Mémoire d’un Versaillais

SynagoguePar René Gribe

(Extraits du discours du Dimanche 27 avril 2014)

Aujourd’hui, âgé de quatre-vingt-dix ans, je souhaite vous apporter mon témoignage afin de faire perdurer l’histoire de notre communauté ainsi que le souvenir toujours présent des familles Lanowith et Gribe. Depuis quatre-vingts ans, notre communauté a vécu au rythme de la France.

Nous sommes passés, nous juifs versaillais et Français, de la tranquillité à l’angoisse, de l’angoisse à la peur, de la peur à l’espoir, de l’espoir à la liberté retrouvée, et de cette liberté retrouvée à l’inquiétude grandissante d’aujourd’hui. « L’incompréhension du présent est la conséquence de la méconnaissance du passé ».

n°48 Juin 2014
n°48
Juin 2014

Revenons quatre-vingts ans en arrière. Notre communauté comprenait environ cent familles juives, toutes pratiquantes, et issues du rite ashkénaze (d’Alsace, et de la Diaspora des pays de l’Est). Cette mixité va donner naissance aux fils d’Israël qui surent s’adapter à la culture française tout en continuant à cultiver notre identité religieuse. Ces cent familles se retrouvaient dans cette synagogue offerte par Madame Furtado Heine afin de perpétuer notre foi, à travers les siècles à venir. Construite par l’architecte Aldrophe à qui l’on doit la synagogue de la Victoire, ce temple était peut-être un peu grand pour cette communauté, mais comme tout bâtisseur, il avait une vision d’avenir et aujourd’hui notre synagogue est pleine.

En 1935, le Rabbin Cyper prit en charge notre vie spirituelle. Homme de très grande qualité, il a su assurer et maintenir la vie quotidienne de notre communauté. Très attiré par le message de la jeunesse, il a continué l’œuvre de Monsieur Gamzon en insufflant un second souffle à ce que sont aujourd’hui les Eeif. Grand résistant, il fut arrêté le 8 Avril 1944, dirigé vers Drancy, puis déporté à Kovno en Lituanie, dont il ne revint pas. Il était assisté d’un ministre officiant Monsieur Mordoh, qui devint rabbin de Perpignan. De plus, Versailles fut choisie par l’Alliance Universelle Israélite pour abriter l’école de jeunes filles : LENIO. Ainsi, la vie spirituelle de notre communauté était présente, vivante et permettait de perpétuer les traditions fondamentales du judaïsme et les valeurs de la république française. En 1937, mon beau-père, Monsieur Maurice Lanowith, fut nommé à la Présidence de l’association cultuelle.

La déclaration de guerre en 1939, puis l’invasion de la France par les troupes nazies firent basculer notre communauté de l’angoisse à la peur.

Mon beau-père, conscient du poids de ses responsabilités, envoya dès 1940 sa femme et sa fille dans le Sud de la France et décida de rester à Versailles pour assumer ses fonctions de président de l’ACIV. Suite aux lois anti-juives, convoqué à la gestapo, il refusa au mépris du danger, de livrer la liste des membres de sa communauté. Il fut dénoncé par un de ses plus anciens collaborateurs, M. Nivoche, et fut contraint de quitter hâtivement Versailles afin de ne pas signer les actes de spoliation de ses biens. A cette date, la moitié environ de la communauté était partie en exode. Quant à celle qui restait à Versailles, elle vit ses commerces saisis et quasiment offerts sans aucun dédommagement à des français collaborateurs. Il en fut ainsi pour les familles Bercault, Nathan, Rosner, Levy, Bernstein, Houly, Nahon, Kaplan et Lanowith, et tant d’autres. A titre d’exemple la boutique de mon beau-père fut donnée à l’entreprise Dubois.

Cependant, dans le même laps de temps d’autres français ont été fidèles à leurs valeurs et ont tout fait pour protéger ces biens ou ces personnes. Il me faut là citer deux familles versaillaises qui ont, au mépris de leur propre vie, sauvé des femmes, des hommes et des enfants. Je tiens à remercier solennellement les familles Barbier et Meissonnier. Ces dernières ne doivent pas être oubliées et nous nous devons de perpétuer leurs mémoires. M. et Mme Barbier, imprimeurs à Versailles ont caché des enfants juifs. Ils ont soutenu moralement et financièrement la famille d’Henri Lanowith, sourd et muet de naissance, en lui fournissant travail, nourriture et protection. Henri Lanowith, ainsi caché, put grâce au courage de M. et Mme Barbier, rester à Versailles durant l’occupation. Monsieur Jacques Meissonnier, chausseur, rechercha mon beau-père à travers toute la France pour lui acheter sa boutique afin de la lui restituer à la fin de la guerre. Malheureusement, la seule indication qu’il détenait était que mon beau-père se trouvait en exode au Cannet. Il se déplaça en vain dans les trois Cannet de France.

