L’avenir des partis politiques est derrière eux

élection.jpgL’inconscient européen sous le microscope d’un Iranien

Le 28 décembre de l’année dernière (il y a trois jours), sous la plume de l’Iranien Amir Taheri[1], paraissait une très fine analyse du déclin des partis politiques européens dans Asharq Al-Awsat, le premier quotidien panarabe au monde[2].

Taheri constatait que « Au cours de l’année qui s’achève, un certain nombre de nouveaux partis se sont imposés dans les cercles du pouvoir de plusieurs pays européens, notamment la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, les Pays-Bas et la Suède. Fait intéressant, plus un parti est idéologique, plus il est vulnérable à la tendance actuelle au déclin des partis politiques. C’est pourquoi pratiquement tous les partis communistes et nationalistes ont disparu ou ont été réduits à l’ombre de leur gloire passée (Aawsat). »

Ne réinventons pas l’eau chaude, tiédissons-la juste un peu

Si l’on regarde midi à notre porte, on peut en effet constater que le Président en exercice (exercice est peut-être un peu exagéré…) a créé son propre parti six mois avant les élections, non pas sur une idéologie ou un programme, mais sur le seul objectif de l’amener au pouvoir.

Hélas, cela ne suffit pas pour concevoir une feuille de route qui réponde efficacement à la fracture sociale qui handicape notre pays depuis des décennies (rappelons que le copyright du vocable a été déposé par Jacques Chirac en 1995), pas plus qu’à endiguer une menace terroriste grandissante et encore moins à susciter un regain d’affection pour une Europe à qui on a confié les clefs de la maison et la responsabilité du ménage, tout en lui mettant sur le dos la culpabilité des verres cassés.

L’analyse de Taheri est globalement pertinente. Mais dans le détail, il y a une exception française, sinon à quoi servirait-il d’être le parangon mondial de toutes les vertus, la lumière de l’humanité et l’inventeur (euse ?) des droits de l’homme ?

Le détail, ce sont deux petits partis. aux élections. Ces deux partis, qui rassemblent, aujourd’hui, une grosse majorité de mécontents et de laissés pour compte, talonnent la République en marche du Président, laissant loin derrière eux les vestiges de mastodontes du bipartisme en état de mort cérébrale.

Pour le dire à la louche, le Front National recrutait les artisans, petits commerçants et autres travailleurs pauvres, alors que la France Insoumise rassemblait des pseudo-intello antilibéraux anticapitalistes antisionistes, dont le sentiment d’incomplétude était plus grand que celui des pro-FN, mais les difficultés quotidiennes généralement bien moindres.

Est-ce à dire que ces deux partis infirment absolument la théorie de Taheri ? Non : au terme d’un an de Macronisme, la France insoumise a beaucoup perdu (il a donc raison) et le Front National, devenu Rassemblement, a crû et s’est démultiplié (il a donc tort). Quoique…

Les « c’était mieux avant » et les « c’est mieux ailleurs »

Qu’est-ce qui différencie les deux formations extrêmes ? Contrairement à ce que pourrait penser un Iranien, s’il était moins versé que Taheri dans les subtilités européennes, le fait que Marine Le Pen ait une étiquette extrémiste de droite et Jean-Luc Mélenchon la même, mais de gauche, ne joue pas sur le fond, seulement sur la forme, précisément celle de l’image que projette l’étiquette.

Un artisan en province ne sera pas mis au ban de la société s’il arbore la flamme bleue et rouge du RN sur son pare-brise. En revanche, un instituteur parisien sera immédiatement exclu de la salle des profs s’il en fait de même, alors qu’il sera regardé avec admiration s’il se soumet de plein gré aux caprices de l’homme de FI, non : de φ, qui crie « Maman ! » quand les flics le tou-ou-cheuent.

L’adhésion à un parti dépend du poids du regard que les militants sentent porté sur eux, mais d’abord de celui qu’eux-mêmes portent sur le monde. Là aussi, une grande divergence entre les rififistes et les frontistes est l’espace-temps dans lequel ils se projettent.

