Le Verbe captif – Comment les civilisations perdent la vérité avant de perdre leur liberté

Par Serge Siksik,
[12 août 2026]

*

« La parole est le risque de l’homme. »Edmond Jabès

Les civilisations ne meurent pas lorsqu’elles perdent leurs guerres. Elles commencent à mourir lorsqu’elles ne savent plus appeler les choses par leur nom…

On affirme souvent qu’elles disparaissent lorsqu’elles s’effondrent économiquement, lorsqu’elles sont vaincues militairement ou lorsqu’elles ne savent plus se défendre.

L’Histoire enseigne pourtant une autre réalité.

Le premier crime contre une civilisation
n’est pas la violence ;
c’est la corruption du langage

Car dès que les mots cessent de servir la vérité,

  • ils cessent aussi de décrire le monde ;
  • ils le reconstruisent alors selon les intérêts, les passions ou les idéologies du moment.

Cette intuition, que le XXe siècle a tragiquement vérifiée, n’est pourtant pas née avec les totalitarismes.

Des millénaires auparavant, la Torah avait déjà placé la parole au cœur de l’aventure humaine

Elle ne commence ni par une guerre, ni par l’apparition d’un roi, ni même par la création de l’homme.

Elle commence par une voix : « Dieu dit : Que la lumière soit. Et la lumière fut. »

Ce premier verset n’est pas seulement un récit des origines ; il constitue une véritable philosophie du langage.

Le monde n’est pas créé par la violence mais par le Verbe.

La parole n’est donc pas un simple moyen d’exprimer une pensée : elle est une puissance qui fait advenir une réalité…

Cette conception traverse toute la tradition juive.

Lorsque Onkelos traduit le verset de la Création

« et l’homme devint un être vivant » (nefesh aya),

il choisit une formule saisissante : roua memalela, « un esprit doué de parole », un terme araméen de la racine m-l-l, celle de la parole, dont l’hébreu mila, « mot », porte encore l’écho. (Targoum Onkelos sur Béréshit 2,7).

Les Sages en tireront une définition essentielle de l’homme : ha-medabber, « l’être parlant ».

Là où la philosophie grecque voit d’abord un animal raisonnable,

La Torah définit l’homme par sa capacité à faire exister du sens.

Parler n’est jamais un acte neutre. Toute parole façonne silencieusement deux mondes : celui qui la reçoit et le monde intérieur de celui qui la prononce…

Elle crée une relation, construit une confiance ou la détruit, ouvre un avenir ou prépare une rupture.

Les mots ne traversent jamais le monde sans le modifier…

C’est pourquoi la Torah se montre si exigeante envers le faux témoignage et la médisance. Ces fautes ne sont pas seulement des manquements moraux ; elles constituent une atteinte à l’ordre même de la Création. Mentir ne consiste pas uniquement à dire ce qui est faux. C’est faire surgir, par le langage, un monde fabriqué à la place du réel.

Cette idée éclaire aussi un contresens qui s’est imposé dans presque toutes les langues.

Nous parlons spontanément des « Dix Commandements », alors que la Torah emploie une autre expression : Asseret HaDibrot, les « Dix Paroles ».

La nuance est essentielle :

Un commandement renvoie d’abord à l’autorité ;
une parole ouvre une relation

Au Sinaï, Dieu ne commence pas par imposer une législation ; Il adresse une parole à un peuple appelé à Lui répondre. Avant d’être un code juridique, la Révélation est une rencontre.

C’est peut-être là que se situe la première différence entre la pensée biblique et notre époque. Nous revendiquons la liberté de parler ; la Torah nous rappelle d’abord la responsabilité de la parole. Nous demandons : « Ai-je le droit de tout dire ? » Elle nous interroge autrement : « Que fais-tu advenir lorsque tu parles ? » Toute la suite de l’histoire montrera que cette question est décisive.

Car si le Verbe peut créer le monde, il peut aussi, lorsqu’il se détache de la vérité, devenir l’instrument le plus redoutable de sa défiguration

La modernité a redécouvert, souvent dans la douleur, cette intuition fondatrice de la Torah.

George Orwell observait que la corruption du langage n’était pas la conséquence de la décadence politique, mais l’une de ses causes.

