Les cinq défis de l’AJCF

Défi coupe AJCF.jpgPar Jacqueline Cuche*

Assemblée Générale 2018
(Saint-Germain-en-Laye, les 10-11 mai 2018)

Chers amis,

Yves Chevalier a rappelé hier les objectifs que s’étaient fixés nos fondateurs, il y a 70 ans. Ce sont ceux que l’on trouve dans nos statuts et qui figurent au dos de tous nos numéros de Sens.

Où en sommes-nous ?
70 ans après la fondation de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, où en sommes-nous ? Le but à atteindre, l’établissement d’une amitié entre juifs et chrétiens a-t-il enfin été atteint ? Et, si oui, est-elle maintenant suffisamment solide, cette amitié, définitivement scellée entre nous ? Pouvons-nous, en regardant ces 70 ans écoulés, nous adresser des satisfecit et nous reposer sur nos lauriers ? Et même mettre la clef sous la porte (ce qui résoudrait tous nos soucis de relève évoqués hier) ? Ou bien avons-nous encore devant nous des combats à mener pour que partout soit enracinée cette amitié, pour la faire progresser ? Et quels combats ? Quels défis devons-nous affronter pour y parvenir ? Sont-ils les mêmes que ceux auxquels ont dû faire face nos fondateurs ? Et d’autres défis ne se sont-ils pas ajoutés depuis, à cause justement de cette amitié privilégiée entre juifs et chrétiens ?

C’est à ces questions que je vais tenter de répondre, en sachant que mes réponses ne pourront être que partielles, incomplètes. Mais les échanges qui suivront tout à l’heure nos trois interventions nous aideront à y apporter des précisions.

1 2 3 4 5 doigts.jpg

  1. Traquer les restes d’antijudaïsme qui persistent dans nos églises
  2. Respect de la diversité
  3. Combat contre l’antisémitisme
  4. Faire comprendre notre solidarité inconditionnelle avec nos frères juifs
  5. Travailler ensemble à l’amélioration de notre monde

Et d’abord, l’amitié entre juifs et chrétiens est-elle réelle ?
Si l’on regarde les changements immenses accomplis par les Églises, des changements irréversibles, depuis Nostra Aetate pour les catholiques, depuis des décennies pour les Protestants, qui parfois même ont précédé les catholiques mais de façon forcément plus dispersée et peut-être moins approfondie si ce n’est dans le grand et beau texte Église et Israël (mais Florence Taubmann, que nous aurons la joie d’entendre tout à l’heure serait bien mieux placée que moi pour en parler) ; et si l’on regarde les efforts difficiles mais courageux de la petite équipe entourant Sandrine Caneri en direction des Églises orthodoxes, on peut, au vu de ces changements, à bon droit se réjouir et dire que, oui, cette amitié existe, que l’on peut y croire, comme ont récemment décidé de le faire les signataires des trois déclarations juives de ces dernières année.

On peut même dire non seulement que cette amitié est enfin advenue, mais qu’elle est solidement enracinée puisque elle est fondée théologiquement.

Vous pourriez me rétorquer qu’il en était de même pour l’ancien antijudaïsme chrétien, qui avait tiré toute sa force d’une vision théologique alors répandue, la théologie de la substitution, qui faisait de l’Église le nouvel Israël, le vrai peuple élu, le seul fidèle à Dieu et donc seul aimé de lui. Oui, mais, depuis plus de cinquante ans, les chrétiens ont compris que cette lecture théologique était erronée, totalement contraire au message des Évangiles, comme l’avait magnifiquement démontré Jules Isaac. Aujourd’hui, la théologie chrétienne, en accord avec les Écritures, vient fonder de façon irréversible le lien de fraternité des chrétiens avec leurs frères aînés, un lien dont ils ont enfin découvert qu’il se situe au cœur même de leur foi, au cœur du Mystère de l’Église, comme le disent les premiers mots du § 4 de Nostra Aetate.