Le temps et l’espace

Pour les frontistes, « c’était mieux avant ». Outre une nostalgie, c’est un constat chiffré. Dans les années 1970/80, ces gens vivaient honorablement de leur travail, leurs enfants allaient à l’école de la république, dont le classement PISA donnait de la valeur à leurs diplômes universitaires. Ils pouvaient partir en vacances tous les étés, s’offrir un resto ou un ciné de temps en temps, changer de voiture tous les cinq ans…

Aujourd’hui, écrasés d’impôts, ils bouclent mal ou pas du tout leurs fins de mois, l’école publique est si gangrenée que ses profs inscrivent leurs rejetons dans le privé. Quant à leur vieille voiture, ils risquent de s’en voir interdire l’usage : ils n’ont pas les moyens de la changer et elle ne répond pas aux critères environnementaux de plus en plus sévères, que les contrôles techniques de plus en plus rapprochés et de plus en plus exigeants, rendent de plus en plus onéreux.

Pour les rififistes, « c’est bien mieux ailleurs ». Où ça ? L’exemple, l’idéal de leur leader, c’est le Venezuela : son programme présidentiel faisait quitter à la France l’Union européenne pour rejoindre l’Alliance bolivarienne. Ah ! La chaude fraternité des campesinos, le soir, quand el condor pasà et qu’on bivouaque de chili sìn carne réchauffé sur un feu de camp, en évoquant un avenir radieux dans un monde débarrassé des Gringos…

Le temps ne se rattraaa-ppeu pas, mais l’espace se parcourt

Les frontistes peuvent toujours continuer à enjoliver le passé et à nourrir leur nostalgie : tant qu’on n’aura pas mis au point la machine à voyager dans le temps, aucune réalité concrète ne viendra s’interposer entre leur rêve et la réalité. Résultat, le parti de Marine Le Pen prospère, et ce d’autant mieux que moins elle parle, plus la politique élitiste et contre-productive des autres partis la font apparaître comme le seul recours possible pour un large pan de l’électorat.

À l’inverse, grâce à la fibre (optique, pas romantico-bolivarienne), ce qui se passe à Caracas arrive sur votre écran quasiment en temps réel, si bien que les légions de réfugiés vénézuéliens affamés fuyant leur pays ruiné par la dictature constituent une réalité qu’on ne peut plus occulter.

L’ONU prévoit 5,3 millions de réfugiés vénézuéliens d’ici la fin de l’année qui commence. Sur une population totale de 32 millions d’habitants, ça fait quand même 16,5%.

Rapportés à la France, qui compte 67 millions d’âmes, ces chiffres représenteraient 11 millions de Français crevant de faim sur les routes. Vu le nombre de profs de maths encartés dans les rangs de Fifi, pas étonnant que les effectifs s’amenuisent.

D’autant que la France a des atouts, mais c’est un tout petit joueur comparé au Venezuela, dont les sous-sols recèlent la deuxième réserve mondiale de pétrole !

L’Alliance bolivarienne, non merci. L’Union européenne, non plus !

« L’Union européenne aussi est clairement en déclin. Bien qu’il y ait des discussions sur la création d’une armée européenne et sur un resserrement des liens entre États membres, cela relève du Bisounoursisme et l’UE, qui a perdu une grande partie de son attrait initial, doit faire face à des défis épineux, dont le soi-disant Brexit est l’une des premières manifestations. Je pense que le seul moyen pour l’UE de survivre, voire de prospérer, est de devenir un club d’États-nations plutôt que de se substituer à elles. »

Cette solution a l’air simple, comme ça, surtout pour ceux qui la proposent ad nauseam depuis qu’ils ont voté « non » au référendum sur le Traité de Maastricht en 1992, mais, aucun dirigeant européen ne s’en était aperçu jusque tout récemment.

Ceux qui ont compris le message et qui veulent transformer en actes cette vision se voient couvrir d’insultes : « populistes » et « d’extrême-droite » sont parmi les plus… populaires chez les dirigeants qui sont impopulaires chez eux.

