
Par Raz Tsimet, INSS
[9 août 2026]
L’accord de défense mutuelle signé le 7 août entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan (souvent appelé « Accord de La Mecque ») a provoqué un débat vif mais mesuré en Iran. Les réactions officielles sont restées prudentes et limitées, tandis que les analyses médiatiques et les commentaires d’experts ont révélé une lecture nuancée, oscillant entre le mépris et l’inquiétude stratégique.
À ce stade, la majorité des observateurs iraniens ne voient
- ni une alliance militaire anti-iranienne cohérente,
- ni une véritable « OTAN islamique » capable de bouleverser immédiatement l’équilibre des pouvoirs régionaux.
Ils insistent au contraire sur
- les divergences profondes entre les trois signataires,
- sur l’ambiguïté de leurs engagements militaires et sur les obstacles structurels qui limitent la portée de l’accord.
Dans le même temps, nombre d’entre eux y décèlent l’expression d’une transformation plus large de l’architecture de sécurité du Moyen-Orient :
Un glissement progressif d’une dépendance quasi exclusive envers les États-Unis vers des réseaux de sécurité régionaux plus diversifiés.
La principale réaction officielle est venue du ministre des Affaires étrangères Abbas Araqchi.
Dans un message publié sur X, il s’est abstenu de toute critique directe de l’accord. Il a plutôt appelé les pays musulmans à compter sur leurs propres forces et à agir dans un esprit de « véritable fraternité », affirmant que l’unité des musulmans leur permettrait de faire face à toutes les menaces émanant de forces étrangères hostiles.
Ce ton volontairement positif contraste avec les prises de position plus dures de certains parlementaires proches de l’aile radicale. Deux membres de la Commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère du Majlis (parlement iranien) ont ainsi rejeté l’accord avec mépris :
Ebrahim Rezaei1 l’a qualifié d’« accord sur le papier » et de simple « rassemblement pour la sécurité », arguant que des années de dépendance envers les États-Unis n’avaient pas protégé l’Arabie saoudite et qu’un partenariat avec la Turquie et le Pakistan n’y parviendrait pas davantage.
Mahmoud Naboyan2 a tenu un discours similaire, estimant que si les bases américaines n’avaient pas garanti la sécurité de Riyad, la « dépendance envers les serviteurs des États-Unis » ne serait d’aucune utilité.

Ces divergences reflètent une fracture plus profonde au sein de l’establishment iranien…
— Les milieux radicaux et conservateurs interprètent l’accord comme la preuve de l’échec de la dissuasion américaine et du succès relatif de l’Iran dans sa stratégie de déstabilisation de l’ordre régional traditionnel. Ils y voient la confirmation de la thèse classique de Téhéran selon laquelle la « sécurité importée » est inefficace et que les pays de la région doivent compter sur leurs propres ressources.
— À l’inverse, les voix plus pragmatiques perçoivent l’accord comme un signal d’alarme. Elles mettent en garde contre le coût stratégique à long terme de la politique iranienne actuelle, qui risque d’encourager la formation progressive d’un système de sécurité régional concurrent, dans lequel la Turquie et le Pakistan joueraient un rôle croissant.
Les médias iraniens ont illustré ces tensions d’interprétation.
— Le site conservateur Alefa présenté l’accord comme une nouvelle démonstration de l’échec stratégique de l’Arabie saoudite. Selon cette lecture, Riyad cherche à renforcer sa sécurité par crainte de représailles des milices pro-iraniennes en Irak, mais la Turquie et le Pakistan, eux-mêmes confrontés à de graves difficultés économiques, sécuritaires et de gouvernance, ne sont guère en mesure d’offrir ce que les États-Unis n’ont pas su fournir. Le site a ironisé sur la dépendance persistante de Riyad envers des facteurs extérieurs, malgré un budget de défense supérieur à 70 milliards de dollars, alors que l’Iran, avec des moyens bien plus limités, a su tenir tête aux États-Unis et à Israël et même obtenir des succès stratégiques, notamment le contrôle du détroit d’Ormuz.