C’est là la bonne nouvelle que, partout où ils se trouvent, nos groupes d’AJCF s’emploient à répandre, afin de tisser des liens d’amitié entre juifs et chrétiens. Et dans beaucoup d’endroits, à travers la France, des responsables de communautés juives ou chrétiennes, ou des membres actifs de ces communautés, s’y emploient aussi. Comment ne pas nous en réjouir ? Mais en même temps, ce nouveau dialogue entre juifs et chrétiens ne risque-t-il pas d’être un dialogue à deux vitesses ? Le dialogue de personnes qui des deux côtés sont conscientes de son importance et s’y sont engagées avec conviction, pendant que la grande majorité du peuple chrétien, mais juif aussi (Mireille Hadas-Lebel[1] en a magnifiquement parlé, j’y reviendrai également), reste à la traîne, encore habité par une vision ancienne et négative de l’autre ?

1 doigt.jpgPremier défi : traquer les restes d’antijudaïsme qui persistent dans nos églises
Voilà donc le 1er défi auquel l’Amitié Judéo-Chrétienne de France doit faire face, le même finalement que celui qu’ont eu à affronter nos fondateurs, parce que, comme disait le P. Dujardin de mémoire bénie, ce n’est pas en 50 ans qu’on peut faire disparaître des siècles de préjugés et d’erreurs.

Il nous faut donc, comme nos fondateurs, continuer à traquer les restes d’antijudaïsme qui persistent dans nos Églises. Nous avons encore trop souvent l’occasion de constater leur existence. Combien de fois n’entendons-nous pas, y compris de la part de nos prêtres ou de pasteurs, affirmer la supériorité du Dieu d’amour révélé par Jésus-Christ sur le Dieu de rigueur, de justice, si ce n’est de colère, de l’Ancien Testament ? Attribuer au seul christianisme une ouverture universelle en l’opposant au particularisme du judaïsme. Et que dire de la présentation presque toujours entièrement négative des pharisiens mentionnés dans les évangiles ou des préceptes de la Loi vus comme un pesant carcan, en outre totalement inadaptés au monde moderne, ou encore de l’élection du peuple juif, si souvent incomprise ? Surtout, grâce à leur amitié pour Israël, qui leur permet de connaître le judaïsme comme de l’intérieur, les membres chrétiens de l’AJCF doivent aider les Églises à se départir de leur prétention de posséder la vérité. Si le Christ est pour nous la vérité – je parle en chrétienne, et nul ne peut se dire chrétien sans le confesser ou du moins sans aspirer à faire sienne cette affirmation –, il est de notre responsabilité de faire entendre à nos frères chrétiens que cette vérité, nous ne la possédons pas, qu’elle nous déborde, nous dépasse de toutes parts, et que nous sommes en chemin, à la suite de celui qui a dit : « je suis le chemin, la vérité et la vie », et que, comme celui que suivent nos frères juifs, c’est un chemin de vie, qui nous mènera les uns et les autres vers la vérité plénière que seul le face à face avec le Père nous révèlera en plénitude.

C’est là qu’il nous faut continuer à faire porter nos efforts. Au sein de l’AJCF, et dans les cercles que nous fréquentons, des liens d’amitié très forts se sont noués entre juifs et chrétiens, mais ne rencontrons-nous pas un peu toujours les mêmes ? Les happy few, dont nous faisons partie… Lors de la fête-anniversaire organisée le 5 mars à Paris par l’AJCF, le président Clavairoly appelait de ses vœux des rencontres de communauté à communauté, où tous ensemble nous pourrions vivre des temps de découverte mutuelle. Chacun de nous, membres de l’AJCF, doit se sentir responsable de ses frères, de ceux de sa communauté, de sa paroisse, ou de son lieu de vie, et s’y faire missionnaire, même si ce mot de missionnaire n’a pas toujours bonne presse. Nous, chrétiens, devons interpeller nos Églises, ne pas craindre de les solliciter, avec persévérance – et délicatesse, car nos prêtres et nos pasteurs (mais il en serait de même pour les rabbins) ne sont pas toujours très réceptifs… – pour les aider à s’ouvrir au judaïsme, afin de mieux le connaître, mais aussi de comprendre l’enjeu de ce dialogue.

