Quand Horvilleur instrumentalise Samson pour condamner Israël

Par Serge Siksik,
[30 sept 2026]

Ou comment le récit biblique, amputé de son contexte, peut finir par dire le contraire de ce qu’il raconte

Je m’étais pourtant promis de ne pas écrire sur Delphine Horvilleur.

  • D’abord parce que son entretien susciterait, à n’en pas douter, suffisamment de commentaires et d’articles ;
  • Ensuite parce que je n’avais aucune envie de lui consacrer davantage d’énergie ni d’ajouter encore à une exposition médiatique qui me semble très supérieure à son influence réelle auprès de la majorité des Juifs de France.
  • Je préférais, en somme, la laisser dans son jus.

Mais il est des analogies qui obligent à sortir du silence. Celle qu’elle établit aujourd’hui autour de Samson en est une…

Il me semble légitime que Delphine Horvilleur commente Israël, son gouvernement, la conduite de la guerre ou Benjamin Netanyahou.

Elle est libre de ses convictions.

Mais précisément : lorsqu’on est rabbin, intellectuelle et une voix médiatisée du judaïsme français,..

…la LIBERTÉ DE PAROLE n’abolit pas la RESPONSABILITÉ DE LA PAROLE…

Dans son entretien à Libération, elle convoque Samson pour adresser à l’Israël contemporain cet avertissement :

« Prends garde à ce que ta force et ton envie de vengeance ne te mènent pas au suicide. »

Elle précise qu’il s’agit de son interprétation et que d’autres lectures du texte sont possibles…


Mais justement : pourquoi choisir celle-là, aujourd’hui ?

Samson n’est pas n’importe quel personnage biblique ;

Et Gaza n’est plus, depuis le 7-Octobre, n’importe quel nom.

Le Livre des Juges ne raconte pas simplement l’histoire d’un homme grisé par sa puissance qui déciderait soudain de massacrer ceux qui l’entourent.

  • Samson est capturé par les Philistins.
  • Ils lui crèvent les yeux.
  • Ils l’enchaînent.
  • Ils le conduisent à Gaza.
  • Ils l’humilient
  • Et l’exhibent devant une foule venue célébrer sa défaite.

Ce n’est qu’au terme de cette séquence qu’il saisit les colonnes de l’édifice et demande à Dieu de lui rendre une dernière fois sa force…

Le récit précise alors que l’édifice est rempli « d’hommes et de femmes »

Et qu’environ trois mille hommes et femmes se trouvent sur le toit.

Juges 16 ne mentionne pas d’enfants.

Ce point mérite d’être relevé, car certaines reprises médiatiques de l’entretien ont fait apparaître l’expression « femmes et enfants ».

Mais l’essentiel est ailleurs.

Il tient dans une question beaucoup plus fondamentale :

Si l’on transpose Samson dans le présent pour faire de sa violence une métaphore de la conduite d’Israël,

Jusqu’où assume-t-on les éléments de l’analogie ?

Qui sont alors les Philistins ? Qui capture Samson ? Qui lui crève les yeux ? Qui l’enchaîne ? Qui l’humilie ? Qui le conduit captif à Gaza ?

On ne peut pas emprunter au récit biblique son image finale – Samson faisant s’effondrer l’édifice sur lui-même et sur ceux qui l’entourent –
Et abandonner en chemin tout ce qui l’a précédée et rendue possible…

C’est précisément là que « l’exégèse » proposée par Horvilleur paraît se dérégler :

Elle isole le geste ultime de Samson de tout le parcours tragique qui l’y a conduit,

Jusqu’à transformer la conséquence en cause

Et faire oublier le supplicié derrière le vengeur.

  • Trois ans après le 7-Octobre, après des Israéliens massacrés, violés, mutilés ou enlevés,
  • Après des otages conduits précisément vers Gaza…

… Choisir Samson pour mettre Israël en garde contre sa propre violence produit alors un renversement saisissant :

LE JUIF CAPTURÉ, SUPPLICIÉ et conduit à Gaza DEVIENT FINALEMENT CELUI DONT IL FAUDRAIT D’ABORD REDOUTER LA VIOLENCE…

C’est là, pour moi, le cœur du problème.

La souffrance des civils Gazaouis, (ceux qui ne seraient pas complices du Hamas) doit pouvoir être dite.

Delphine Horvilleur explique d’ailleurs avoir relu ses propres sermons et découvert ce qu’elle appelle son « angle mort » :

Dans les premiers mois suivant le massacre, elle n’aurait pas suffisamment regardé la souffrance palestinienne….

Soit.

Mais pourquoi cet examen de conscience semble-t-il devoir ramener, une fois encore, le projecteur moral vers Israël ?

Où est, avec la même puissance médiatique, l’examen..

  • du fanatisme du Hamas,
  • de l’endoctrinement,
  • de la glorification du martyr,
  • du refus de l’existence d’Israël
  • et de la déferlante mondiale d’antisémitisme qui s’est manifestée presque immédiatement après le massacre du 7-Octobre ?

Il ne s’agit donc pas de reprocher à Delphine Horvilleur de « penser contre Israël ».

Il s’agit de comprendre pourquoi, lorsqu’elle choisit elle-même un texte biblique pour éclairer le présent,

  • Elle retient principalement de Samson la catastrophe qu’il provoque ;
  • Et relègue presque à l’arrière-plan la tragédie qui l’a conduit jusque-là.

Cette interrogation sur la responsabilité des mots et des images en rejoint d’ailleurs une autre, plus ancienne, dans le parcours de Delphine Horvilleur.

Un épisode mérite ici d’être rappelé.

