L’alyah : Seulement sept ans ? Ou le vertige d’avoir attendu trop longtemps

Par Serge Siksik,
[5 Iyar 5786, Eretz Yisraël]

Mon cœur est à l’Est (Israël)… et moi, à l’extrémité de l’Occident »
Juda Hallevi

Je rédige ces lignes en ce 5 Iyar, à la sortie d’une téphila pas comme les autres. Un office de fête, un Hallel complet, des musiciens, des chants qui ne sont plus seulement des mots mais des battements, et à un moment des corps qui se lèvent et dansent, comme si l’Histoire elle-même, après des siècles d’errance, avait retrouvé un rythme, un souffle, un cœur.

Puis viendra le על האש, vécu presque instinctivement comme un korban toda, une offrande de reconnaissance, non pas sur un autel mais dans la joie simple, brûlante, presque primitive du partage.

Remercier, reconnaître, dire merci à Celui grâce auquel nous sommes revenus sur cette terre après deux mille ans d’exil. Deux mille ans. Deux mille ans d’attente, de prières répétées, de rêves murmurés… et moi, sept ans…

Sept ans seulement depuis mon alyah, et pourtant une question me poursuit avec une insistance presque brutale, presque dérangeante :

Que restait-il, au fond, à accomplir dans ces soixante-deux années vécues avant ce jour d’avril 2019 ?

Qu’ai-je construit qui ne pouvait pas être construit ici ?

Qu’ai-je retardé que je savais pourtant inévitable ?

Je ne parle pas ici de réussite, de carrière, de famille – tout cela a existé et je ne le renie pas. Je parle d’alignement, de vérité, de cohérence intérieure.

Car faire son alyah n’est pas une option parmi d’autres, ce n’est pas un choix de vie comme un autre, ce n’est pas une variation d’itinéraire : c’est une ligne de fracture…

Il y a un avant et un après.

Et lorsque l’on bascule à un âge avancé, la lucidité devient implacable, presque tranchante : on ne découvre pas une vérité nouvelle, on reconnaît une vérité ancienne que l’on a trop longtemps contournée, adoucie, différée…

« לֶךְ־לְךָ» – va vers toi. Ce verset n’est pas une invitation douce, ce n’est pas une suggestion spirituelle parmi d’autres : c’est une injonction, un ordre existentiel, une convocation. Mais encore faut-il entendre ce que signifie réellement ce « vers toi ».

Car il ne s’agit pas d’un repli sur soi.

Aller vers soi, dans la Torah, n’est jamais une introspection fermée, un exercice de développement personnel isolé. C’est exactement l’inverse : c’est découvrir que le « soi » n’existe pleinement que lorsqu’il se relie à quelque chose qui le dépasse.

Aller vers soi, c’est mesurer ce que je suis à l’aune de ce à quoi j’appartiens...

  • C’est comprendre que mon identité n’est pas autosuffisante, qu’elle ne se construit pas en circuit fermé, mais qu’elle prend sens dans une histoire, dans un peuple, dans une terre.
  • C’est accepter que le « je » n’est pas un point de départ, mais un point de jonction.

Et c’est là que l’injonction devient dérangeante.

Car tant que je suis ailleurs, tant que je vis en périphérie, je peux entretenir l’illusion d’un « moi » cohérent, stable, construit. Mais ce « moi » est partiel. Il est ajusté à un environnement qui n’est pas le sien. Il fonctionne, il réussit parfois, il s’exprime même avec conviction… mais il n’est pas entièrement à sa place.

  • Aller vers soi, dans ce sens, ce n’est pas se retrouver : c’est se réaligner.
  • C’est accepter de déplacer son centre de gravité pour que le « je » cesse de tourner autour de lui-même et s’inscrive enfin dans le « nous ».
  • C’est comprendre que l’individu ne se révèle pleinement que lorsqu’il accepte d’entrer dans le destin collectif dont il procède.

Et inversement, c’est aussi mesurer le « tout » à partir du « soi ».