Notre Église est obnubilée par l’islam
Ce n’est pas chose facile ; surtout à notre époque où, après tous les changements dont je parlais tout à l’heure, les responsables chrétiens peuvent s’imaginer que l’essentiel a été fait et qu’il y a maintenant plus urgent. Or aujourd’hui, il faut le reconnaître, notre Église est obnubilée par l’islam, et dans le domaine du dialogue interreligieux c’est sur le dialogue islamo-chrétien qu’elle concentre tous ses efforts. Il faut reconnaître qu’elle y réussit relativement bien et que c’est peut-être en partie grâce à elle que notre société résiste encore aux tentations de haine et de division. Mais il ne faudrait pas que le dialogue judéo-chrétien fasse les frais de ce souci omniprésent du dialogue islamo-chrétien. Or force est de constater que c’est le cas.

Faire comprendre dans nos Églises la spécificité de notre dialogue avec les juifs
Il nous faut pourtant, dans nos Églises, faire comprendre la spécificité de notre dialogue avec les juifs, son caractère unique, intrafamilial pourrait-on dire, que nous n’avons avec aucune autre religion, du fait de l’appartenance de Jésus au peuple juif et de notre si riche patrimoine commun, à commencer par la plus grande partie de nos Écritures. Mais aussi le caractère unique, nécessaire même, de ce dialogue quant aux fruits qu’il nous apporte, aux uns et aux autres et en particulier aux chrétiens, justement à cause de notre source commune, où plutôt grâce à elle. Seul le dialogue avec leurs frères juifs permet aux chrétiens de s’interroger en profondeur sur leur foi, de répondre à la question essentielle : « Pour vous qui suis-je ? », que continue de leur poser le juif Jésus, de mieux comprendre ce que signifient l’Incarnation ou la Résurrection, toutes deux étrangères au judaïsme et en même temps totalement incompréhensibles en dehors de lui. Tous, ici, nous sommes persuadés de l’importance de ce dialogue, dont je n’ai fait qu’indiquer quelques fruits, parmi d’autres, mais il nous faut chercher les moyens d’en convaincre le plus grand nombre de chrétiens possible, peut-être en multipliant, créant autour de nous des sessions, des temps de rencontres et de découverte, pareils à ceux qui se font çà et là depuis ces dernières années, à l’initiative de quelques-uns de nos membres.

Avant d’en venir au 2e grand défi que l’AJCF doit affronter, je voudrais m’attarder encore un peu sur le 1er car des conséquences y sont liées, qui représentent en elles-mêmes de véritables défis :

L’AJCF n’est pas un service d’Église
– D’abord celui de notre liberté de parole : l’AJCF, depuis sa fondation, s’est constituée en association et c’est un bien inestimable. Même si j’ai insisté sur le devoir de sensibiliser les chrétiens, et même si nos relations avec les Églises peuvent être réelles et encore une fois, cela est souhaitable, il est primordial de garder à l’esprit que l’AJCF n’est pas un service d’Église, qu’elle ne doit pas se lier trop étroitement avec l’une ou l’autre d’entres elles. Il lui faut garder son indépendance et sa liberté de parole, acceptant même le risque d’indisposer tel ou tel représentant d’Église en l’interpellant ou lui rappelant le devoir de solidarité des chrétiens avec leurs frères aînés (comme ce fut le cas par exemple lors des votes de l’UNESCO). Même si les membres chrétiens de l’AJCF ont, eux personnellement, le devoir d’être fidèles à leur Église, s’ils veulent être crédibles lorsqu’ils y interviennent,

l’AJCF en tant que telle, tout en souhaitant rendre service aux Églises, ne leur doit pas obéissance, n’a pas de permission à leur demander ni de comptes à leur rendre, il lui faut donc veiller à ne pas se laisser récupérer par aucune d’entre elles. Et on pourrait en dire de même pour nos membres juifs vis à vis de telle ou telle communauté juive.