Après sa formation au CELSA, elle rejoint en 2000 le bureau de France 2 à Jérusalem, alors dirigé par Charles Enderlin. Son stage commence au deuxième jour de la seconde Intifada.

Elle se trouve donc au sein de cette rédaction lorsque France 2 diffuse, le 30 septembre 2000, les images de Mohammed al-Dura, commentées par Charles Enderlin, qui deviendront l’un des épisodes médiatiques les plus controversés du conflit israélo-palestinien.

Je ne lui impute évidemment ni la réalisation de ces images ni le commentaire d’Enderlin. Ce serait historiquement infondé. Mais cette proximité professionnelle avec un épisode qui allait devenir emblématique de la guerre des images autour d’Israël n’est pas sans intérêt lorsqu’on considère son parcours ultérieur.

Elle rappelle surtout une chose :

Delphine Horvilleur sait, depuis ses débuts professionnels, combien une image, un récit et quelques mots peuvent acquérir une puissance considérable lorsqu’ils quittent leur contexte initial et deviennent des symboles.

C’est précisément pourquoi son interprétation actuelle de Samson mérite d’être interrogée avec autant de rigueur...

Car, hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas seulement ce que montre ou raconte une séquence :

  • C’est aussi ce que l’on choisit d’en retenir,
  • Ce que l’on laisse hors champ
  • Et le récit que cette sélection finit par produire.

Cette question nous conduit naturellement à une autre dimension de son parcours : son rapport à la médiatisation.

Il serait inexact de prétendre que Delphine Horvilleur a découvert la grande presse avec Elle. Le Monde, Le Point et d’autres médias lui avaient déjà largement ouvert leurs colonnes ; M Le magazine du Monde lui avait même consacré une couverture dès 2019.

Mais avec Elle, en janvier 2020, quelque chose change de registre.

Il ne s’agit plus seulement de faire connaître une pensée, d’interroger une intellectuelle ou de donner la parole à une rabbine.

Delphine Horvilleur accepte alors les codes assumés d’un grand magazine féminin où l’image, la mode et la mise en scène occupent une place essentielle : vêtements de marques identifiés, maquillage, stylisme, photographie travaillée, posture de couverture…

Je n’y vois pas une faute.
J’y vois un choix.
Et ce choix m’interroge…

Qu’un rabbin parle aux médias est non seulement légitime mais souhaitable. Le judaïsme n’a aucune vocation à vivre enfermé dans les synagogues. Ses maîtres et ses intellectuels doivent participer au débat public, écrire, enseigner, intervenir à la radio, à la télévision et dans les journaux.

Delphine Horvilleur le faisait d’ailleurs déjà parfaitement dans Le Monde, Le Point et ailleurs.

Mais être visible et se mettre en scène sont-ils exactement la même chose ?

  • Une fonction rabbinique n’impose-t-elle pas, sinon l’effacement, du moins une certaine retenue symbolique ?
  • Fallait-il ajouter à l’autorité d’une parole spirituelle les codes de fabrication de la célébrité contemporaine ?

Ce n’est ni une question de sexe ni une police de l’apparence.

Un rabbin homme photographié et mis en scène selon les mêmes codes m’inspirerait exactement la même interrogation. La question est ailleurs :

Celui ou celle qui porte publiquement une fonction spirituelle doit-il accepter tous les dispositifs de visibilité que lui propose son époque ?

Avec le recul, cette couverture de 2020 me paraît donc moins anecdotique qu’elle n’en avait l’air. Elle révélait peut-être une certaine manière d’habiter l’espace public :

  • non seulement être entendue, mais être regardée ;
  • non seulement transmettre une pensée, mais devenir soi-même un personnage médiatique.

Or la notoriété crée aussi des obligations.

Plus une parole porte, plus celui qui la prononce doit mesurer ce qu’elle devient lorsqu’elle quitte le livre, la synagogue ou le cercle de l’exégèse pour entrer dans le fracas politique…

Et plus celui qui revendique le droit de l’interprétation doit accepter que son interprétation soit, à son tour, interrogée.

Car les antijuifs et les adversaires de l’existence d’Israël ne s’embarrassent guère des subtilités du midrash.

  • Ils prélèvent ce qui conforte leur récit,
  • Abandonnent les nuances
  • Et peuvent transformer une interrogation juive en pièce supplémentaire de leur réquisitoire contre Israël.

Delphine Horvilleur a parfaitement le droit de remettre en question la politique israélienne, mais elle a fait de la nécessité de « penser contre soi » l’un des principes de son travail intellectuel.

Et lorsqu’on choisit Samson pour parler d’Israël aujourd’hui, IL FAUT ALORS NE RIEN RETRANCHER DU RÉCIT : ni Gaza, ni la captivité, ni les yeux crevés, ni les chaînes, ni l’humiliation, ni les Philistins, ni la vengeance, ni les morts…

Car c’est peut-être là que se situe l’étrange retournement de cette lecture :

Samson entre dans le récit en captif et semble en ressortir en coupable.

Peut-on faire de lui le symbole du danger que représenterait aujourd’hui la puissance d’Israël sans rappeler que, dans le texte même que l’on convoque, cette violence ultime est celle d’un Juif capturé, mutilé, humilié et conduit prisonnier à Gaza ?

Une interprétation est libre. Mais elle ne l’est pas au point de pouvoir retrancher du texte ce qui dérange la démonstration.

Sinon, à force de vouloir faire parler Samson de notre temps, on finit par faire taire ce que son histoire nous crie :

Avant d’être celui qui fait tomber les colonnes,
Samson est un Juif capturé, aveuglé, enchaîné, humilié et conduit à Gaza. SS♦

Serge Siksik, MABATIM.INFO


Illustration : Gravure de Gustave Doré (1832-1883)


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