— Une position encore plus radicale a été adoptée par Hussein Shariatmadari, rédacteur en chef du journal Kayhan. Il a lié l’accord à une coopération entre les trois pays, Israël et les États-Unis contre le « front de résistance », et en particulier contre les Houthis. Sa critique principale a visé le Pakistan, accusé de vouloir jouer simultanément deux rôles contradictoires : celui de médiateur entre Téhéran et Washington, et celui de participant à un dispositif servant les intérêts américains et israéliens. Shariatmadari doute de la capacité des trois pays à apporter une dimension militaire que les États-Unis et Israël n’auraient pas déjà tentée.
— D’autres analyses ont adopté un ton plus prudent et structurel.
- Le site pragmatique Asr-e Iran a qualifié l’alliance de forme d’« OTAN islamique » et de premier pas vers une nouvelle architecture de sécurité régionale centrée sur la Turquie et le Pakistan. Selon cette interprétation, Riyad ne cherche pas nécessairement à créer un front militaire ouvert contre l’Iran, mais plutôt à utiliser les relations relativement correctes qu’Ankara et Islamabad entretiennent avec Téhéran pour dissuader ce dernier et réduire le risque d’un nouveau conflit.
- Khabar Online a proposé une lecture similaire, en soulignant la complémentarité des trois acteurs : l’Arabie saoudite apporte sa puissance économique et ses ressources énergétiques, le Pakistan sa capacité nucléaire (seul pays musulman à en disposer), et la Turquie (la deuxième armée de l’OTAN) son industrie de défense avancée. Cette combinaison créerait un « parapluie de dissuasion » fondé sur « l’argent saoudien, la bombe pakistanaise et les drones turcs ». Le site a toutefois rejeté l’étiquette d’« OTAN islamique », jugée trompeuse, car l’alliance ne repose pas sur une identité religieuse et des responsables saoudiens ont eux-mêmes souligné qu’elle n’était dirigée contre aucun pays. Il a préféré la qualifier de « satellite de l’OTAN » : une alliance régionale apparemment indépendante, mais opérant en coordination avec l’OTAN via des normes militaires, le partage de renseignement et des exercices conjoints. Khabar Online a néanmoins reconnu les faiblesses de l’accord, notamment l’ambiguïté des engagements militaires et les divergences d’intérêts entre ses membres.
- Plusieurs analyses ont insisté sur le caractère potentiellement transformateur de l’accord, même s’il reste encore largement déclaratif. Le quotidien réformiste Sharq l’a qualifié de l’un des développements sécuritaires les plus importants du monde islamique ces dernières années. Il a averti que Téhéran ne pouvait ignorer une mutation progressive des schémas de coopération sécuritaire autour de lui, qu’elle reste pour l’instant au stade d’une déclaration politique ou qu’elle évolue vers un véritable mécanisme militaire. L’environnement sécuritaire est en pleine recomposition et exige, selon le journal, une surveillance accrue, une diplomatie active et une gestion prudente des tensions avec les voisins.
- L’expert en relations internationales Mohsen Jalilvanda estimé que l’accord ne devait pas être réduit à une simple coopération entre trois pays, mais compris comme un élément d’une stratégie américaine plus large visant à forger des coalitions régionales contre l’Iran. Plus le conflit entre Téhéran et Washington s’enlisera, plus ces alliances se renforceront.
- L’ancien diplomate Sadeq al-Malikia formulé un avertissement similaire, affirmant que la seule voie vers la stabilité passait par un accord global normalisant les relations entre l’Iran et les États-Unis et aboutissant à un nouvel ordre de sécurité dans lequel la sécurité iranienne serait intégrée à celle de ses voisins.
