« Stanislas d’Escayrac de Lauture », Un émissaire de l’Alliance Israélite Universelle en Chine

Stanislas d’Escayrac de Lauture
Stanislas d’Escayrac de Lauture (1826-1868)

par Frédéric Viey*

Stanislas d’Escayrac de Lauture (1826-1868).

Suite à une réunion du Comité parisien de l’Alliance Israélite Universelle où le Rabbin Mahir Charleville fit un exposé sur la situation des Juifs de Chine, les membres du Conseil d’Administration décidèrent de s’adresser à un diplomate français en mission en Chine pour obtenir des renseignements sur la Communauté Juive de Kaifeng décrite par les missionnaires Jésuites au début du XVIIIème siècle. Le «Bulletin de l’Alliance Israélite Universelle» de 1861 publia la lettre adressée par l’Alliance Israélite Universelle à Monsieur le Comte Stanislas

« Aperire terram gentibus
Ouvrir la Terre aux Nations »

d’Escayrac de Lauture, chargé par le Gouvernement français d’une mission scientifique en Chine et membre du corps expéditionnaire franco-anglais, sous la rubrique :

«Les Israélites de Chine,
Paris, le 6 Mai 1861

Monsieur,
La mission scientifique que vous remplissez en Chine avec une compétence qui fixe sur vous l’attention du monde savant, et un amour de la science au niveau de toutes les épreuves qu’elle impose, offre à votre curiosité et à cette de l’Europe une foule de problèmes, dont aucun n’est à dédaigner en ce temps de recherches patientes et de comparaisons fécondes.

Les questions religieuses surtout ont un attrait puissant, auquel ne saurait résister aucun esprit philosophique, et elles se rattachent par un intérêt immédiat aux évolutions des différents cultes. Ne trouvez donc, Monsieur, que notre curiosité vienne s’associer à la votre à travers l’espace, et réclamer une satisfaction plus complète, sur un point que vous avez seulement effleuré dans une remarquable communication fait au public par le Moniteur Universel. Dans cette correspondance, relative aux croyances religieuses des Chinois nous lisons la phrase suivante : «Les israélites établis à Fai-fon, dès avant Jésus-Christ, rendent de grands honneurs à la mémoire de Confucius». Voici, Monsieur, à quel titre nous nous autorisons de ce passage à vous écrire.

Alliance Israélite UniverselleL’Alliance Israélite Universelle est une association libre, fondée, au nom du progrès, sous les auspices de la liberté de conscience, et répandue déjà sur tous les points de l’Europe. Parmi d’autres objets, elle s’est proposé d’établir les bases d’une statistique générale des Israélites disséminés sur la surface du globe. On peut, sans nulle préoccupation systématique, admirer la vitalité de cette race, à laquelle nous appartenons, et suivre avec un singulier intérêt sa dispersion par le monde entier. La science du passé trouve là un des problèmes les plus dignes de fixer son attention, et, il faut l’avouer à la honte de notre siècle, les éléments de l’histoire religieuse des différents peuples commencent à peine à être réunis.

Nous prenons donc la liberté d’appeler votre attention sur le fait que vous signalez, précieux à tant d’égards. Nous savions déjà, par d’autres relations, qu’il existait des Juifs en Chine ; mais rien de positif n’a été recueilli à ce sujet. Or, quelle est exactement cette ville dont vous parlez ? Ont-ils conservé la langue originaire ? Quelles sont leurs pratiques, leurs traditions spéciales, En quel temps, par quelles circonstances sont-ils arrivés jusqu’en Chine ? Connaissent-ils l’existence de leurs coreligionnaires d’Occident ? Auraient-ils des livres que nous n’aurions point ? Comment ont-ils concilié Moïse et Confucius ? Vous-mêmes, Monsieur, avez-vous eu la bonne fortune de voir et d’entretenir un de ces Hébreux ?

