Cannes : un festival de mots creux et d’idées reçues 

carnaval-fait-son-cinema.jpgPar Liliane Messika

Il fut un temps où le cinéma avait vocation à faire rêver, mettant la technique au service d’une magie qui, avec de beaux scenarii et de très beaux acteurs, nous affranchissait du réel.

Ces derniers temps, le réel lui-même est devenu insupportable, au point qu’il n’ose plus se regarder dans la glace quand il nous rase du matin au soir.

Des analystes logiques auraient sûrement prédit que, pour compenser, les rêves et le cinéma deviendraient de plus en plus débridés.

Las ! Le Festival de Cannes n’est pas organisé par des observateurs rationnels, mais par des conformistes orthodoxes. Du coup, c’est le contraire qui se produit.

En témoignent, depuis quelques années, la sélection des films en compétition, mais aussi (et surtout) les professionnels, qui semblent tous lire sur un prompteur la même recette indigeste à base de pensée unique politiquement correcte.

L’étape suivante sera-t-elle l’interdiction du rêve ?

On n’est pas là pour rire, mais pour se prendre au sérieux
En attendant, ce n’est pas la programmation du 71ème festival de Cannes qui nous fera faire de jolis rêves. Non que les films soient mauvais : on avoue ne les avoir pas encore vus…

Mais à qui ces synopsis donneront-ils envie d’aller au cinéma ?

Ayka de Sergey Dvortsevoy, réalisateur kazakh, raconte le parcours d’une jeune femme perdue, sans toit ni travail, qui vient d’accoucher. Mmmh, ça doit être sympa.

Capharnaüm de Nadine ­Labaki, un film libano-français, n’a rien à voir avec le village israélien de Kfar Nahum au bord du Lac de Tibériade, où Jésus a coulé des jours heureux. Non, il s’agit d’un gamin de douze ans qui intente un procès à ses parents parce qu’ils lui ont donné la vie. De quoi remonter le moral aux plus déprimés.

Un couteau dans le cœur a pour héroïne une productrice de pornos gays au rabais. On peut difficilement faire plus politiquement correct, sauf si elle n’a PAS été violée par Harvey Weinstein. Ce serait pas de chance !

Ne pas désespérer Billancourt, seulement Cannes
On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. Sauf à Cannes.

En effet, En guerre du Français Stéphane Brizé « montre la logique brutale des licenciements boursiers », annonce son auteur. Pour ceux qui ont envie d’échapper à un quotidien morose ?

Dogman, de Matteo Garrone est situé dans une banlieue italienne déshéritée. Il met en scène deux amis, un toiletteur de chiens et un ancien boxeur drogué, qui sort de prison plus brutal qu’à l’entrée. La présentation officielle mentionne « l’apprentissage de la trahison et de l’abandon ». Chouette !

Plaire, aimer et courir vite, de Christophe Honoré est beaucoup plus gay : un écrivain qui a le sida rencontre un étudiant qui fait l’apprentissage de son homosexualité.

Et last but not least, Jean-Luc Godard, qui n’est plus cinéaste mais icône depuis longtemps, « propose une réflexion sur le monde arabe de 2017 » dans Le livre d’images. Ceux qu’il n’avait pas convaincus par ses molles protestations qu’il n’était pas antisémite, mais « seulement » antisioniste, auront-ils l’occasion de réviser leur jugement ?

palme Cannes.jpgCréation, à la rigueur, mais pas question de récréation !
La récréation, la joie, le succès, c’est vulgaire. A Cannes, l’élite se retrouve pour se congratuler d’avoir évité les écueils de la facilité, de la beauté et du plaisir.

On s’affiche féministe, balanceur de porc, antisioniste, en un mot, post-marxistement correct.

On est là pour soupçonner, voire accuser, on est venu compter autant que critiquer.

Compter le nombre de réalisatrices primées et reprocher au Délégué Général du Festival de n’en avoir pas invité assez. Si c’est pour la simple raison qu’il y a moins de réalisatrices que de réalisateurs dans le monde, exiger la parité dans la sélection. L’étape suivante, logiquement, sera la parité dans les récompenses.

Et puis la sélection… Sélection, ce n’est pas ce truc dégueulasse qu’on a déjà éradiqué dans les écoles et qu’on essaie d’abolir dans les universités ? SU-PPRI-MEZ LA SÉ-LEC-TION À CANNES !

La palme décernée par les commissaires politiques
En attendant, la sélection des films existe toujours, au motif petit-bourgeois qu’on ne peut pas présenter deux cent millions de films en une semaine, n’importe quoi !

Cela dit, les critères d’attribution du titre de « sélectionné », qui est déjà en soi une récompense, fluctuent avec les modes dogmatiques.

Dans ce registre, l’année 2018 avait commencé en fanfare avec la Marche des femmes de Los Angeles contre la politique de Trump. Du fait que la star Scarlett Johansson était l’une des conférencières vedettes, divers groupes ont boycotté la manifestation.