« Lorsque les mots perdent leur précision, écrivait-il, le mensonge acquiert l’apparence de la vérité et la violence celle de la nécessité. »

Victor Klemperer, témoin de la montée du nazisme, décrivit le même phénomène avec une image saisissante :

« les mots agissent comme “de minuscules doses d’arsenic”. Ils semblent inoffensifs, mais, absorbés chaque jour, ils finissent par modifier la manière même de penser. »

Hannah Arendt en tirera la conséquence ultime :

« une société devient véritablement vulnérable lorsqu’elle ne croit plus qu’il existe des faits indépendants des récits que l’on en fait. »

Ces trois penseurs décrivent, chacun à sa manière, une même mécanique :

Le pouvoir ne commence pas par confisquer la liberté ; il commence par transformer le langage.

Les mots ne servent plus à nommer le réel, mais à ORIENTER LES CONSCIENCES. Ils CESSENT D’ÊTRE DES INSTRUMENTS DE CONNAISSANCE pour DEVENIR DES INSTRUMENTS D’ADHÉSION…

Dès lors, la question n’est plus :

« Que s’est-il passé ? »,

mais :

« Quel récit doit désormais s’imposer ? »

Maharal de PragueLorsque cette frontière est franchie, la vérité n’est pas immédiatement détruite ; elle devient simplement secondaire.

La tradition juive répond à cette dérive avec une étonnante modernité.

Dans le Be’er HaGolah, le Maharal de Prague affirme que

« Celui qui cherche à réduire son contradicteur au silencerévèle moins la faiblesse de son adversaire que le manque de confiance qu’il éprouve envers sa propre vérité. »

Une vérité authentique n’a pas peur de la contradiction ; elle s’y éprouve et s’y fortifie.

C’est pourquoi le Talmud a conservé les opinions minoritaires aussi soigneusement que la décision finale…

Il ne s’agit pas d’un goût pour l’indécision, mais de la conviction que

La vérité se cherche dans la confrontation honnête des arguments, non dans l’élimination des voix discordantes.

Cette distinction est essentielle.

Le judaïsme ne confond jamais pluralisme et relativisme.

Il accueille la diversité des interprétations, mais il ne renonce jamais à l’exigence du vrai.

  • Discuter les conclusions n’autorise pas à effacer les faits.
  • Débattre d’une politique ne permet pas de rebaptiser les événements.
  • La liberté de parole ne dispense jamais de la fidélité au réel.

Les mois qui ont suivi le 7 octobre 2023 ont donné à cette réflexion une actualité saisissante.

Rarement un massacre terroriste aura été aussi abondamment documenté par ceux-là mêmes qui l’avaient commis.

Les preuves étaient immédiates, nombreuses et publiques.

Pourtant, très rapidement, le débat s’est déplacé des faits vers les mots. Ici réside peut-être le phénomène le plus inquiétant :

  • Les ÉVÉNEMENTS n’étaient PLUS NIÉS ; ils étaient RENOMMÉS.
  • Le MASSACRE devenait un ACTE DE « RÉSISTANCE »,
  • le TERRORISME une « LUTTE DE LIBÉRATION »,
  • l’antisémitisme se dissolvait dans l’antisionisme,
  • tandis que LA LÉGITIME DÉFENSE se voyait parfois ASSIMILÉE À UN « GÉNOCIDE .

Ce déplacement du vocabulaire n’est pas anodin. Nommer, c’est déjà juger.

Les mots ne décrivent jamais seulement les faits ; ils indiquent aussi comment ils doivent être compris...

Celui qui impose les mots finit souvent par imposer le jugement moral qui les accompagne.

La véritable bataille ne porte donc pas seulement sur les territoires, les intérêts ou les rapports de force. Elle porte sur le droit de nommer la réalité.

Et une civilisation qui renonce à cette exigence prend le risque de PERDRE, AVEC LE SENS DES MOTS, CELUI DE LA JUSTICE ELLE-MÊME...

La corruption du langage ne détruit pas seulement la vérité. Elle finit toujours par atteindre les hommes eux-mêmes. Car les mots ne mentent jamais dans le vide ;

Ils transforment notre manière de regarder celui qui est en face de nous.