Comme je l’ai dit ailleurs, je pense que notre rôle, en tant que membres de l’AJCF, est d’être le poil à gratter de nos communautés respectives, ou pour le dire de façon plus noble et plus biblique, le ferment dans la pâte.

2 doigts.jpgDeuxième défi : respect de la diversité
Le 2e défi découlant de nos liens avec les Églises est celui du respect de la diversité, en fidélité à l’intuition de nos fondateurs. L’AJCF dès sa fondation, en effet, comprenait des chrétiens catholiques, protestants et orthodoxes. C’est là un autre bien inestimable. Même si l’Église catholique est souvent un acteur privilégié de ce dialogue, ne serait-ce que par le nombre impressionnant de documents qui, depuis le concile Vatican II, y sont consacrés et par le nombre encore plus impressionnant de prises de paroles des derniers papes et surtout de Jean-Paul II, dont certains discours continuent à nous nourrir, il nous faut veiller, partout où nous intervenons, à rappeler le caractère œcuménique du dialogue judéo-chrétien, à l’incarner concrètement dans nos groupes, à ne pas laisser passer des expressions humiliantes pour les chrétiens non catholiques telles que « avec la déclaration Nostra Aetate le dialogue judéo-chrétien a franchi une étape, etc… », et veiller à rappeler chaque fois que c’est nécessairement le rôle indiscutable des protestants dans le dialogue judéo-chrétien, ce que les signataires du récent Manifeste contre l’antisémitisme ont malheureusement oublié de signaler.

Le peu de place des Églises orthodoxes…
De même j’avoue que c’est pour moi une tristesse de voir le peu de place que tiennent dans notre dialogue les Églises orthodoxes et je souhaiterais vivement qu’à l’intérieur de l’AJCF nos relations avec ces Églises ne soient pas oubliées. Je suis donc particulièrement reconnaissante à nos quelques amis orthodoxes qui sont présents à l’une ou l’autre de nos manifestations. Je connais un peu les tensions qui traversent ces Églises, pour toutes sortes de raisons, parfois même politiques, et les difficultés qu’y connaît le dialogue avec le judaïsme, en grande partie à cause du poids de la Tradition. Il ne nous faut pas les bousculer, simplement les soutenir par la pensée et la prière et leur manifester notre amitié. Et nous rappeler les figures lumineuses que furent parmi les fondateurs de l’AJCF un Léon Zander ou bien d’autres qui au péril de leur vie ont aidé des juifs durant la Shoah ou plus tard, entre autres, un Olivier Clément.

… et la place à donner aux Églises évangéliques
Et, je le souhaite, il nous faudrait même parvenir à entraîner dans notre dialogue des membres d’Églises évangéliques. Il y en déjà quelques-uns dans l’un ou l’autre groupe, mais en tout petit nombre. Les Évangéliques sont infiniment divers, et il ne nous faut pas tous les mettre dans le même panier ni ne voir en eux que des convertisseurs. J’en connais à Strasbourg qui sont d’une remarquable ouverture d’esprit et de cœur.

Pardonnez-moi d’avoir tant insisté là-dessus, mais pour moi ce point est capital. Sans cette dimension œcuménique, l’Amitié Judéo-Chrétienne de France ne serait plus ce qu’elle est.

