Quelques remarques sur les élections européennes du 26 mai 2019

Europe.jpgNé sur les cendres et les décombres de Dresde et de Paris, le projet européen a voulu réconcilier les ennemis séculaires qu’étaient l’Allemagne, l’Italie, la France et le Benelux (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg). Il s’agissait avant tout d’éviter les mêmes écueils que ceux qui avaient présidé au Traité de Versailles et portaient déjà en germe la montée de l’esprit de revanche et, en fin de compte, des totalitarismes. Dans ces conditions, bien conscients que, si Mussolini avait marché sur Rome, Hitler était arrivé régulièrement au pouvoir via les urnes, les Pères fondateurs ont agi avec deux idées fondamentales :

  • mettre la coopération économique au cœur du projet (pour qu’une guerre soit économiquement inenvisageable) et
  • confier la gouvernance européenne à des instances aussi éloignées du peuple que possible.

Perdre de vue ces deux paradigmes idéologiques fondamentaux revient à ne pas comprendre les fondements de la crise structurelle que traverse aujourd’hui l’Europe.

La coopération économique devait être au cœur du projet européen, la politique ne venant qu’après, bien après – voire étant purement optionnelle : aucun des travaux préparatoires au Traité de Rome n’a jamais évoqué un glissement vers une fédération ou une confédération – car les États auraient immédiatement refusé. Comme il était également judicieux de prévoir que les peuples devaient mieux se connaître, pour refuser de sombrer dans la haine de l’autre par méconnaissance, des programmes d’échanges internationaux d’étudiants furent institués. À l’époque, une ridicule minorité de jeunes adultes poursuivaient des études supérieures, en sorte que la très grande majorité de ceux qui postulaient – et avaient le niveau – pouvaient raisonnablement espérer bénéficier de ces programmes, appelés Erasmus. La massification de l’enseignement supérieur a conduit à ce que moins de 10% des étudiants français puissent jamais effectuer un semestre d’études dans un autre pays de l’Union européenne.

Le principe de subsidiarité et l’effet de cliquet 

La coopération économique devait initialement concerner un nombre limité de domaines stratégiques : la sidérurgie et l’industrie lourde, la politique agricole et la pêche, la prohibition des pratiques anticoncurrentielles pour limiter les risques d’inflation. Évidemment, l’avènement d’une union douanière aboutissait à un alignement naturel des règles en matière de taxes et tarifs, en abolissant les droits de douane pour les produits issus de pays membres de l’union douanière. Toutefois, quel que fût le domaine, deux règles fondamentales permettaient à l’Europe économique de se construire :le principe de subsidiarité et l’effet de cliquet :

  • Tout ce qui pouvait être réglé au niveau des États devait l’être, la Communauté Économique Européenne se limitant à rapprocher et harmoniser les grands cadres – tel est, en substance, ce que recouvre le principe de subsidiarité ;
  • quant à l’effet cliquet, il revient à dire que les avancées entraînent un tel niveau d’imbrication qu’il devient impossible de faire marche arrière. Même si l’entrée du Royaume-Uni fut chaotique, elle n’a pas remis en question cette double règle.

Arrivée de l’Espagne et du Portugal

Tout a changé dans les années 1980 avec l’arrivée de deux entrants d’un niveau économique très éloigné de celui des pays qui formaient la CEE d’alors : l’Espagne et le Portugal. Leur économie était encore largement structurée sur le secteur primaire, le coût de leur main d’œuvre était faible et leur niveau de protection sociale proche de l’inexistant. Face à cette concurrence potentiellement mortelle pour le secteur agricole français et, dans un moindre mesure, italien et allemand, les dirigeants de la CEE avaient deux possibilités :

  • soit ils élevaient le niveau de protection sociale (en réalisant une union sociale),
  • soit ils acceptaient une forme de dumping social.

L’Acte unique européen

Quasiment en même temps, les négociations de l’Uruguay Round s’ouvraient, aboutissant aux nouveaux accords du GATT et à l’ouverture (moyennant des contreparties symboliques) des marchés du pays du nord aux pays du sud. C’était le triomphe des théories de Milton Friedman, qui avait obtenu, en 1976, le prix Nobel de sciences économiques. Dans ce contexte, la Commission européenne présidée par Jacques Delors faisait adopter un texte majeur, l’Acte unique européen. Ce texte pose que l’objectif ultime de la Communauté européenne est la construction d’un marché unique, harmonisé, caractérisé par une concurrence libre et non faussée. Or, le différentiel du coût de main d’œuvre entre la France et les nouveaux États membres était tel que la concurrence était forcément faussée – ou, plus exactement, ce différentiel privait structurellement les entreprises françaises de tout espoir d’être concurrentielles.

Gare à l’Allemagne !

