La parabole du petit épicier prodigue

épicerie.jpgPar Liliane Messika*

Il était une fois un petit épicier de campagne nommé Normal Ordinaire
Son principal talent était de savoir ménager les chèvres et les choux qu’il mettait en vitrine. Il était très jaloux d’un de ses concurrents les plus prospères, un entrepreneur ambitieux et dynamique à la tête d’une chaîne de supermarchés florissants : « Travail-et-Salaire ».

L’histoire se passe dans un pays lointain, il y a bien longtemps, un pays où les rois se prétendaient serfs et les serfs rêvaient de devenir rois.

Dans cette société d’apparences, la réalité était soit confisquée par la famille royale, soit diffusée par des estafettes (une race de grenouilles qui se prenaient pour des taureaux).

Le succès et l’argent étaient donc considérés comme vulgaires et repoussants, y compris par ceux qui accumulaient le premier en forfaitures et en népotisme et le second en secret.

La roue tourne parfois en marche arrière
Le PDG de Travail-et-Salaire vint à prendre sa retraite.

Le conseil d’administration du groupe décida de faire choisir son successeur par les salariés sourds et aveugles, qu’on appelait, dans le royaume « non-entendants » et « non-voyants », afin de leur dissimuler la réalité de leur handicap.

Pourquoi ce choix ? Pour que les votants ne soient pas influencés par les arguments du monde à l’extérieur de l’enceinte du château.

A l’immense surprise de ceux qui n’avaient pas participé à cette sélection, c’est Normal Ordinaire qui accéda au pouvoir. Il s’était fait connaître des votants grâce à des blagues en langage des signes et à de viles flatteries de ce qu’il imaginait être attendu par ses électeurs : « Moi, j’aime pas les riches, heu heu ! » resta longtemps un des slogans les plus populaires de celui qui, pour se distinguer de son prédécesseur, se revendiquait comme « le Bien Nommé » : un chef ordinaire, modeste, fier de l’être et sûr de le rester.

Changement d’enseigne : « Travail-et-salaire » devient « Tout-pour-nous »
Las ! Une chaîne de supermarchés ne se gère pas comme une petite épicerie.

Malgré le changement d’enseigne, accompagné d’une campagne de publicité pharaonique, les choix et le management, ou plutôt l’absence de choix et de management du PDG Ordinaire, finirent par lasser les consommateurs. D’autant qu’on avait surpris un beau matin le modeste Normal livrant les croissants à sa maîtresse dans la camionnette de surgelés de l’entreprise.

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Emblème de Dakkor-Avectouss

Les consommateurs sont volages
Ceux de Tout-Pour-Nous portèrent leur clientèle ailleurs, et justement, un nouveau commerce venait d’ouvrir : le Dakkor-Avektouss, qui vendait des promesses et des jolies formules, à des prix défiant toute concurrence.

C’était au détriment de la qualité, mais dans un pays où l’on méprise la richesse, il faut s’attendre à en avoir pour son argent et pas plus.

La chaîne de grande distribution T-P-N tomba en désuétude. Il fallait trouver de l’argent pour continuer à salarier les fidèles. On décida de vendre les murs. Le siège social, dans le meilleur quartier de la capitale ferait l’affaire. Il faisait corps avec le plus important magasin de l’enseigne, un vaisseau amiral où de rares passants se disputaient les quelques fromages encore disponibles sur les rayons.

Des experts mandés par les votants handicapés estimèrent le magasin entre 50 et 60 millions d’écus[1].

En réalité, il fut vendu 45,5 millions. Une perte négligeable aux yeux de Normal Ordinaire, qui laissait une ardoise de treize milliards planquée sous la moquette de son bureau.

Normal Ordinaire avait fait de la sauvegarde de l’emploi sa croisade
Son successeur dut cependant licencier 45 salariés. Cette opération, banale dans les pays régis par la loi de l’offre et de la demande, prit néanmoins de court les employés nourris de légendes du supermarché royal. Leur conte préféré était la promesse d’être salariés à vie et de jouer aux chaises musicales avec toujours autant de chaises que de joueurs.

Normal Ordinaire, ses prédécesseurs et son successeur avaient toujours nié la pertinence, voire l’existence d’une « loi du marché », répétant ad nauseam que les licenciements étaient la marque de la brutalité du kkapitalisme, le croquemitaine local.

« Il y a de l’argent, il suffit de le prendre là où il est », « L’austérité et les licenciements ne sont pas la solution mais le problème » avaient-ils martelé pendant des années devant un public médiatique captif avide de mots creux.

Parti socialiste Solférino.jpg
Siège de Tous-Pour-Nous

L’acheteur du supermarché est un hypermarché hyperkkapitaliste
Les 3300 mètres carrés du fier emblème de Tout-Pour-Nous furent acquis par un concurrent qui représentait tout ce que N. Ordinaire et ses séides avaient toujours dénoncé : Abscisse Ordonnée, un promoteur immobilier à capitaux familiaux, spécialiste de la construction et la réhabilitation de centres commerciaux.

Qui dit promoteur dit promouvoir, qui dit promouvoir dit vendre plus, qui dit vendre plus dit gagner de l’argent et qui gagne de l’argent est coupable de crime de lèse-ordinaire.

Qui plus est, Abscisse avait figuré dans une des nombreuses listes de délations – appelés « Papers » – qui économisaient au royaume un système judiciaire.

À cheval vendu, on ne regarde pas la bouche de l’acheteur
Le seul nom d’Abscisse Ordonnée sonnait aux oreilles des cadres de Tout-Pour-Nous comme un synonyme de fascisme. L’ordre facilitait la promotion et contribuait au succès, il était donc condamnable par essence.

De plus dans « capitaux familiaux » il y avait à la fois le terme honni de capitaux et la notion bourgeoise de famille. Deux éléments fondamentaux figurant en bonne place dans le bréviaire de la haine ânonné par les adeptes de T-P-N.

Non content de ce crime ontologique, l’acheteur avait optimisé ses revenus (beurck !) en plaçant son argent grâce à des formules parfaitement légales, mais profitables, donc moralement blâmables.

Il n’empêche : Tout-Pour-Nous signa la promesse de vente, la première de sa carrière qui n’engageait pas que ceux qui l’écoutaient.

Pour fonder une Fondation, on a besoin de fonds
Avant de laisser le bureau à son successeur, Ordinaire avait recasé ses chouchous dans des emplois créés sur mesure : représentante en glaces au Pôle Nord ou chef des ventes de radiateurs au Sahel.

Et surtout, il avait obtenu que sa retraite fût complétée par l’octroi d’une charge héréditaire de président d’une association fantôme, produit d’une GPA à son usage exclusif : la Fondation Tous-Pour-Un-Seul, financée par les deniers publics. Nul ne sait par quel biais il avait remporté cette victoire commerciale, la première de sa carrière, mais on parle de l’intervention d’un sorcier rouge aux pouvoirs étendus.

« Qui c’est qui paie tout ?
C’est les serfs, Doudou !
Où y dorment les chefs ?
Dans la plume, Duchesse !
La farine du pain
C’est pas pour demain,
On nous roule dedans
Pour la brioche des Grands »
chantent les ménestrels interdits d’antenne. LM♦

Logo Liliane Messika[1] https://www.francebleu.fr/infos/politique/le-ps-fait-paraitre-une-annonce-dans-la-presse-pour-la-vente-de-son-siege-rue-de-solferino-1508316283

* Liliane Messika est écrivain (http://www.lili-ecritures.com/)

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