Pendant cette période, notre synagogue restait fermée. Là encore, je désire rendre un hommage tardif à un voisin, ancien officier de l’armée française qui sut braver tous les interdits et protéger cet édifice. La milice avait projeté de faire sauter la synagogue. Lorsque ce dernier, dont malheureusement nous ne connaissons pas l’identité, vit arriver les miliciens, il revêtit son uniforme d’officier et leur fit face. Il les menaça de tirer si ceux-ci s’attaquaient à notre temple. Face à cet acte de bravoure et d’audace, ces hommes reculèrent et renoncèrent. Aujourd’hui, nous désirons saluer sa mémoire afin de le montrer en exemple à notre jeunesse.

 Rabbin Cyper
Rabbin Cyper

18 septembre 1944, après la libération de Versailles, à la demande des autorités américaines, 1’office de Roch Hashana marqua la réouverture de notre temple. Toutes portes ouvertes, des dizaines de personnes se pressent pour réentendre le son du shofar. Cela faisait cinq ans que ce son n’avait retenti. Celui-ci représentait la renaissance du peuple juif.

Selon le Talmud, les deux symboliques de la sonnerie du shofar étaient réunies pour dire au monde, en un seul souffle, que Dieu avait accordé sa miséricorde à notre peuple, et que le grand Satan avait fini par prendre peur et abandonner sa solution finale.

Cependant, si ce jour avait un air de joie, nous entendions dans nos cœurs les cris et gémissements de nos frères et sœurs, morts en déportation. En 1945, il ne restait à Versailles que trente-cinq familles, toutes endeuillées de leurs chers disparus. Le retour fut pénible et ardu pour ceux qui avaient tout laissé. Il fallait les reloger en priorité, et je tiens à remercier la municipalité de Versailles qui a apporté à cette époque, à notre communauté, toute son efficacité et son assistance. De telle sorte que mon beau-père et sa famille furent relogés rue Rameau, grâce aux réquisitions.

Novembre 1945 vit le deuxième événement d’importance de notre synagogue. Après d’aussi longues années noires, la joie, le bonheur et la vie revenaient grâce au premier mariage de l’après-guerre. En présence de cinq rabbins, les jeunes mariés reçurent la première bénédiction, bénédiction qui leur montrait la voie du renouveau du judaïsme et du devoir de mémoire qu’ils devaient transmettre à toute leur descendance. Ces jeunes mariés, c’était mon épouse et moi-même. Afin de marquer le soutien des Versaillais à la communauté, le programme musical choisi par ma femme a été exceptionnellement interprété par l’organiste et les chœurs de l’église Notre Dame de Versailles.

Tant bien que mal, nous continuions à faire vivre notre judaïsme. Nous nous réunissions dans l’oratoire et pour les fêtes de Tichri, dans la grande synagogue. Cependant si cette trentaine de familles avait du mal à assurer une vie religieuse complète, elle sut marquer de son empreinte la vie sociale et culturelle.

Le centre culturel pour la jeunesse fut crée par Monique et Bernard Luxembourg, puis animé par mon fils Dominique. Je ne voudrais pas oublier dans ce témoignage de vous rappeler que notre communauté a soutenu activement la vie de la maison de l’OSE. Cet établissement abritait des orphelins de déportés qui réapprenaient à vivre. Ainsi séjourna dans ce lieu, le grand humaniste qu’est Elie Wiesel.

Haïm_Harboun
Rabbin Haim Harboun

Les années 1960. Versailles n’avait pas de rabbin attitré jusqu’à ce jour de 1960, où mon fils Alain fit sa Bar Mitzva[1]. Un de ses maîtres à l’école Maimonide était rabbin. Il lui fit faire son initiation religieuse et présida cette cérémonie. C’était le Rabbin Harboun. Découvrant notre communauté, il accepta de s’installer à Versailles. Sa nomination fut un pont entre la communauté Ashkenaze et le nouveau souffle qu’allait apporter l’arrivée des juifs sépharades du Maghreb. Nous avons un point commun : l’exode. C’est une symbolique très forte de notre histoire. Notre peuple a connu de longues périodes d’exode. Là est une partie de notre destin. C’est pourtant grâce à ce point commun que nous avons réussi l’assimilation de nos deux communautés, car nous comprenions leurs souffrances.