Que les citoyens des pays d’Europe aient envie de conserver un « chez-eux » n’implique pas qu’ils haïssent l’Europe : on peut aimer son appartement et apprécier « en même temps » les parties communes. Ce qui est insupportable, c’est le sentiment que les murs ont disparu et qu’il faut faire la popote avec les ingrédients fournis par le Kommissaire politik central, sans tenir compte des goûts et des besoins de chacun.

Xénophobie et xénophilie sont dans un bateau qui coule

Les dirigeants européens bien-pensants (ceux qui ne sont ni « populistes » ni « d’extrême-droite ») ont à leur service exclusif un outil usé mais efficace : les médias mainstream, avec qui ils ont une proximité incestueuse. Grâce à cet outil, ils ont réussi à propager une équivalence « patriotisme/nationalisme = xénophobie = inhumanité », que plus personne n’ose, aujourd’hui, remettre en question, par hantise de se voir refoulé parmi les « populistes d’extrême-droite ». Cette étiquette vous disqualifie comme citoyen et comme être humain.

Pourtant, le contraire de xénophobe n’est pas, comme on veut nous le faire croire, « patriote » ou « nationaliste », c’est xénophile : le xénophobe éprouve pour les autres peuples des sentiments négatifs, le xénophile des sentiments positifs.

En revanche, rien n’empêche les patriotes/nationalistes d’aimer également les peuples voisins ou lointains ! Ils aiment leur peuple d’amour et les autres d’amitié.

Si les Français qui aiment leur pays détestaient corollairement tous ceux d’une autre nationalité, nous vivrions dangereusement : votre voisin qui aime son conjoint déteste automatiquement tous les autres humains, donc vous, attention ! Vous-même qui aimez vos enfants, détestez donc les autres enfants, ça promet ! Votre cousine qui joue de la guitare éprouve forcément la plus grande animosité pour les pianistes et les trompettistes…

J’en ai vu qui rigolent ! Vous avez bien raison. Quand on ose regarder en face d’où vient l’opprobre et par quels moyens il rampe dans nos inconscients, on s’aperçoit qu’il use de subterfuges grossiers qui ne fonctionnent que parce que « le propagandé est complice du propagandiste », ou à tout le moins volontaire pour subir la propagande. Jacques Ellul en a démonté les mécanismes et le lire rend intelligent… surtout si on mange du poisson en même temps.

L’extension du domaine de la monomanie politique

« Le développement massif du cyberespace a donné un élan inattendu à la politique à thème unique. Aujourd’hui, presque n’importe qui dans le monde peut créer sa propre chambre d’écho autour de son sujet de prédilection (…) en excluant le monde extérieur et ses nombreux autres sujets d’inquiétude. Il s’agit là de lutter pour sa différence avec la plus grande ardeur possible. »

L’amour des autres, surtout quand ils sont loin et qu’on n’a pas à les côtoyer, a été institué en dogme par les prêtres du vivre ensemble, qui ne se mélangent qu’avec leurs semblables. On est prié de laisser la réalité à la porte et d’enfiler des patins pour ne pas rayer le bel idéal fantasmé par la bienpensance.

Quand nos voisins font trop de bruit, on gueule un bon coup dans leur direction et on râle sotto voce pendant plus longtemps si on a du mal à se rendormir. Mais les migrants, eux, ne font sûrement pas de bruit la nuit, ils ne laissent jamais traîner des papiers gras et montrent un respect inné pour nos valeurs et nos modes de vie. Ah non, ça c’est quand on a réussi à se rendormir. D’ailleurs, pourquoi connaîtraient-ils nos codes sans les avoir jamais appris, alors que dans nos banlieues vivent des Français depuis trois générations, qui sont allés à l’école républicaine et qui les ignorent totalement ?

Du coup, quand un migrant viole une femme qui pleure et se débat, l’avocat du présumé coupable (mais vraiment violeur) explique au tribunal que chez lui, les femmes sont traitées comme du bétail et son client est relaxé, car ce qui compte dans la qualification d’un crime, c’est que le présumé coupable ait conscience qu’il le commet.