Pouvez-vous, Monsieur, à la faveur de votre haute position, et en usant de ces lumières qu’un esprit particulier ne détourne de la recherche absolue et désintéressée du vrai, recueillir des documents propres à éclairer ces diverses questions, et nous indiquer les moyens de les résoudre ? Nul encore n’a été placé dans des conditions plus favorables avec un plus vaste savoir et une ardeur plus passionné. Laissez-moi espérer, Monsieur, que votre attention, provoquée par nous, ne se refusera pas aux recherches que nous souhaitons, et que vous voudrez bien nous transmettre directement des résultats ou des indications qui ne seront pas perdues pour la science générale, tout en répondant à l’un des objets spéciaux de notre association. Notre respectueuse reconnaissance devancerait celle de tous les membres de cette antique race israélite, qui cherche à rattacher moralement et par l’esprit ses tronçons épars.

Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de notre haute considération.
(suivent les signatures).»

Le Marquis Marie Joseph d’Escayrac de Lauture
Le Marquis Marie Joseph Henri Léonce d’Escayrac de Lauture, père de Stanislas, faisait partie de la Commission des canaux et des routes sous le Second Empire. Il était l’auteur de différents traités sur ce sujet. Marie Joseph d’Escayrac de Lauture (1786-1867) : marquis et officier, participa en 1815 à la campagne de Vendée pour Louis XVIII. Il épousa Adèle de Portal, fille du ministre de la Marine. Fait Pair de France en 1837, il siégea à cette chambre de 1837 à 1848 et occupa encore les fonctions de député du Tarn-et-Garonne jusqu’en 1831. En mai 1861, au regard de la proposition faite à son fils par l’Alliance Israelite Universelle (A.I.U.) concernant les Juifs de Chine, il adressa à M. Jules Carvallo, Président de l’A.I.U, la lettre suivante :

« Monsieur Carvallo, Président de l’Alliance Israélite Universelle
Avenue de l’Impératrice
Villa Saïd, no.56
Paris

Monsieur le Président,
Je m’empresse de répondre à la lettre que vous avez fait l’honneur d’écrire à mon fils, maintenant en route pour rentrer en France, au sujet des israélites établis en Chine bien avant la venue du Christ.
Je puis d’avance vous affirmer, Monsieur le Président, qu’il s’empressera, à son retour, de mettre à votre disposition tous les documents dont il pourra disposer. J’ignore s’ils sont nombreux toutefois leur exactitude ne laisse aucun doute dans mon esprit, car mon fils ne porte pas seulement une incroyable activité dans ses investigations mais il recherche la vérité par tous les moyens possibles.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de ma considération la plus distinguée. »

Son fils, le Comte Stanislas d’Escayrac de Lauture, laissa une littérature très importante sur ses voyages dont l’un d’eux le conduisit en Chine avec le Corps expéditionnaire français. Il fut l’auteur de «Mémoires sur la Chine» publié en cinq parties par la «Librairie du Magasin Pittoresque» dont le propriétaire était le député de l’Yonne : Edouard Charton. Il y consignait ses observations sur l’Empire du Milieu en parlant, dans l’introduction, de ses souvenirs personnels et des généralités, puis de l’histoire, de la religion, du Gouvernement et des Coutumes.

Mémoires sur la ChinePierre-Henri Stanislas d’Escayrac de Lauture naquît le 19 mars 1826, dans une vieille famille aristocratique. Il apprit l’anglais, l’espagnol, le portugais, travailla pour le Ministère des Affaires Étrangères et voyagea, entre autres, en Afrique, où il étudia l’arabe. Après la Révolution de 1848, il démissionna, et sa fortune importante lui permit de continuer ses voyages : Europe, Afrique et Moyen-Orient. Il publia entre 1851 et 1858 : «Notice sur le Kordofan», «Le désert et le Soudan», «Mémoire sur le Ragle ou Hallucination du Désert» qu’il adressa à l’Académie des Sciences, «De la Turquie et des Etats musulmans» et «Voyage dans le Grand Désert et au Soudan». En 1859, il accompagna en tant que géographe l’expédition franco-anglaise envoyée en Chine pour imposer aux Chinois le respect des commerçants et missionnaires européens. Chargé d’une mission diplomatique par le Gouvernement Impérial, il suivit les armées franco-anglaises et participa à la marche sur Pékin après avoir débarqué à Tien-Tsin (Tianjin) et combattu au Pont de Pali Kao[1]. Enhardi par ses bons rapports avec les indigènes, il prit l’habitude de circuler seul. Le 18 septembre 1860, il fut enlevé par les habitants du village de Toung-Tchéou entre Tien-Tsin et Pékin, blessé et laissé sans soins. Il fut ensuite transféré au bagne de Pékin et libéré plusieurs semaines plus tard, mais la gangrène le priva de ses mains. Il rentra en France en 1862 en mauvaise santé, reprit difficilement sa vie antérieure et mourut à Fontainebleau le 18 décembre 1868[2].