Je voudrais vous faire partager l’histoire des familles Lanowith et Gribe durant cette période.

Vers 1905, mon beau-père, ses frères et sœurs, vinrent habiter Versailles abandonnant Paris où leur famille tenait un restaurant dans le quartier de la rue des Rosiers. Comme beaucoup d’Ashkenazes, ils avaient traversé l’Europe pour aller s’installer dans les années 1870 dans ce qu’ils appelaient leur eldorado, la France. Pourquoi Versailles ? Tout simplement parce qu’avec une charrette et un cheval, ils parcouraient la Seine et Oise afin de vendre casquettes, bleus de travail et bonneterie. A ce titre, et au fur et à mesure de l’histoire, mon beau-père fut un des piliers de notre communauté.

Quant à moi, ma guerre a commencé dès l’invasion de la France. Mon père est mort en mai 1940, suite à des blessures de la guerre 14-18. Je me suis retrouvé pupille de la nation, orphelin de guerre, et chef de famille, sans l’avoir voulu.

Dès juin 1940, sur les conseils de mes oncles, ma mère et moi décidions de quitter Paris avec mon jeune frère pour nous mettre à l’abri. Sans permis de conduire, je décidai de prendre la Citroën de mon père. La voiture était plus que pleine : huit personnes, plus les valises. Direction la Touraine, plus précisément Loche, pour trois jours.

Le 18 juin, après l’appel du Général de Gaulle, nous repartîmes pour Emay en Dordogne, puis de là, nous sommes descendus à Cavalaire (Var), puis au Cannet où je terminais mes études au lycée Carnot. Dans le même laps de temps, je travaillais chez un expert-comptable et commençais ma résistance en portant des messages. Puis de fin 1941 à décembre 1942, nous habitions Lyon.

Ma vraie participation à la résistance débuta en Saône et Loire, où avec mon patron, nous avons participé à l’évasion du Général De Lattre de Tassigny et à son départ pour Londres. De décembre 1943 à août 1944, j’étais au maquis de Cluny et étais caporal chef, à dix-neuf ans. Mes principales missions étaient de faire dérailler des trains, porter des messages à la résistance et participer à la logistique de l’établissement des faux papiers. A cette époque, je fis la connaissance de Madame Gouze, de François Mitterrand, et d’autres. Enfin, je fus incorporé au 4ème bataillon de choc, dépendant de la première armée. A ce titre, j’ai participé à la bataille du Rhin en tant que combattant et correspondant de guerre. En 1945, je fus démobilisé à Lindau, sur le lac de Constance, en Allemagne.

Cécile-Charlotte Furtado-Heine

Épilogue

Pour terminer voici une anecdote qui faillit me coûter la vie. Je circulais dans la région de Mâcon avec une fausse pièce d’identité qui m’avait été établie par le secrétaire de mairie de Mazilles. Celui-ci avait deux fils, il me fit prendre l’identité de l’un d’eux. Je me rendais en car à Cluny pour voir ma mère. Le car fut arrêté par les allemands qui recherchaient un jeune résistant portant des bottes. Ce jeune résistant c’était moi ; les allemands ramassèrent les cartes d’identité de toutes les personnes du car. Ils nous firent descendre et mettre en ligne. Puis, ils commencèrent l’appel. A l’appel, je commençais à m’avancer et au même instant je me rendis compte que nous étions deux à répondre à ce nom. Le fils du secrétaire de mairie dont j’avais l’identité était lui aussi dans ce car. Il eût la présence d’esprit de reculer et ainsi de me sauver la vie. L’on dît que la vie ne tient qu’à un fil, et bien c’est ce fil qui m’a permis de témoigner devant vous aujourd’hui. RG♦

[1]Majorité religieuse, à environ treize ans

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Un commentaire

  1. Bonjour, Vous souvenez-vous d’une famille Bloch boulevard de la Reine, lui devait travailler à la banque Rothschild, ils avaient un fils, c’était dans les années 1960, ma mère Suzanne Lévy habitait Versailles pendant et après la guerre, elle a échappé munis de faux papiers, elle était très amie avec les Bloch j’aimerais contacter le fils qui doit avoir un peu près mon âge 68 ans. Cordialement André Convers, Riec sur Belon andreconvers@gmail.com

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