Sionisme et messianisme (I) : Gershom Scholem ou les paradoxes d’un engagement

Par Pierre Lurçat,
[9 août 2026]

G. Scholem étudiant dans sa soukka à Jérusalem, 1925

Le peuple juif a payé le prix fort au nom de l’idéal messianique. –G. Scholem

Dans la préface à son grand livre Sabbataï Tsevi, Le messie mystique, Scholem évoque le « prix fort » payé par le peuple Juif au nom de l’idéal messianique.

Cette idée qui l’a accompagné pendant une grande partie de sa vie est à l’origine du concept de « neutralisation du messianisme » que Scholem a développé, d’abord dans ses travaux sur le hassidisme, pour l’appliquer ensuite à sa réflexion sur le sionisme.

Premier volet d’une série d’articles sur « sionisme et messianisme ».

Le grand spécialiste de la Kabbale entretenait des rapports paradoxaux avec le sionisme et avec l’État d’Israël. Le sionisme de Scholem n’entre pas, premier paradoxe, dans les catégories habituelles, sans doute parce que cet intellectuel inclassable a gardé, sa vie durant, quelque chose de l’esprit anarchiste de sa jeunesse. Ainsi, son adhésion au Brith Shalom, aux côtés de son alter ego Martin Buber, ne l’empêcha pas de porter un regard critique sur les conceptions pacifistes et largement utopiques du petit cercle de Juifs allemands, promoteurs de l’idée binationale.

Un aspect très actuel des textes politiques de Scholem (dont une partie ont réédités il y a quelques années aux éditions de l’éclat), est celui de la contradiction interne au sionisme, qu’il avait relevée très tôt, et à laquelle il a consacré des lignes éclairantes, qui demeurent valables aujourd’hui autant qu’alors.

« Le sionisme a-t-il été

  • une révolution dans la vie du peuple juif,
  • un soulèvement contre l’existence en exil qu’il refusait radicalement, pour inscrire sur sa bannière le programme d’un recommencement tout aussi radicalement nouveau sur la terre d’Israël,
  • ou au contraire, devait-il être compris du point de vue d’une conscience de la continuité historique, comme un prolongement et une évolution des forces qui avaient déterminé l’existence et la survivance du peuple juif au cours de sa dispersion? »

Scholem lui-même se situait-il plutôt du côté de la rupture, ou de celui de la continuité ?

La réponse à cette question importante n’est pas univoque. Il était sans doute, comme beaucoup de Juifs de sa génération – et notamment comme son ami Walter Benjamin, tiraillé entre des exigences et des aspirations contraires (Dans sa savante préface au recueil d’articles publié en français sous le titre évocateur de « Fidélité et utopie », Bernard Dupuy note justement la résonance très benjaminienne de ce titre).

Anarchiste, souvent radical, marqué par les mouvements de jeunesse juifs en Allemagne, qui avaient eux-mêmes subi l’influence du romantisme allemand,

Il a cependant toujours refusé l’idée d’une rupture totale entre Israël et son passé, entre Israël et la tradition.

C’est ainsi qu’il s’est opposé aux tenants du mouvement cananéen, qui entendaient précisément larguer les amarres avec le passé juif. PL♦

Pierre Lurçat, Substack de Pierre


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