Car un peuple n’est pas une abstraction : il vit par les choix concrets de chacun.

Chaque décision individuelle – rester, partir, s’engager, différer – redéfinit, à son échelle, le destin collectif.

  • Le « nous » n’existe pas sans le « je ».
  • Mais le « je », lui, peut longtemps prétendre exister sans le « nous »… au prix d’une forme de décalage intérieur.

Alors « לֶךְ־לְךָ» devient une exigence radicale :
– Va vers toi – c’est-à-dire cesse d’être ailleurs que là où ton identité prend tout son sens.
– Va vers toi – c’est-à-dire accepte de ne plus dissocier ce que tu sais de ce que tu vis.
– Va vers toi – c’est-à-dire entre dans l’endroit où le « je » et le « nous » cessent de s’opposer pour enfin coïncider.

Et c’est précisément cela que j’ai différé pendant des années : non pas une décision géographique, mais un ajustement existentiel.

Et pendant des décennies, j’ai vécu comme si cet ordre ne m’était pas directement adressé. Je savais, je comprenais, j’expliquais parfois même… mais je ne faisais pas. Il faut avoir le courage de le dire sans détour, sans habillage :

Il existe un confort redoutable dans la lucidité sans passage à l’acte.
On pense juste, on parle juste, on écrit juste… mais on reste ailleurs.
On se donne bonne conscience en restant à distance.
On habite la vérité sans jamais y entrer.
..

Trois de mes enfants, eux, sont venus avant moi. Non pas parce qu’ils auraient compris ce que je n’aurais pas compris, mais parce que, depuis leur plus jeune âge, l’air qu’ils respiraient à la maison était sioniste, presque naturellement.

Israël n’était pas une idée abstraite, un sujet de conversation ou un attachement sentimental : c’était une évidence quotidienne, un axe, un centre de gravité.

Je n’ai jamais cessé de les sensibiliser à Israël, jamais. Et ils ont fait ce que tout père espère et redoute à la fois :

Ils ont été fidèles à ce que je leur ai transmis… plus que moi-même. Ils n’ont pas attendu. Moi, si.

Pourquoi ? Parce que l’homme excelle à différer ce qu’il sait être juste.

Il construit des raisons solides, argumentées, presque irréfutables : responsabilités, timing, équilibre, prudence, rationalité.

Mais au fond, il y a autre chose, plus profond, plus dérangeant, presque inavouable : la peur de déplacer son centre de gravité, d’abandonner les centres de substitution pour rejoindre le seul qui soit réel, Israël.

Faire son alyah, ce n’est pas déménager, ce n’est pas changer de décor, ce n’est pas optimiser une vie : c’est cesser d’être périphérique. C’est accepter d’entrer dans le cœur battant d’une Histoire exigeante, parfois violente, toujours engageante, toujours irréversible.

« כי מציון תצא תורה »car de Sion sortira la Torah. Ce verset n’est pas décoratif, il n’est pas poétique, il est structurant. Il affirme

  • que le centre n’est pas négociable,
  • que l’énergie spirituelle, historique et nationale du peuple juif ne part pas de n’importe où, mais d’ici.

Tant que l’on est ailleurs, même engagé, même brillant, même sincère, on reste en décalage. Pendant des décennies, j’ai aimé Israël à distance, me contentant de passages épisodiques sur place. Je l’ai défendu, expliqué, porté dans mes paroles.

Mais aimer à distance est une forme affaiblie de l’amour, une version confortable, car aimer de loin n’engage pas le corps, n’expose pas, ne transforme pas. Le peuple juif et sa terre ne relèvent pas de l’amour platonique…

Ici, tout engage. Tout.

  • Payer ses impôts devient un acte de participation à la survie de l’État.
  • Envoyer ses enfants à l’armée n’est plus une abstraction mais une réalité qui vous traverse, qui vous déchire parfois.
  • Travailler, entreprendre, construire ici, ce n’est pas seulement réussir : c’est participer à l’édification d’une nation, d’un destin collectif.

