« A quoi joue Vladimir ? »

poutinePar Boris Kleizmer*

Il y a encore quelques années, de nombreux journalistes et dirigeants politiques se posaient la question suivante : « Who is Mr Putin ? »

Le président Georges Bush Jr tenta de répondre alors à cette interrogation. En regardant le dirigeant russe dans les yeux, il aperçut chez cet ancien membre du KGB des sentiments humains, sans savoir que d’après les paroles de Poutine lui-même : un ancien « kagebiste », cela n’existe pas. Autrement dit celui qui fut formé par cette organisation, lui reste fidèle pour le restant de ses jours.

Depuis, des années ont passé ; Barack Obama qui a succédé à Georges Bush Jr, est en train d’achever son second mandat, tandis que sur les collines du Kremlin[1] continue de trôner Vladimir Poutine, inamovible colonel de la Direction Principale du Renseignement. Pourtant l’ancienne question reste toujours d’actualité, même si elle a changé de forme : « Qu’y a-t-il dans la tête de Monsieur Poutine ? »

Politique ou…psychiatrie ?
De plus en plus nous avons l’impression que les décisions du président russe relèvent plutôt du domaine de la psychiatrie que de la politique. À tel point que la chancelière d’Allemagne, Angela Merkel qui s’entretient très régulièrement avec Poutine aussi bien en russe qu’en allemand, s’était risquée à donner une réponse. Après l’une de ces rencontres, elle a déclaré que sa conduite était « inadéquate ».

Il est difficile de ne pas être d’accord avec Mme Merkel. Récapitulons tous les « faits d’arme » de Monsieur Poutine durant ces dernières années : guerre avec la Géorgie, annexion de la Crimée, occupation rampante par des milices prorusses d’une partie de l’Ukraine de l’Est, formation parallèle des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk où des représentants de la mafia locale ont pris le pouvoir. And, last but not least, Poutine s’est embarqué dans la guerre en Syrie sous prétexte de la défense des frontières russes méridionales devant la menace de Daesh, mais surtout pour sauver le régime de Bachar al-Assad et d’acquérir une influence majeure sur les marché d’hydrocarbures.

Que reste-t-il de la démocratie en Russie ?
La politique répressive de Poutine est encore plus sensible dans son propre pays. Comme l’autocrate de « toutes les Russies », il a pratiquement liquidé la plupart des institutions démocratiques, fait emprisonner de nombreux opposants politiques ou encore hommes d’affaires qui ont eu des velléités d’indépendance. Dans cet immense pays qu’est la Russie, Poutine décide personnellement de tout, qu’il s’agisse d’un conflit, somme toute, mineur, des camionneurs qui ne veulent pas payer une taxe supplémentaire ou bien de l’engagement des troupes en Syrie.

Essayons de comprendre ce qui se passe dans la tête de cet homme. En tant qu’ancien membre des Jeunesses communistes et du Parti communiste, formé dans les structures du KGB et de la Direction Principale du Renseignement, même aujourd’hui il ne veut pas et ne peut pas accepter la disparition de l’URSS et le fait que la Russie actuelle n’est plus une superpuissance mondiale, mais dans le meilleur des cas, une puissance régionale, mais qui rêve de reconquérir sa grandeur passée.

Ayant gardé le pouvoir pendant dix-huit ans, et étant devenu l’un des hommes les plus riches et les plus corrompus de Russie et même au-delà, il a dû perdre le sens de la réalité au point de ne plus voir les graves problèmes du pays qu’il dirige.

Si durant ses premières années au pouvoir, il continuait par une sorte d’inertie les réformes économiques entamées sous Gorbatchev et Eltsine, il s’est mis rapidement à resserrer les boulons, et les réformes ont connu un arrêt assez brutal. Le pays vit (ou plutôt survit) grâce à l’export des matières premières. Pendant quelques années les prix étaient au plus haut, ce qui donnait l’impression d’un pays prospère et en plein développement. Mais actuellement les prix d’hydrocarbures et des matières premières s’effondrent et, tout logiquement, la situation économique a empiré. Parmi les experts occidentaux, il n’est pas rare d’entendre que la corruption qui ronge la société russe, les lois répressives, un mauvais climat d’affaires, les sanctions occidentales, introduites depuis le conflit ukrainien, peuvent accélérer la chute du régime de Poutine. Mais si on regarde les résultats des élections à la Douma du 18 septembre, un tel scénario n’est pas d’actualité.