Et la diversité juive ?
J’ai parlé de la nécessité de maintenir la diversité chrétienne mais on pourrait en dire tout autant pour nos membres juifs. Parmi nos fondateurs figurait un juif très laïc – Jules Isaac -, un grand spirituel mais peu observant – Edmond Fleg -, mais aussi le grand Rabbin de France, Jacob Kaplan, juif orthodoxe, évidemment observant, bref, une belle diversité, qu’il nous faut préserver. Nos amis juifs sont orthodoxes, libéraux, massortis, laïcs… Il est indispensable qu’il en soit ainsi et que toute personne, juive ou chrétienne, quelle que soit la façon dont elle veut se rattacher à sa tradition, de près ou de loin, parfois même de très loin, se sente membre à part entière de notre AJCF et désireuse de participer à sa mission.

3 doigts.jpgTroisième défi : le combat contre l’antisémitisme
J’en viens enfin au 3e grand défi auquel doit faire face l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, et hélas plus que jamais : le combat contre l’antisémitisme.

Si l’antisémitisme traditionnel, celui que nos fondateurs et à leur suite tous les membres de l’AJCF se sont engagés à combattre, n’a pas disparu, il sait se faire discret, du moins en France (je n’en dirais pas autant des pays de l’Est et même de l’Allemagne, selon des informations récentes mais fort inquiétantes).

Mais je voudrais surtout parler d’un antisémitisme infiniment plus préoccupant, car infiniment plus dangereux, celui qu’on appelle le « nouvel antisémitisme » (bien qu’il ne soit plus si nouveau que cela), que nos fondateurs n’ont pas pu connaître, du moins au moment où ils déposaient officiellement les statuts de l’AJCF, le 7 mai 1948 (je vous fais remarquer que c’est presque jour pour jour que nous fêtons notre 70e anniversaire !) Le 7 mai 48, c’était juste une semaine avant la proclamation d’indépendance de l’État d’Israël. Mais le philosophe Jacques Maritain le pressentait déjà, ce nouvel antisémitisme, et, dans la lettre qu’il avait envoyée l’été 1947 aux juifs et chrétiens réunis à Seelisberg, qu’il n’avait pu rejoindre, retenu à Rome par sa charge d’ambassadeur auprès du Saint-Siège, il exprimait sa crainte de voir les juifs de diaspora subir les conséquences de la création de l’État d’Israël et du conflit qui risquait d’en résulter. Ce nouvel antisémitisme est celui que désignait le Manifeste publié le 21 avril dernier, que vous avez certainement lu ou parfois même signé. Malgré ses nombreuses maladresses et imperfections, ce manifeste avait le mérite – et c’est pour cela que je l’ai signé – que soit enfin étalée sur la place publique, révélée au grand jour la terrible menace que fait peser sur les juifs de France ce nouvel antisémitisme. Véhiculé par un islamisme violent et prenant pour prétexte le conflit israélo-palestinien, cet antisémitisme propage partout où il le peut la haine du juif et est à l’origine des assassinats et autres agressions physiques ou verbales dont sont de plus en plus souvent victimes les juifs de France. Mais dans cet antisémitisme-là, la responsabilité des islamistes, des musulmans que l’on dit radicalisés, n’est pas la seule à mettre en cause même si ce sont eux qui sèment la mort et font vivre la population juive sous une menace perpétuelle. Le Manifeste dénonce le silence des médias qui l’accompagne, ou de ceux qui, tout en condamnant les agressions antisémites, leur cherchent des excuses, des raisons ou alors préfèrent se taire par peur de montrer du doigt la population musulmane, comme si dénoncer l’antisémitisme de certains était dénoncer tous les musulmans. Mais doit être tout autant mis en cause l’antisionisme de ceux – et ce sont souvent les mêmes – qui, par leur vision entièrement négative de l’État d’Israël et le parti-pris avec lequel ils épousent la cause palestinienne, en sont venus à englober dans le même rejet juifs israéliens et juifs français et à refuser, pour cela, toute manifestation de compassion et de solidarité avec la communauté juive, contribuant ainsi à renforcer le sentiment d’abandon qu’elle éprouve. C’est de ce sentiment d’abandon que nous faisait part avec tristesse, il y a quelques mois, notre ami Raphy Marciano, et cela me remplissait de honte pour nous chrétiens, car il faut bien reconnaître que cet antisionisme gagne du terrain auprès des chrétiens eux-mêmes.