Johansson n’était quand même pas soupçonnée de sympathie pro-Trump ? Bien sûr que non ! C’eût été se fermer l’accès aux studios hollywoodiens aussi efficacement que de s’avouer communiste à l’époque du Maccarthysme.

Non, non, Johansson se voyait refuser le bénéfice de parler contre la politique du Président américain au motif qu’elle avait fait la publicité d’un système de gazéification de l’eau. L’eau était polluée ? Non. Le gaz était du sarin ? Non, pas du tout. La raison était la nationalité du fabricant : israélien. Le boycott était organisé sous l’égide de l’association des femmes palestiniennes-américaines (Palestinian American Women’s Association).

L’aile du papillon dans le Neguev bouleverse les manifs à Los Angeles
SodaStream, le fabricant en question, dont la principale usine était, à l’origine, en Cisjordanie, l’a déplacée dans le désert du Néguev, suite à une série de campagnes violentes de BDS, le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions contre un seul pays au monde, qui veut que le monde entier se passe des apports d’Israël dans tous les domaines.

Officiellement, ce n’est pas parce que les miliciens de BDS détestent les Juifs, c’est parce qu’ils défendent les Palestiniens. Les 1400 salariés de SodaStream avaient manifesté CONTRE BDS et pour leur emploi, mais c’est BDS qui a gagné et donc les employés palestiniens qui ont perdu.

Moins d’une centaine d’entre eux a suivi le déménagement, les autres ont été remplacés par des Bédouins.

Quel rapport entre SodaStream et la politique intérieure américaine ? Aucun, mais quel rapport entre la palme d’or à Cannes et un pamphlet militant de Michael Moore[1] ?

La palme de l’humour-qui-fait-rire jaune-décernée par Mabatim
L’humour qui fait rire jaune n’est pas forcément noir. Cette année, on se doutait bien qu’un deuxième couteau chercherait à se faire de la publicité avec le feuilleton « Gaza – l’invasion déguisée en marche du retour vers nulle part ».

La Palme de l’opportunisme est décernée à une actrice de 26 ans (on ne répète pas son nom, elle s’est déjà fait assez de pub).

Nous l’attendions, nous l’avons vue et surtout, nous avons lu les commentaires dans la presse.

La Palme de la bêtise pompeuse a été décernée à l’unanimité au Huffington Post pour son titre : « L’actrcice (si, si, sic avec 2 C) franco-libanaise Manal Issa dénonce le carnage israélien à Gaza sur le tapis rouge » et son sous-titre frisant le comique troupier : « L’actrice a courageusement brandi une pancarte où il y a écrit : “Stop the attack on Gaza!!” »

Cannes Manal Issa Gaza.jpg

Alors on crie pas, on ré-explique :
Carnage : Massacre sanglant de personnes ; tuerie de nombreux animaux.

Étymologiquement, carnage vient de « chair », d’où l’adjectif sanglant. L’aspect quantitatif, tuerie de nombreux animaux, s’est étendu aux homo sapiens, si bien que le mot, aujourd’hui, évoque une tuerie sanglante ET VOLONTAIRE de très nombreux humains. Synonymes : massacre, boucherie.

« L’armée israélienne a tué 60 Palestiniens et en a blessé plus de 2400 lundi 14 mai dans une répression sanglante d’une marche à la barrière frontalière de Gaza. »

Si les manifestants étaient bien 30000 comme le revendiquent les organisateurs, qui célèbrent les morts comme des martyres, bien que le Hamas n’en reconnaisse officiellement que 50 comme combattants (Valeurs actuelles), si l’armée israélienne est bien composée de nazis dont le plaisir ultime est de tuer des petits enfants désarmés, un carnage de 6000 civils écorchés vifs aurait été proportionné, pas 60 combattants armés tués par balles.

La Palme d’or de la mauvaise foi est aussi décernée au Huffington Post
(Les Palestiniens) « manifestaient pour le droit du retour aux terres dont ils ont été chassés par les colons israéliens, et plus particulièrement contre le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, inaugurée dimanche en grande pompes. » (Si, si, sic, au pluriel : en chaussures de grande pointure !)

Les Palestiniens n’ont pas d’histoire antérieure à 1948. D’ailleurs avant cette date, quand on parlait de Palestiniens, c’était des Juifs qu’il s’agissait.

En 1917, l’ancêtre de l’ONU avait décidé le partage de la « Palestine mandataire » en deux États, l’un Juif, l’autre arabe. Mais les Britanniques avaient dégainé les premiers en 1921 et avaient déjà soustrait à ce territoire 75% (89000 km2) pour l’offrir à l’émir Abdallah, le grand-père de l’actuel roi de Jordanie, en remerciement de services rendus contre l’empire turc pendant la première guerre mondiale.

Nous sommes en 2018, Israël en 5778, l’Islam en 1439 et les Palestiniens en 70
En effet, l’an 1 palestinien date de 1948.