kgbLes admirateurs occidentaux de Poutine
Pourtant Poutine compte en Occident un certain nombre de partisans, surtout au sein de la droite nationaliste et des partis souverainistes. Ses admirateurs occidentaux, se basant sur des sondages, (fabriqués par des officines pro-gouvernementales, faut-il le souligner ?) soulignent son extrême popularité dans l’opinion, et sa politique internationale agressive et conquérante, en concluant que la menace sérieuse est suspendue plutôt au-dessus de l’Occident faible que de la Russie énergique et entreprenante. À titre d’exemple on peut signaler les liens étroits qui existent entre le Front National et les banques russes, symbolisés par un prêt de plus de dix millions d’euros, obtenus en 2014.

Par ailleurs Poutine entretient de bons rapports avec Nicolas Sarkozy, même si leur première rencontre en 2007, était d’après des témoins, assez rude. C’était le cas pendant le mandat de Sarkozy, cela reste d’actualité aujourd’hui. Les Russes essaient même de créer une atmosphère très familiale à Moscou pour l’ex-président où son père a exposé ses tableaux à deux reprises, en 2011 et 2015, dans la galerie du sculpteur Zourab Tsereteli, très proche de Poutine.

Mais la palme de russophilie doit revenir à Thierry Mariani, le député de la 11e circonscription des Français de l’étranger, qui englobe aussi la Russie. Depuis la crise ukrainienne, il s’était rendu en Crimée en 2015 et 2016, accompagné par plusieurs députés du parti des Républicains. Il a aussi formulé au sein de l’Assemblée Nationale des demandes pour lever des sanctions anti-russes.

Le coup de l’embauche…
Parallèlement, Poutine a réussi à attirer dans son camp un certain nombre de politiciens, influents dans leurs pays, même après leur départ de la scène politique. Le cas le plus intéressant est celui de Gerhard Schröder, l’ancien chancelier d’Allemagne, qui occupe un poste grassement payé par le géant gazier russe Gazprom. Ce vocabulaire commercial convient à merveille à cette affaire. Lorsqu’en novembre 2005, Gerhard Schröder quitte le poste de chancelier fédéral, Vladimir Poutine annonce que « son ami » Gerhard va présider le conseil de surveillance de North-European Gas Pipeline, consortium germano-russe chargé de la construction et de l’exploitation du gazoduc Nord Stream. Le conseil l’a élu à ce poste à l’unanimité le 30 mars 2006. Cette décision a fait l’objet de critiques, car Schröder, en sa qualité de chancelier, a approuvé le tracé de ce gazoduc et s’est porté garant d’un prêt bancaire d’un milliard d’euros proposé par la Deutsche Bank à Gazprom dans le cadre de cette affaire. Depuis le janvier 2009, Gerhard Schröder est membre du directoire du groupe pétrolier russo-britannique TNK-BP, fonction pour laquelle il touche une rémunération de 200 000 euros par an. Pour toutes ces raisons la nomination de l’ex-chancelier a provoqué des réactions hautement négatives en Allemagne, compte tenu des délais très brefs entre la décision de la construction et la prise de fonction de Schröder.

Mais toutes ces critiques glissent sur Schröder comme l’eau sur les plumes d’un canard, car comme tout le monde sait, l’argent n’a pas d’odeur. Encouragé par son succès avec Schröder, Poutine a tenté une manœuvre équivalente avec Donald Evans qui a occupé entre 2001 et 2005 le poste du secrétaire au Commerce dans l’administration du président Georges Bush Jr. Il lui a promis un emploi très avantageux de président du directoire de la compagnie Rosneft. Ce recrutement aurait permis de légitimer l’acquisition des actifs de Ioukos par Rosneft alors que Mikhaïl Khodorkovsky, l’ancien patron du premier groupe pétrolier russe, a été emprisonné en 2003.Or cette fois-ci la chance n’était plus du côté de Poutine et Donald Evans a refusé l’offre.