*** Quelques publications de Frédéric Viey ***

De retour en France, il dicta ses souvenirs en partie à son frère : non pas un journal de voyage, mais une somme de connaissances sur l’histoire, la religion, le gouvernement, les coutumes chinoises, qu’il avait amassée au cours de son séjour. Dans la préface, il rendit hommage à la qualité du travail effectuée fait par les Jésuites ; si son but était de prendre leur suite, il fut parfaitement atteint : cet ouvrage bien écrit, à la documentation riche et précise, fut de plus abondamment illustré. Une large partie de cette recension fut éditée dans le «Moniteur Universel» du 1er Janvier 1864. Ce brillant savant et diplomate était membre de la Société de Géographie et sociétaire du «Journal Asiatique». Stanislas D’Escayrac de Lauture fut enterré dans le caveau familial du cimetière de Versailles.

Réponse à l’Alliance Israélite Universelle
En automne 1861, les «Archives Israélites» publièrent à leur tour, la réponse qu’adressa ce diplomate français à l’Alliance Israélite Universelle. Dans son chapitre sur les Cultes étrangers en Chine, Stanislas d’Escayrac de Lauture précisait en entrant en matière : «L’existence d’israélite en Chine est connue depuis très longtemps : les Pères Gaubil, Gozani et d’autres, ont publié sur ces israélites beaucoup de renseignements…… C’est à Kai-fon, autrefois Pyen, capitale actuelle du Xo-nan, bâtie près du Kwan xo ou fleuve jaune, que les Jésuites avaient rencontré ces juifs. Kai-fon a été visité depuis. En 1850, deux chrétiens chinois, munis d’une lettre écrite par un négociant israélite d’Europe, établi en Chine, s’y rendirent, y passèrent quelques jours et y recueillirent de précieux renseignements. L’authenticité de leur voyage ne saurait être mise en doute, puisqu’ils en ont rapporté plusieurs livres ou portions de livres saints, dont la comparaison avec les textes que nous connaissons présente de l’intérêt. Ces acquisitions, déposées probablement aujourd’hui à Londres, se composaient : des six premiers et aux autres chapitres de l’Exode (XXXVIII à XL) ; des chapitres XIX et XX du Lévitique ; des chapitres des Nombres XIII à XV ; du Deutéronome II à XVI et XXXII ; de quelques parties, enfin, du Pentateuque et des Psaumes. …. Les Juifs ont paru en Chine sous la dynastie des Xan, peut-être avant Jésus-Christ, plus probablement au premier siècle de notre ère, sous Xan Ming-ti, entre les années 58 et 75 après Jésus-Christ.

Lecture de la Loi à Kaifeng
Lecture de la Loi à Kaifeng

On croit qu’ils venaient alors de la Perse, à laquelle ils semblaient avoir emprunté quelques termes et quelques usages, et qu’ils avaient séjourné assez longtemps à Samarcande.

Leur religion est appelée tyen-tchéou kyao, c’est-à-dire religion indienne, et tyao-kin-kyao, ou la religion de ceux qui enlèvent les tendons (de la viande qu’ils mangent). Ils appellent Dieu Tyen et Tchéouyen ; le mot de Tyen paraît être le plus usité. Ils honorent Confucius. Lorsqu’ils vinrent en Chine, ils comptaient soixante-dix familles ; il n’en existe plus que sept, comprenant environ deux cents individus, presque tous dans la misère. Ils paraissent être sans rabbin depuis un demi-siècle et ne comprennent plus leurs livres ; on dit qu’ils ne pratiquent plus la circoncision : ils gardent toutefois le sabbat et ne mangent point de porc ; ils peuvent avoir deux femmes, qui doivent être de leur race et de leur religion.