- Dans un article publié dans le quotidien économique Olam Ha’Ekonomi, le Dr Kamran Karmi a également mis en garde contre toute sous-estimation de l’accord. La question essentielle pour l’Iran n’est pas de savoir si son nom figure dans le texte, mais si, dans les années à venir, un véritable réseau de sécurité régional émerge, regroupant l’Arabie saoudite, la Turquie, le Pakistan et potentiellement l’Égypte, le Qatar et d’autres acteurs. Si un tel processus se concrétise, l’environnement stratégique de l’Iran se complexifiera considérablement. Karmi a rappelé que les États-Unis restent le principal acteur militaire extérieur dans le Golfe et qu’aucun pays arabe ne peut, à court ou moyen terme, se passer de leurs capacités en matière de renseignement, de logistique et d’armement. Pourtant, les événements récents ont renforcé, chez les dirigeants arabes, le sentiment qu’une dépendance totale à un facteur de sécurité extérieur constitue en elle-même un risque. L’Accord de La Mecque ne doit donc pas être vu comme un substitut aux États-Unis, mais comme une composante d’un effort régional visant à réduire ce risque. Karmi a suggéré que l’Iran pourrait même saisir l’opportunité de s’intégrer à la conception d’un ordre de sécurité régional plus indépendant, en coopération avec les puissances régionales, plutôt que de rester en dehors de cette nouvelle architecture.
En définitive, les réactions iraniennes à l’Accord de La Mecque témoignent d’une approche prudente et nuancée.
L’accord n’est pas perçu, dans l’immédiat, comme une menace militaire directe ou comme une alliance offensive anti-iranienne opérationnelle.

Les divergences entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, ainsi que l’ambiguïté de leurs engagements, limitent fortement sa portée à court terme…
Pourtant, la plupart des analyses y voient l’expression d’une évolution structurelle plus profonde :
Le début d’une diversification des réseaux de sécurité régionaux, motivée par le sentiment que le parapluie américain n’est plus aussi fiable ni aussi exclusif qu’auparavant.
Cette lecture divise Téhéran :
- Les milieux radicaux y trouvent la confirmation de l’échec de la dissuasion américaine et du succès de la stratégie iranienne de déstabilisation.
- Les milieux pragmatiques, eux, y voient un défi stratégique à long terme. La relative faiblesse perçue du parapluie américain pourrait paradoxalement favoriser l’émergence d’un système de sécurité régional dans lequel la Turquie et le Pakistan occuperaient une place centrale, susceptible de concurrencer les intérêts iraniens. Dans ce contexte, l’accord oblige Téhéran à réexaminer sa politique régionale. Il pousse à une gestion plus prudente des tensions avec les voisins et, potentiellement, à une réouverture de perspectives de dialogue avec les États-Unis, afin d’éviter que l’Iran ne se retrouve durablement exclu de la nouvelle architecture de sécurité en formation au Moyen-Orient. RZ♦
Traduction et adaptation : Édouard Gris

Raz Tsimet, INSS
Le Dr Raz Tsimet est directeur du programme Iran et de l’Axe chiite à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS) et coéditeur de la revue « The Strategic Update ». Il détient une maîtrise et un doctorat en histoire du Moyen-Orient de l’Université de Tel-Aviv ainsi qu’une licence en histoire islamique et du Moyen-Orient de l’Université hébraïque de Jérusalem. Sa thèse de doctorat portait sur la politique régionale de l’Iran dans le monde arabe dans les années 1950 et 1960. Il a servi plus de vingt ans à la Direction du renseignement. Le Dr Tsimet est l’auteur du livre « Iran from Within : A State and Society in the Islamic Republic », publié en 2022.
1 Ibrahim Raïssi était un religieux chiite et un homme d’État ultraconservateur iranien. Il a été président de la république islamique d’Iran de 2021 à 2024
2 Religieux chiite iranien, membre du Parlement iranien. Il est un représentant de Téhéran
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