, bien sûr, mais surtout de l’Occident lui-même…
Il a montré ce que nous ne voulions plus voir. Il a démontré que quatre-vingts années de discours humanistes n’avaient pas effacé deux mille ans de réflexes.
L’Occident se contemplait dans son miroir et admirait le visage de Dorian Gray :
Démocratique, tolérant, humaniste, vertueux.
Mais dans une pièce obscure, son véritable portrait continuait de vieillir, portant encore les stigmates des pogroms, des expulsions, de l’Inquisition, de Dreyfus et de la Shoah.
Nous pensions que ce tableau appartenait à l’Histoire. Nous découvrons avec effroi que la peinture était encore fraîche.
Le 7 octobre n’a pas créé ce visage. Il l’a révélé.
Il n’a pas peint le portrait. Il a simplement tiré le rideau.RA♦