À cela s’est très vite ajoutée une impérieuse nécessité : tout faire pour empêcher l’Allemagne, qui était en cours de réunification, de représenter une menace économique. L’intégration monétaire fut menée au pas de charge, avec des critères de convergence tellement rigoureux que la France pensait que l’Allemagne serait mise à genoux ou, en tout cas, hors d’état de nuire durablement. Or, tel ne fut pas le cas, l’Allemagne ayant engagé des réformes structurelles qui lui permettent d’être la locomotive européenne – avec des salariés, toutefois, qui doivent parfois cumuler trois emplois pour survivre et des politiques sociales minimalistes. Si l’Espagne a pu refaire son retard, si les pays de l’ancienne Europe orientale connaissent une croissance annuelle remarquable, c’est en grande partie au détriment des pays fondateurs, qui ont fait primer une certaine conception de la protection sociale et de la solidarité sur les intérêts purement économiques.

La politique économique européenne : un enjeu central

Dans le même temps, la politique économique européenne est devenu un enjeu central, mettant en échec le principe de subsidiarité : l’interdiction des aides directes ou indirectes, la suppression des services publics à caractère industriel et commercial, la réduction drastique du champ des politiques sociales et de leur montant pour respecter les critères de convergence, les changements de cap erratiques pour les agriculteurs – autant de thématiques qui sont aisément rattachables à la politique des instances dirigeantes européennes et que le principe de subsidiarité aurait dû réduire à une portion congrue.

La Commission européenne

Précisément, toujours par défiance pour les peuples qui peuvent sombrer dans le populisme et les extrêmes, les Pères fondateurs ont concentré une majorité de pouvoirs entre les mains d’une seule instance, délibérément coupée des populations – la Commission européenne. Certes, au fil des décennies, celle-ci a vu monter les contre-pouvoirs : Conseil européen (des chefs d’État et de gouvernement), Conseil, et, plus résiduellement, Parlement européen.

Il reste que la Commission cumule aujourd’hui :

  • le monopole de l’initiative législative,
  • le pouvoir exécutif
  • et qu’elle intervient tant comme enquêteur que comme juridiction de jugement en matière, notamment, d’atteinte à la concurrence.

Comme disait Montesquieu « Si le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » – et, associée à une politique économique que les peuples subissent sans pouvoir la connaître, la comprendre ou la changer, l’hyperpuissance de la Commission européenne semble ici la seconde explication à la crise que l’Union européenne traverse désormais.

La construction européenne, à défaut de nous avoir apporté une véritable prospérité et une paix réellement durable, nous aura au moins épargné la guerre symétrique sur notre sol. Il reste qu’elle est en sursis et que nul ne peut sérieusement dire ce qu’il adviendra d’elle dans les années qui arrivent. Il est permis de ne pas être d’un optimisme béat.

Dans moins de 48 heures, le scrutin des européennes sera clos. Le Parlement n’a guère de pouvoir, même s’ils ont été – un peu – augmentés grâce au Traité de Lisbonne.

Alors, à quoi bon voter ?

Voter est important pour une raison au moins – et c’est la seule qui sera développée ici. De la « couleur » politique du Parlement découlera la composition de la Commission européenne. Le Parlement ne peut qu’approuver ou rejeter en bloc la liste des Commissaires européens, mais le nouveau président de la Commission européenne, lorsqu’il constituera sa liste, ne peut pas omettre le rapport de forces au Parlement européen. En cela, le vote aux élections européennes est important. DB

bludDelphine Blumen, mabatim.info
Citoyenne de l’Union européenne

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6 commentaires

  1. « HITLER ETAIT ARRIVE REGULIEREMENT AU POUVOIR VIA LES URNES » Ce mensnge historique est particulièrement abominable sur un site juif. L’UE n’étant pas un Etat, la citoyenneté UE de Mme Blumen devient un dévergondage politique, pour déformer la formule de M Perrichon contre le commandant Mathieu.
    Toutes ces paroles poétiques sont particulièrement regrettables quand l’UE exerce sa violence habituelle contre le Royaume Uni, la Suisse et Israël.

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    • N’en déplaise à M. Olivier Comte, Hitler est parvenu au pouvoir par la voie des élections. Certes, son parti n’a jamais eu -aussi longtemps que celles-ci ont été loyales càd que les résultats n’en ont pas été truqués – la majorité des suffrages. Mais, dans la déliquescence de l’Allemagne de la République de Weimar, et face à l’incapacité des autres partis et de leurs chefs à former un gouvernement, le Maréchal Hindenburg a proposé le poste de chancelier à Hitler.
      Les choses se sont ainsi produites.
      Danielle Khayat
      Magistrat en retraite

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      • Le NSDAP était passé, entre les élections du 31 juillet et les élections du 6 novembre, de 37,3% à 33,1% des voix, tandis que le KPD avançait de 2,6%, ce que vous qualifiez de « déliquescence » était le fait des violences que les nazis exerçaient, en partie grâce à leurs positions politiques. Je ne voudrais pas vous faire peur en vous demandant quelles forces économiques avaient soutenu les manoeuvres de von Papen contre la République de Weimar et soutinrent ce triste individu dans son action en faveur d’Hitler qu’il pensait utiliser pour reconquérir le pouvoir.
        Le POUVOIR que vous présentez comme régulier serait celui du 30 janvier qui ne donnait pas le pouvoir à Hitler, malgré sa fonction de chancelier; le pouvoir nazi que nous connaissons s’est développé par des mesures d’exception dont le caractère de coup d’Etat constitutionnel et la violation des libertés publiques dans le pays détruisent l’apparence de légalité et la régularité démocratique. On nous présente, de la même façon, le coup d’Etat du maréchal Pétain comme le fondement d’une autorité régulière.