Il est donc du devoir de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France de les rappeler à leur responsabilité. De leur rappeler que les chrétiens, s’ils ont à être artisans de paix et de réconciliation en veillant à ce qu’aucune communauté religieuse ne soit montrée du doigt, ont un devoir particulier de vigilance envers les juifs. Si tout rejet de l’autre est inacceptable, ce l’est encore plus quand l’autre est juif, parce qu’envers eux il y eut un horrible précédent, une volonté mise en acte de supprimer de la terre le peuple juif. Et parce que les chrétiens y ont eu leur part, en répandant pendant des siècles un antijudaïsme mortifère.

Comment aujourd’hui être responsable de son frère juif, et ne pas se dérober à cette responsabilité comme le fait Caïn dans la Bible lorsqu’il répond à Dieu : « Suis-je responsable de mon frère ? »

– J’ai parlé à l’instant de vigilance : « sur tes murailles, Jérusalem, j’ai posté des veilleurs », dit Dieu par la bouche d’Isaïe. Nous, chrétiens de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, devons être en 1e ligne de ces veilleurs : veiller sur Israël, dénoncer l’antisémitisme, chaque fois qu’il se manifeste, assurer les juifs de notre solidarité, leur redire notre amitié lorsqu’ils sont dans l’épreuve afin qu’ils ne se sentent plus seuls comme le regrettait Raphy Marciano.

– Sur ce devoir de vigilance, de responsabilité, il nous faut attirer, encore une fois, l’attention des nos Églises qui tout en condamnant de façon ferme et définitive l’antisémitisme (là-dessus il n’y a pas d’ambiguïté), ne semblent pas en avoir mesuré toute la portée. À cause de l’attention qu’elle veut apporter à tous et de son désir d’être au service de la réconciliation dans la société, elle ne me semble pas avoir suffisamment conscience de la menace qui pèse sur la communauté juive, la seule, rappelait-on, à courir, 30 fois plus que tout autre, le risque de perdre sa vie ou d’être victime d’agression, une menace qui la pousse à se sentir abandonnée, et même à songer au départ.

4 doigts.jpgQuatrième défi : faire comprendre notre solidarité inconditionnelle avec nos frères juifs
Mais, et ce sera le 4e défi auquel il nous faut faire face : comment dire et vivre cette solidarité inconditionnelle envers nos frères juifs sans qu’elle soit interprétée par la société comme une manifestation de fermeture, un refus de s’intéresser aux autres, et en particulier comme l’affirmation d’un rejet des musulmans et d’une condamnation sans nuance de l’islam dans son ensemble ?

Tentation du rejet de l’Islam ou des musulmans
Ce rejet des musulmans ou de l’islam, reconnaissons-le, est une tentation qui menace chacun d’entre nous, au sein de l’AJCF, et il est de notre devoir d’en être conscient. Car le rejet généralisé de tout adepte de l’islam est lui aussi mortifère et ne peut que contribuer à la division et à la propagation de l’incompréhension et de la haine dans notre société.