En 1948, il ne restait plus de la Palestine mandataire que 20000 km2 à séparer entre les Juifs et les Arabes restants après la création de la Jordanie. Ces derniers avaient, à l’époque, des dirigeants qui ne voulaient pas entendre parler de peuple palestinien : arabes ils étaient, arabes ils resteraient et certainement pas Palestiniens, car « Il n’y a aucune différence entre les Jordaniens, les Palestiniens, les Syriens ou les Libanais. Nous faisons tous partie de la Nation Arabe… C’est uniquement pour des raisons politiques que nous mettons en avant notre identité palestinienne. » (Dixit Zuheir Mohsen, leader de l’OLP, en 1977, dans le quotidien néerlandais Trouw.)

Machine à écrireLa Palme du premier rôle masculin
Le « réfugié palestinien » est le héros fantasmatique des bobos radical chic tels que les décrivait feu Tom Wolfe, un héros qui trône sur la plus haute marche du podium victimaire sur lequel est fondée la bonne conscience des antisémites rebaptisés antisionistes.

Toute l’histoire des Palestiniens est écrite en miroir de l’histoire juive, aussi est-ce la date de l’indépendance d’Israël, le 14 mai 1948, qui a été choisie comme origine du peuple palestinien, sous le nom de Naqba, catastrophe.

Gaza a été occupée par Israël de 1967 à 2005, parce que l’Égypte, qui l’occupait de 1948 à 1967, a refusé de la récupérer lors de la paix avec Israël en 1979.

« L’établissement d’un État Palestinien est une arme contre Israël et pour l’unité du monde arabe », se vantait le même Zuheir Mohsen en 1977. Et en 2012 (le 21 août, précisément), Fathi Hammad, ministre de la sécurité de la bande de Gaza, déclarait à la TV égyptienne : « la moitié des Palestiniens sont des Jordaniens, et l’autre moitié, des Saoudiens ».

Le prix du public pour le scénario le plus nul
Le plus invraisemblable dans cette histoire est le « droit au retour sur les terres dont (les Gazaouis) ont été chassés par les colons israéliens ».

Le terme « colon » n’a été accolé à « israélien » pour en faire un élément de langage homologué par l’antisémitisme euh, pardon, l’antisionisme, que bien après 1967. Or est considéré comme réfugié palestinien « toute personne ayant vécu en Palestine mandataire entre le 1er juin 1946 et le 14 mai 1948 ». Ils seraient environ 30000 aujourd’hui, d’après un rapport du State Department américain.

Ils le seraient s’ils étaient des réfugiés tout court. Mais quand on est réfugié palestinien, les descendants de ceux d’origine bénéficient du statut de réfugié à la naissance.

Pour autant, les trentenaires tués les armes à la main par Tsahal à Gaza ces dernières semaines peuvent difficilement revendiquer d’avoir été chassés, 40 ans avant leur naissance par des « colons israéliens » quand la Bande de Gaza était administrée par l’Égypte !

Palme de l’obséquiosité et de la veulerie
Quand certains membres de groupes pro-palestiniens manifestent à Paris avec des pancartes « mort aux juifs », aucun officiel français ne quitte la manif, tous se taisent, sauf notre Le Pen d’extrême gauche, qui trouve « ces jeunes » fort sympathiques.

L’appel au meurtre des Juifs français demanderait, pour être contré, un minimum de courage politique.

Hélas ! Aujourd’hui, « le courage » consiste à accabler le bouc émissaire mondial quand il tue 60 soldats de l’armée adverse, mais à détourner les yeux quand les Syriens bombardent et gazent des civils palestiniens : « plus de 3642 (…) au cours des presque sept années de guerre, tandis que 1651 autres seraient détenus et plus de 300 sont toujours portés disparus », (lire ici), sans compter les dizaines de milliers de blessés et les centaines de milliers de réfugiés.

Israël a gagné la bataille, mais il a perdu la guerre
Lors d’une séance d’information à l’intention de Juifs américains, le porte-parole de l’armée israélienne a reconnu que, malgré ses efforts, Israël n’avait pas réussi à limiter autant qu’il l’espérait les morts palestiniennes dans sa défense contre l’offensive du Hamas à Gaza. « Le Hamas a gagné la guerre des relations publiques par KO », a-t-il conclu.

La politique internationale est aujourd’hui affaire de relations publiques.

On a les hommes politiques qu’on mérite, paraît-il.

Cela doit aussi être valable pour les vedettes. Quand on voit certaines prestations sur le tapis rouge de Cannes, on serait tenté d’éviter le cinéma ! LM♦

Logo Liliane Messika16 mai 2018

[1] Michael Moore a obtenu la Palme d’or en 2004.

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Un commentaire

  1. Les palmes d’or à Cannes sont généralement des synopsis trop difficiles à déglutir, pour moi le cinéma doit m’apporter du rêve et du concret, d’où le manque de nos jours de couleurs, de gaïeté………..et puis payer 12 euros pour me mettre mal à l’aise…….NON MERCI……..ce festival n’apporte plus rien aux spectateurs car avec les moyens visuels actuels l’on choisit chez soi………….Remerciements pour votre article si lucide.

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