        J’ai 73 ans et je me souviens d’une époque où les Juifs étaient, par nature, antifascistes;votre légèreté de ton (« n’en déplaise à M Olivier Comte ») m’autorise à vous rappeler le principe de légalité, base de notre justice; votre conception de la citoyenneté est aussi floue que vos idées sur la renonciation à sa nationalité.
        Ma mère, lorraine et résistante, a souffert du nazisme et de la trahison de Vichy et je n’admets pas les combines politiciennes qui jouent dangereusement avec le fascisme pour affaiblir la légitimité de l’Etat-Nation:
        Hier, on abaissait la France en prétendant rendre la République responsable des crimes de Vichy.
        Aujourd’hui, on veut répandre la théorie honteuse que les eurosceptiques, baptisés « extrêmes » feront naître des dictatures nationalistes que, seul, le fédéralisme européen peut empêcher.
        Tout cela pour favoriser une Union européenne qui ne peut tolérer, par principe, un Etat-Nation. Les adversaires de l’UE deviennent les fourriers des futures dictatures nationalistes. Vous devez vous souvenir de ce terme qui a disparu après la chute du communisme.Veuillez considérer que les pires ennemis de la légitimité nationale d’Israël sont les doctrinaires dirigistes de l’UE pour qui un Etat-Nation juif est, par sa réussite, l’ exemple le plus dangereux

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  2. Merci à vous DK,
    J’aime les propos de Régis Debray dans « Civilisation »: Le Parlement européen, qui ne représente pas un peuple et n’a pas l’initiative des lois, c’est une parodie… Que de bons esprits puissent disserter sur ces comédies indécentes avec gravité, aligner de loin en loin plan de sauvetage et programmes réparateurs , offre un nouveau témoignage de l’emprise qu’ont et gardent sur nous tous les illusions réconfortantes…
    On aurait pu souhaiter plus de panache de la part des protagonistes. Vouloir goûter aux « dividendes de la paix » sans consentir le moindre effort de guerre (économique, culturelle, juridique, militaire) et implorer son tuteur de bien vouloir maintenir son protectorat, c’est manquer quelque peu de dignité. Il n’est pas anormal que le parrain de Washington rechigne à éponger les frais de cette démission collective. Certains espèrent — l’espoir fait vivre — que les réticences du patron poussent le client à se conduire enfin en adulte, et à prendre son destin en main. Pour l’heure, que la porte-tambour bruxelloise où l’on voit s’engouffrer tel président du Conseil européen pour ressortir en employé de Lehman Brothers, telle autre commissaire en administratrice de société aux Bahamas ou celui-là en expert patenté de l’optimisation fiscale constitue un spectacle dont il n’y a pas trop lieu de s’étonner: la fusion ouverte du monde des affaires et du monde politique, des lobbies et des commissions, fait partie du modèle. Il n’a certes rien pour inspirer le respect et « il y a des temps, comme dit Chateaubriand, où il faut être économe de son mépris étant donné le grand nombre de nécessiteux ».

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  3. « L’Enfer est pavé de bonnes intentions » dit la sagesse populaire. Cet adage s’est vérifié au fil des décennies de la construction européenne. Ma génération, celle née après guerre, avait sincèrement cru à ce projet.
    Sa désillusion n’en est que plus cruelle, et son rejet de l’Europe des marchés, celle qui s’édifie contre les nations et leurs valeurs historiques, n’en est que plus virulent. Le projet initial a laissé place à la mondialisation, à la massification de l’immigration extra-européenne, à la perte des repères qui fondent une nation, en l’occurrence la nation française. L’Europe garantie de la paix ? Allons donc, on met sous le tapis la guerre des Balkans et le terrorisme islamiste. Sans parler de la volonté de sécession de pans entiers du territoire national, gangrenés par la délinquance de trafiquants multi-cartes, les règlements de comptes et la toute-puissance des marchands d’une idéologie religieuse qui n’a jamais fait partie de l’histoire de la France – sauf pour sa volonté de conquête brisée par Charles Martel devant Poitiers.
    Construite contre les peuples, cette Europe-là, celle des « élites mondialisées » qui ne connaissent d’autre enracinement que leur individualisme et leur veulerie, est inéluctablement vouée à une réforme copernicienne ou à la disparition piteuse.
    Merci à Delphine Blumen d’avoir si bien montré, en un texte court mais fort instructif, comment la CECA initiale s’est, depuis les années 1980, transformée en « monstre doux » (Rafael Simone) qui n’est qu’un totalitarisme masqué.

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  4. Je me souviens, c’était dans les années 70 ou en 68, Paul Henry Spaak, considéré comme l’un des Pères de l’Europe, clamait quelque chose comme: « la politique, aujourd’hui, est tellement difficile que s’il vient quelqu’un, qu’il soit dieu, ou qu’il soit diable, nous le suivrons »!

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