Aider la société à s’orienter
Un de nos anciens présidents, Paul Thibaut, a voulu que soit ajouté à nos statuts le devoir pour l’Amitié Judéo-Chrétienne de France « d’aider la société à s’orienter ». Sans bien entendu modifier ni même restreindre la spécificité de notre association qui est l’engagement dans le dialogue entre juifs et chrétiens, il me semble que nous contribuons à ce service envers la société lorsque nous savons saisir les occasions qui se présentent, ou même en susciter, nouer des relations cordiales avec les musulmans de bonne volonté, en particulier avec ceux qui œuvrent au sein de leur communauté pour l’aider à s’ouvrir aux autres et à refuser tout ferment de haine et de division. Même s’ils nous paraissent – et sont en effet – encore peu nombreux, il y en a, en France, et il est de notre devoir de contribuer à faire entendre leur voix, les encourager (car il leur faut en effet beaucoup de courage), leur dire notre estime et notre soutien. De même me semble-t-il bon d’entretenir des liens avec des groupes interreligieux tels que les Fraternités d’Abraham ou d’autres groupes cherchant à faire œuvre de paix.

5 doigts.jpgCinquième défi : travailler ensemble à l’amélioration de notre monde
Cela me conduit à aborder un 5e défi, celui que tant de membres de l’AJCF appellent de leurs vœux : travailler ensemble à l’amélioration de notre monde. Comment créer, mettre en œuvre un véritable partenariat entre Juifs et chrétiens ? C’est, me semble-t-il, le moment où jamais d’essayer d’y parvenir, alors que les trois textes juifs récents nous y invitent.

Pourquoi un tel appel à un partenariat entre nous ?

– D’abord parce que nous, juifs et chrétiens, avons reçu la même mission, celle de faire advenir le règne de Dieu ; parce qu’il nous a créés à son image (et sauf erreur, juifs et chrétiens sommes bien les seuls croyants à l’affirmer), Dieu a choisi de faire de nous ses partenaires et de remettre entre nos mains son projet pour l’humanité. Nous sommes donc, juifs et chrétiens, appelés à essayer de faire de ce monde un monde de fraternité et de paix. C’est le même appel que nous avons reçu, la même espérance qui nous habite. C’est donc ensemble que nous devons y répondre.

– Ensuite parce qu’y répondre ensemble sera un témoignage pour le monde. S’il n’est aucune autre religion dont les chrétiens soient aussi proches que la religion juive, avec laquelle ils partagent un tel « patrimoine spirituel », comme dit la déclaration Nostra Aetate, à cause de ce juif Jésus, par qui nous avons tout reçu de l’héritage juif, il nous faut bien reconnaître qu’aucun peuple, à travers sa longue histoire, n’a autant souffert que le peuple juif, et notamment de la part des chrétiens.

C’est pourquoi la réconciliation vers laquelle nous nous acheminons les uns et les autres est si importante, d’abord bien sûr pour nous Juifs et chrétiens, mais aussi pour l’humanité : elle est en effet la preuve, la garantie, qu’il est possible de vaincre la haine, qu’il est possible de vaincre le ressentiment, qu’il est possible de changer son regard sur l’autre, quel qu’il soit, et quelles que soient nos relations passées ou même présentes.

Jacob et Esaü
Les relations des juifs et des chrétiens sont lues par la Tradition juive à travers les figures de Jacob et Esaü, Jacob étant bien entendu Israël, le peuple juif, et Esaü symbolisant Rome, la Rome païenne, puis la Rome chrétienne.

Or il est intéressant de regarder dans le récit de la Genèse comment après des années de séparation, de haine de la part d’Esaü qui voulait tuer son frère qui lui avait volé son droit d’aînesse et la bénédiction de son père, tous deux finissent par se retrouver, lorsque Jacob rentre au pays avec sa famille et ses biens, après 20 années passées chez son beau-père Laban. C’est une rencontre dont la perspective fait trembler Jacob d’effroi, et qui finalement, contre son attente, est une réconciliation, Esaü se jetant à son cou pour l’embrasser. Dans cette réconciliation des frères si longtemps ennemis, on peut donc voir annoncée celle des chrétiens et des juifs. Mais ce n’est pas toujours ainsi que certains juifs la lisent. Car il est des commentateurs pour dire que ce baiser d’Esaü à son frère était une feinte et, en s’appuyant sur la graphie du texte hébraïque, en effet étrange dans ce passage, qu’il faut comprendre « mordre » (נשך) au lieu d’ « embrasser » (נשק)[2] ; une morsure que Dieu aurait rendue inefficace en donnant au cou de Jacob la dureté du marbre – d’où les larmes d’Esaü, qui se serait alors cassé plusieurs dents ! -, mais qui pourrait expliquer la prudence de Jacob qui, après ce baiser, préfère que les chemins des deux frères se séparent.