Poutine rêve même de Nobel
Depuis l’affaire Ioukos, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et les « jeux » de Poutine sont devenus encore plus spectaculaires. Persuadé du soutien de 80% de ses sujets et de l’absence de menaces sur le plan intérieur, il a décidé de s’atteler aux problèmes globaux. D’autant plus qu’actuellement à l’automne 2016, le conflit avec l’Ukraine aussi tragique qu’il soit, n’est plus aussi présent dans des journaux et à la télévision. Depuis plusieurs mois, l’attention de l’opinion s’est déplacée vers le Proche et le Moyen-Orient. Ainsi Poutine s’est mis en tête de trouver la solution au conflit israélo-palestinien. Tel un timonier, il rêve du prix Nobel de la paix. Autrefois, Arafat l’a bien eu, plus près de nous, Barack Obama s’était vu attribuer ce prix prestigieux, pourquoi donc, lui, le grand Poutine, est-il oublié par les académiciens d’Oslo ?

Un autre agent du KGB ?
Un autre agent du KGB ?

Ayant décidé de jouer à la colombe de la paix, il a invité dans sa capitale le premier-ministre d’Israël Benyamin Netanyahou et le Président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Il était clair dès le début que cette initiative de Poutine était vouée à l’échec. Abbas a présenté de telles conditions préalables que Netanyahou ne pouvait que les refuser. La rencontre a été annulée, mais pour permettre à Poutine de sauver la face, il fut annoncé qu’elle était ajournée.

Il va sans dire que s’il pouvait faire correspondre les points de vue de deux parties, il aurait pu raisonnablement envisager le prix Nobel ce qui augmenterait, évidemment, son prestige international. Mais pour l’instant personne n’a réussi à rapprocher les Israéliens et les Palestiniens. Néanmoins le président russe a saisi cette possibilité d’apparaître dans le rôle d’un leader mondial, et surtout pour écarter les États-Unis des problèmes du Proche-Orient. On peut même dire que la Russie revient dans cette région après vingt-cinq ans d’absence. Elle tente d’élargir son influence aussi bien par l’ingérence directe comme en Syrie, où ses troupes sont présentes, que d’une manière indirecte, en favorisant la rencontre des Israéliens et des Palestiniens.

Cette médiation était d’autant plus logique que Vladimir Poutine et Mahmoud Abbas ont beaucoup plus en commun que cette tentative de pourparlers avec Israël. Suivant les documents trouvés dans les archives de Vassili Mitrokhine[2], un ancien agent du KGB passé à l’Ouest en 1992, Abbas sous le pseudonyme « La Taupe », faisait partie des services de renseignements soviétiques. Il est fort probable qu’il y a trente ans le dirigeant palestinien ait été recruté par le KGB.

Poutine l’émotionnel
Quels sont alors les buts du président Poutine ? Nous pourrions en parler longtemps, sans arriver à une conclusion claire et évidente. Vladimir Poutine n’est pas un stratège et il agit surtout émotionnellement. Cet homme est originaire d’une cour délabrée de Saint-Pétersbourg, où l’argument décisif parmi les voyous était un coup de poing. Certains de ses biographes occidentaux s’accordent à penser que cet homme vit dans son propre univers irrationnel, en espérant une fin heureuse de ses démarches hasardeuses. Dans la vie, il arrive parfois que les choses tournent juste comme il le faut, au moment propice. Mais il arrive bien plus souvent que tout tourne mal !

Il est vain de faire des pronostics quant à la date de la chute du régime de Vladimir Poutine. Dans le futur proche et même dans un délai plus lointain, le destin de la Russie dépendra de plusieurs décisions et événements impossibles à prévoir.

En attendant Vladimir Poutine va continuer ses jeux mortels à la roulette russe et personne ne peut savoir quelle en sera l’issue. BK♦

* Boris Kleizmer, journaliste, est né à Moscou. Il a participé au mouvement dissident en URSS dans les années 60.

Boris Kleizmer[1] Suivant la tradition, la partie la plus ancienne de Moscou fut construite sur sept collines dont la plus connue est la colline Borovitskaïa. Aujourd’hui s’y trouve une tour avec une étoile rouge, installée en 1935 sous Staline.
[2] Vassili Mitrokhine (1922-2004) est un ancien agent du KGB, devenu citoyen britannique après sa défection en 1992. Ses archives ont été étudiées par l’historien Christopher Andrew. La traduction française a été éditée en 2000 par Fayard.
Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine, Le KGB contre l’Ouest 1917-1991 : Les archives Mitrokhine [« The Mitrokhine Archive: The KGB in Europe and The West »], Paris, Fayard, 2000 983 p. (publié aux États-Unis sous le titre: The Sword and the Shield: The Mitrokhin Archive and the Secret History of the KGB)

 

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