Et face à cela, une question s’impose avec une brutalité presque violente :

Comment ai-je pu rester si longtemps en dehors de cela ? Comment ai-je pu accepter d’être spectateur de ce qui me concernait au premier chef ?

Il y a dans l’alyah une dimension que l’on préfère éviter, esquiver, contourner : elle relève d’une responsabilité. Non pas morale au sens abstrait, mais existentielle, historique.

Depuis 1948, l’Histoire juive a changé de nature. Pendant deux mille ans, nous avons subi et survécu.

Aujourd’hui, pour la première fois depuis l’Antiquité, nous pouvons agir en tant que collectif souverain. Cela change tout. Absolument tout.

Rester ailleurs n’est plus simplement une condition héritée de l’Histoire, cela peut devenir – qu’on le veuille ou non – une forme de retrait. Je ne juge pas, je constate, et je m’inclus dans ce constat, car mon propre retard en est l’illustration vivante.

« אין ישראל נגאלין אלא בתשובה»Israël ne sera délivré que par le retour.

Le mot est décisif : retour. On ne parle pas d’installation, encore moins d’opportunité, mais de retour.

Comme si, même sans y avoir vécu, nous étions déjà liés à cet endroit d’une manière irrévocable, presque ontologique. Certains viendront par choix, d’autres seront poussés par les événements, par une hostilité croissante qui leur rappellera brutalement qu’ils ne sont pas tout à fait chez eux ailleurs. L’Histoire juive a souvent fonctionné ainsi. Mais réduire l’alyah à une fuite serait une faute. Une erreur de compréhension. La motivation doit être positive, volontaire, consciente – sinon elle arrive trop tard.

Faire son alyah, c’est décider de s’inscrire dans un projet qui dépasse infiniment sa trajectoire personnelle. Un projet qui n’est pas seulement politique, mais qui engage une responsabilité singulière, que la tradition formule ainsi :

« ואתם תהיו לי ממלכת כהנים » – « vous serez pour Moi un royaume de prêtres ».

Qu’on l’entende religieusement ou non, le sens est limpide : ce peuple n’est pas là seulement pour vivre, mais pour répondre d’une exigence. Ce n’est pas un privilège, c’est une charge. Cela signifie vivre sous tension permanente, entre l’exigence morale et la réalité du monde, entre l’idéal et le tragique, entre les principes que l’on proclame et la nécessité de se défendre.

Et cette tension ne se pense pas, ne s’analyse pas, ne se commente pas à distance : elle se vit ici, dans la chair de l’Histoire.

Depuis mon arrivée, une évidence s’impose chaque jour davantage, presque avec violence : il y a trop à faire pour rester spectateur. Consolider le pays, renforcer l’État, assurer la pérennité de la nation – ces mots ne sont pas des slogans, ce sont des urgences vitales, immédiates.

Israël n’est pas un acquis, c’est un miracle sous pression, un pays qui tient debout non pas parce qu’il est invincible, mais parce qu’il refuse de tomber, et parce qu’une providence discrète mais constante accompagne son destin, souvent contre toute logique…

Alors oui, j’ai attendu. Et cette attente, je ne la maquille pas, je ne l’excuse pas, je la regarde en face. Mais je refuse qu’elle devienne un regret stérile, une nostalgie inutile. Car la seule question qui compte désormais n’est pas pourquoi si tard, mais que fais-tu maintenant que tu es là ?

Sept ans, c’est peu, mais c’est déjà suffisant pour comprendre que l’alyah ne se fait pas une fois pour toutes.

Elle se fait chaque jour, dans chaque choix, dans chaque engagement, dans chaque renoncement aussi.

Et peut-être que la vérité la plus dérangeante n’est pas celle que l’on croit.

Ce n’est pas Israël qui nous attend. C’est nous qui avons trop longtemps attendu…

Et pendant que nous attendions, l’Histoire, elle, n’attendait pas.

Alors une question reste, nue, sans échappatoire, sans confort : combien de temps encore allez-vous attendre ce que vous savez déjà ? SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


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