C’est ici que la pensée d’Emmanuel Levinas prend une portée décisive.

Pour lui, toute l’éthique naît dans la rencontre avec le visage d’autrui. Le visage n’est pas un simple ensemble de traits ; il est cette présence irréductible qui interdit de réduire une personne à une catégorie, une idéologie ou une fonction.

Avant même toute loi, il m’adresse silencieusement une injonction : « Tu ne tueras point. »

Cette intuition permet de comprendre un mécanisme tragiquement récurrent dans l’Histoire :

Avant de tuer un homme, il faut presque toujours commencerpar lui retirer son visage.

  • On ne voit plus une personne, mais une étiquette ;
  • plus une histoire, mais une appartenance ;
  • plus un être humain, mais un symbole.

À partir de cet instant, la violence rencontre beaucoup moins de résistance intérieure. Les mots ont préparé ce que les actes accompliront ensuite

Emmanuel Levinas nous montre ce que le mensonge finit par détruire : le visage de l’autre.

Vladimir Jankélévitch en révèle la racine morale. Dans Du mensonge, rédigé pendant l’Occupation, il écrit :

« La cause fondamentale du mensonge est le manque de générosité »

Cette formule étonne, mais elle éclaire toute sa pensée.

Le mensonge ne procède pas d’abord d’une erreur de l’intelligence ;

Il naît d’un refus intérieur de se laisser obliger par le réel.

Le menteur préfère plier les faits à ses intérêts, à ses passions ou à son idéologie plutôt que de se laisser instruire par eux. C’est pourquoi Jankélévitch voit dans la vérité non seulement une exigence intellectuelle, mais une vertu morale.

  • Dire vrai suppose cette générosité qui accepte que la réalité résiste à nos certitudes et corrige nos préférences.
  • À défaut, le mensonge finit toujours par enfermer celui qui le profère dans un monde où il ne rencontre plus que lui-même.

La vérité n’est donc pas seulement une affaire d’exactitude ; elle est une fidélité à ce qui est.

NOUS TOUCHONS ICI AU VÉRITABLE ENJEU DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION.

Une démocratie ne se protège pas seulement en garantissant à chacun le droit de parler.

Elle se protège EN PRÉSERVANT UN LANGAGE COMMUN capable de distinguer

  • un fait d’une interprétation,
  • une victime d’un bourreau,
  • une critique d’une falsification.

Sans cette exigence, le débat public devient un affrontement de récits où la force de persuasion l’emporte peu à peu sur la force du vrai.

C’est sans doute la raison pour laquelle la Torah ne présente jamais la parole comme un droit avant d’en faire une responsabilité.

Les Asseret HaDibrot ne sont pas seulement des prescriptions morales ; ils rappellent que chaque parole engage celui qui la prononce.

Le faux témoignage n’est pas condamné parce qu’il blesse seulement une personne ; il l’est parce qu’il altère la justice elle-même.

Une société qui accepte que les mots soient détachés du réel finit inévitablement par détacher la justice de la vérité...

Le véritable défi de notre temps n’est donc peut-être pas de défendre davantage la liberté d’expression.

Cette liberté, dans la plupart des démocraties, existe déjà.

Le défi est plus exigeant :

  • Rendre au langage sa gravité.
  • Redonner aux mots leur juste poids.
  • Refuser qu’ils deviennent les serviteurs des passions, des idéologies ou des intérêts du moment.

Une civilisation ne se maintient pas uniquement par la puissance de son économie, de sa technologie ou de son armée ; elle se maintient aussi par la fidélité de son langage au réel.

La Torah s’ouvre par ces mots : « Dieu dit : Que la lumière soit. »

Ce n’est pas seulement le récit d’un commencement.

C’est une responsabilité confiée à chaque génération.

Nous ne sommes pas seulement comptables de nos actes ; nous le sommes aussi du monde que nos paroles rendent possibles.

Les mots ne décrivent pas seulement le monde, Ils préparent déjà celui que nous laisserons à nos enfants. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


* Illustration : Gravure noir et blanc de Stefano Mulinari d’après Michel-Ange. La Vérité, assise, tient un miroir ; devant le masque du Mensonge


En savoir plus sur MABATIM.INFO

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.