Nous voulons faire mentir ces commentaires pessimistes et faire reconnaître à tous que la réconciliation entre juifs et chrétiens est sincère et que nos chemins ne doivent plus se séparer, ou plutôt, car chacun doit rester fidèle à ce qu’il est, que nos chemins ne doivent plus nous éloigner les uns des autres, comme deux routes parallèles qui avancent dans la même direction, parce que nous voulons marcher ensemble, les uns à côté des autres,

– Enfin ce partenariat est nécessaire parce que, juifs et chrétiens, nous avons besoin les uns des autres.

Dans le Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, publié en 1910, Charles Péguy fait dire à la petite Hauviette, l’amie de Jeanne, « Il faut se sauver ensemble. Il faut arriver ensemble chez le bon Dieu… Il ne faut pas trouver le bon Dieu les uns sans les autres ».

Comment ne pas y voir ce lien étroit entre juifs et chrétiens ? Ce sont presque les même mots que reprendra, près de 40 ans après Péguy, le pasteur Westphal, un grand artisan du dialogue judéo-protestant, qui écrivait en avril 47, donc avant la conférence de Seelisberg, dans l’éditorial du 1er Cahier d’études juives : « Objets de la même révélation, de la même vocation, appelés au même jugement, promis au même Royaume, nous ne serons pas sauvés, au dernier jour, les uns sans les autres ».

« Oui, écrivait-il dans un de ses messages aux membres de son groupe, nous avons un besoin vital de la vie de l’un pour l’existence de l’autre! »
Pascal de Mentque

J’ai eu l’heureuse surprise il y a moins de deux mois de retrouver sinon les mêmes mots du moins la même idée sous la plume de l’un d’entre vous, notre ami Pascal de Mentque qui nous fait la joie de nous recevoir ces deux jours : « Oui, écrivait-il dans un de ses messages aux membres de son groupe, nous avons un besoin vital de la vie de l’un pour l’existence de l’autre! » ; il reprenait, sans le savoir ce que m’écrivait peu avant un grand ami de l’AJCF, Jean-François Bensahel : « Nous avons désormais tant besoin les uns des autres. Nous ne pouvons plus marcher que la main dans la main » ; et il ajoutait : « Voilà ce qu’il faut faire comprendre à nos fidèles respectifs ».

Nos Églises, enfin, après des siècles d’aveuglement, ont vu, toutes ces dernières décennies, leurs plus haut responsables tendre la main à nos frères aînés. Cette main, les juifs ont accepté de la prendre, comme l’ont exprimé d’éminents représentants, dans les trois déclarations juives de fin 2015 et 2016. C’est une chance extraordinaire, qu’il ne faut pas laisser passer. On dit que la charité est inventive. Notre amitié ne le sera-t-telle pas ? Inventons des activités communes, des occasions de collaboration, des actions communes de solidarité, des temps de partage, de convivialité ou d’étude, et pour commencer, créons, partout où se trouvent nos groupes, des petites commissions qui se mettent au travail pour explorer tous les domaines du possible. Cette main qu’en notre nom nos responsables juifs et chrétiens ont décidé de se tendre et de saisir, il ne nous faut plus jamais la lâcher. JC♦

jacqueline-cuche-2* Présidente de l’AJCF

[1] Bientôt sur Mabatim
[2] NDLR : en hébreu, la racine נשק (« neshek ») signifie aussi « arme »

Voir aussi :

Publicités

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s