D’après une inscription de leur synagogue, elle aurait été bâtie en 1164 ; elle a été rebâtie en 1296 et 1511, date à laquelle y a été placée l’inscription dédiée par les familles juives appelées Yen, Li, Kao, Tchao, Kin, I et Tchang. Une autre inscription, de 1489, donne des détails curieux sur la Communauté Juive et ses familles, désignées toutes par des noms chinois. Ce temple paraît être aujourd’hui dans un état de délabrement complet. Les juifs ont pétitionné l’empereur afin d’en obtenir les sommes nécessaires à sa reconstruction ; le fils du ciel n’a pas répondu. Les Israélites sont nombreux en Europe ; beaucoup d’entre eux sont riches ; ils donnent chaque jour, par l’abondance des aumônes qu’ils distribuent soit en Europe, soit à Jérusalem, la preuve d’une piété profonde et d’une charité très large : puissent-ils se rappeler un jour leurs pauvres frères de Kai-fon! Il ne serait pas difficile de les atteindre aujourd’hui que la Chine est ouverte, et il ne serait pas bien coûteux de leur fournir les secours matériels et moraux que leur situation malheureuse réclame».

A propos des cultes étrangers en Chine
D’Escayrac de Lauture notait à propos des cultes étrangers en Chine : «Des Juifs étaient venus sous les Xan (Han), et probablement deux siècles avant Jésus-Christ, ils n’avaient point fait, et probablement ne cherchaient point de prosélytes». Ce savant, qui a parcouru les déserts, les mers et de nombreux endroits de la terre, savait-il qu’à l’ombre du château de Fontainebleau, il y avait une communauté juive qui, elle, n’avait pas les traits sinisés. Celle-ci était présente en ces lieux quelques années avant la Révolution française de 1789. FV♦

* Frédéric Viey est retraité de l’AUJF et guide conférencier. Il est membre fondateur du Festival des Cultures Juives à Paris, Ancien membre de la Commission Française des Archives Juives, organisateur de voyage dans le monde à thème Juif (Chine, Ouzbekistan, etc….), conférencier sur de nombreux thèmes juifs, ancien vice-président de l’Association Culturelle Israélite de Fontainebleau-Avon, Secrétaire général du Conseil des Communautés Juives de Seine-et-Marne,  auteur de nombreux articles et de trois livres sur la communauté juive de Fontainebleau.

Frédéric Viey [1] L’Amiral Charles Cousin-Montauban reçut le titre de Comte de Pali-Kao, après avoir offert à l’Impératrice Eugénie toutes les œuvres d’art volées dans le Palais d’été de Pékin afin de constituer le Musée Chinois de Fontainebleau.

[2] BM : Registre des décès 1868 n° 274 (AD Seine et Marne numérisée)

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4 commentaires

  1. Excellente idée, Jean-Jacques. L’article de M. VIEY est passionnant. Et sa lecture suscite plusieurs questions : que sont devenus ensuite ces Juifs de KAI FON ? Des secours et des messagers leur ont-ils été envoyés ? Les Juifs fuyant la Shoah et qui ont trouvé refuge en Chine, notamment à Shangaï, connaissaient-ils leur existence, ou l’ont-ils découverte ? La communauté juive de KAI FON existe-t-elle toujours aujourd’hui ? Et, dans l’affirmative, comment ses membres vivent-ils leur judaïsme ?
    J’ignore si M. VIEY pourra répondre à toutes ces interrogations, mais, en tout état de cause, il aura certainement des choses fort intéressantes à nous faire connaître.

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    • Pour ce qui est de l’histoire des Juifs de Chine, Kaifeng (sinisé), Shanghai, Tien Tsin, Harbin, je connais toutes ces histoires. J’ai presque lancé les voyages à thème sur la chine notamment avec le CCVL. J’ai rencontré plusieurs fois les descendants de la Communauté de Kaifeng j’en connais même qui ont fait leur Alyah. Je fais trois types de conférence avec diaporama: les Juifs de Kaifeng, les juifs bagdadis à Shanghai et les juifs russes à Harbin et pour terminer: Shanghai Asile de nuit pour les juifs fuyant la Shoah.
      Je fais aussi des conférences sur l’histoire des Juifs d’Asie Centrale et plus particulièrement sur les Juifs d’Ouzbékistan et j’organise cet été un voyage dans ce pays.

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