Les Français qui vivent dans les quartiers défavorisés –où les bienpensants insoumis à cette fréquentation ne mettront jamais les pieds– ont tout lieu de s’inquiéter de l’arrivée d’étrangers pour qui nos mœurs sont étranges. Ce qui est curieux, c’est que les premiers (surtout les premières) ayant le mauvais goût de ne pas se considérer comme du bétail, ont mauvaise presse, alors que les seconds sont encensés pour leur générosité…

Pourtant, les mêmes qui aiment l’autre au détriment de leurs mêmes sont ceux-z-et-celles qui « lutte(nt) pour leur) différence avec la plus grande ardeur possible », en restreignant à l’infini le champ de la différence… mais en s’associant avec d’autres différents pour faire reconnaître la supériorité des différences sur le droit commun.

Au gui l’an dix-neuf

La politique est devenue, dans notre pays, un marécage sinistré, victime de la trop grande distance entre son clergé et les ouailles qu’il néglige de représenter.

Cela explique à la fois le désengagement massif des partis traditionnels et l’engagement dans des micro-causes à hauteur de nombrils.

Peut-être ce vide permettra-t-il l’émergence d’une nouvelle classe politique, issue du peuple, parlant comme lui, vivant comme lui et sachant donc chercher les solutions à ses préoccupations ? Bonne année 2019 ! CA♦

Cécile Attal, mabatim.info

[1] Amir Taheri a été rédacteur en chef du quotidien iranien Kayhan de 1972 à 1979. Depuis, il a collaboré à de nombreuses publications, publié onze livres et il est chroniqueur pour Asharq Al-Awsat depuis 1987. Toutes les citations de cet article sont traduites de l’anglais par Cécile Attal.stylo-plume attal
[2] Lancé à Londres en 1978, il est imprimé chaque jour en cinq langues, sur quatre continents et dans 14 villes.

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2 commentaires

  1. Je découvre M@batim petit à petit et ça gagne à être connu ; la qualité des textes y est supérieure à ce qu’on trouve ailleurs dans la presse juive.
    Ce n’est pas bien difficile, vous me direz, vu que la barre « ailleurs » n’est hélas pas toujours bien haute…

    MAIS, atteint par ma déformation talmudique, c’est plus fort que moi, voici donc le pilpoul.

    Pourquoi faut-il aller chercher un texte de la plume d’un Iranien, paru dans un journal arabe publié à Londres et d’obédience monarchique saoudienne, pour étayer une diatribe concernant la politique française actuelle ?
    Ne connaissons-nous pas la question mieux que tout Perse londonien arabisant inféodé à Faisal Bin Salman ? (Oui, frère de l’autre…).

    D’autant plus que le texte de Taheri en version anglaise https://aawsat.com/english/home/article/1523036/amir-taheri/growing-poverty-political-debate
    ne mentionne la France presque pas ; en passant et très marginalement, parmi de nombreux autres pays.

    La majorité du texte de Cécile Attal ci-dessus, consacré surtout spécifiquement à la France, n’a donc rien à voir avec le texte de Taheri. Pourquoi le citer alors ?

    Vu surtout qu’il se permet de curieuses approximations : « …all….nationalist parties have either disappeared or been reduced to a shadow of their past glory ». C’est EXACTEMENT le contraire…

    ET naturellement sa thèse de l’effondrement de la politique partisane (en Occident, s’entend) s’affranchit de tout commentaire concernant le proche-Orient qu’il est censé pourtant bien connaitre.
    A le lire tout y va pour le mieux.
    Oubliée, l’Arabie Saoudite. Disparu, le Yemen. Comment ? Quel Khashoggi ?…

    His master’s voice, dirait-on à Londres. Pourquoi le citer, Cécile ?

    Cela suffit pour aujourd’hui.
    La prochaine fois je regarderai de près ce que dit Cécile ; et non Taheri. Ai-je dit pilpoul ?

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