Réflexions sur la Psychothérapie de personnes victimes d’attentats terroristes en Israël

terrorisme attentat.jpgMon expérience de psychothérapeute de victimes d’attentats a commencé en 1989 après que le 7 juillet, une bombe-humaine du Hamas ait fait sauter un autobus de la ligne 405, qui dévala la colline sur la route de Tel-Aviv à Jérusalem, faisant 16 morts et des blessés graves. La psychologue Judith Stern et moi-même avons alors pris l’initiative d’organiser à Jérusalem et Tel-Aviv plusieurs groupes de parole pour les nombreuses familles touchées. Cependant, c’est à partir de 1995 qu’arrivèrent en clinique privée des victimes d’un autre attentat perpétré par le Hamas en octobre 94 à Tel-Aviv, dans un autobus de la ligne 5 qui explosa près de la Place Dizingoff, causant 22 morts et 40 blessés. Puis, les attentats se multipliant malheureusement, j’ai eu à soigner un nombre croissant de personnes en état de stress post-traumatique de divers degrés, allant, par exemple, d’un blessé devenu paralysé à un jeune homme n’osant plus sortir de chez lui, ou de parents endeuillés à des promeneurs hantés par la vision du lieu fatidique.

Certes, la psychanalyse s’inscrit dans une longue durée et ne convient pas à toutes les structures psychologiques, mais elle a le mérite de mettre en lumière les mécanismes mentaux profonds qui sont à l’œuvre en chacun de nous, et sur lesquels travaillent également d’autres disciplines avec d’autres techniques thérapeutiques. Les premiers soins donnés sur place consistent, pour les cellules d’urgence de psychologues et de psychiatres, à retisser le lien relationnel brusquement interrompu pour éviter aux victimes la sensation d’isolement, puis à les réinsérer dans l’espace en dirigeant leur attention sur les détails de l’environnement. Enfin il leur est demandé d’accomplir des actes simples pour rétablir leur continuité fonctionnelle psychosomatique. Qu’on parle de prise de conscience ou de réactivation de l’activité du cortex frontal, les différences de concepts ne doivent pas entraver le recours à des champs disciplinaires qui ont pour but commun de soulager la souffrance des victimes et d’œuvrer à leur rétablissement. Les thérapies cognitives et comportementales, prises en charge par l’organisme national de Sécurité Sociale ( Bitua’h Leumi) et dispensées par les hôpitaux, les Caisses-maladie ou le Maguen David Adom[1], comprennent de 8 à 15 séances d’une heure et demie, suivies parfois de relaxation, de yoga, de méditation. L’ONG Natal, très connue depuis 1993 pour son service téléphonique d’aide psychologique, envoie aussi des professionnels volontaires pour des interventions de terrain rapides.

Je rappellerai brièvement la conception psychanalytique du traumatisme psychique. C’est à partir de 1920 que Freud, s’interrogeant sur la « compulsion de répétition » qui se situe « Au-delà du Principe de Plaisir », s’affronte au problème majeur de « la destructivité » dans l’appareil psychique. Il définit le trauma comme « l’impact psychique d’un évènement qui a marqué douloureusement l’existence d’une personne ». Encore faut-il qu’il ait surgi comme une effraction violente et imprévue ayant débordé les capacités d’intégration cognitives et émotionnelles de sa psyché. Ainsi, les soldats qui se trouvent sur le champ de bataille y ont été préparés par des exercices et des simulations, et la plupart d’entre eux parviennent à surmonter, en quelques semaines ou quelques mois, les effets de leurs sentiments de frayeur et de tristesse. Mais si les combats atteignent une intensité inouïe, ou s’ils s’étirent dans la durée, les conséquences s’en manifesteront chez certains dans le futur : paradoxalement, en Israël, malgré l’enchaînement des guerres, il fallut attendre les années 80 pour que la psychiatrie militaire en entérine la constatation, et se mette à traiter, par la médication pharmacologique et par des méthodes de thérapie cognitive, des hommes en souffrance silencieuse depuis parfois 20 ans.

Pour saisir comment le psychisme se déséquilibre, il faut remonter à sa formation. Au début de la vie, le nouveau-né humain est plongé dans un chaos de perceptions auxquelles le personnage maternel, puis l’entourage proche, vont peu à peu donner un sens, tout en les filtrant, les organisant et les aménageant pour les lui rendre supportables et métabolisables. Le psychisme de la mère agit donc en tant que système pare-excitation, jusqu’à ce que le Moi infantile soit suffisamment établi pour d’abord discriminer entre perceptions internes et externes, puis pour contenir les pulsions réactives qu’elles déclenchent, entées sur le somatique. Quand le pare-excitation maternel fait défaut ou est insuffisant, apparait ce que Freud nomme l’Hiflosigkeit, la détresse du nourrisson, faite de sensation d’abandon absolu et d’angoisse de mort imminente. C’est la source de la notion d’après-coup, qui postule que, lorsque se répète au cours de l’enfance ou de la vie adulte une expérience similaire, cette détresse secondaire revivifie le vécu archaïque intolérable.

Sàndor Ferenczi, disciple, collègue et proche ami de Freud, fut le génial précurseur des travaux menés, sur ce thème, par nombre de psychanalystes des générations suivantes ( Wilfred Bion, Donald Winnicott, André Green, principalement, et actuellement en France, Masud Khan, René Roussillon et Thierry Bokanowski). Il fut autant pionnier dans l’étude des psychoses que Freud le fut pour les névroses. Dans son « Journal clinique » de 1932, il décrit ainsi les effets du trauma : «…à la suite du choc, les sentiments sont arrachés aux représentations et aux processus de pensée, et profondément cachés dans l’inconscient, voire dans l’inconscient corporel, tandis que l’intelligence elle-même effectue la fuite en avant…C’est l’effroi, cette force qui a arraché, dissocié les sentiments des pensées ; mais ce même effroi est toujours à l’œuvre, c’est lui qui maintient séparés les contenus psychiques ainsi arrachés. » Une telle déstructuration du Moi est au cœur du syndrome post-traumatique. Elle peut aller jusqu’à la fragmentation du psychisme. En même temps, ces schizes successives en multiples noyaux coupés les uns des autres résultent d’un mécanisme de défense, pour mettre à l’abri la partie consciente demeurée indemne. Elle peut fonctionner un certain temps dans ce que j’appelle la surface relationnelle du social, pouvant ainsi dissimuler les éléments pathogènes inconscients toujours actifs au terme des thérapies brèves.

C’est ce qui explique qu’en clinique privée, nous recevions majoritairement 2 types de personnes : celles qui n’ont pas attiré l’attention des équipes d’urgence, parce qu’elles ne faisaient pas directement partie de la scène centrale de l’attentat, – et celles qui, bien que victimes directes, n’ont pas exprimé le besoin d’une aide psychologique, ou l’ont sciemment évitée par désir d’oublier au plus vite, ou pour ne pas inquiéter leurs familles, ou par crainte d’une stigmatisation sociale. Il peut se passer quelques années avant que des symptômes de nervosité incontrôlable, de sautes d’humeur inexpliquées, de phobies handicapantes, de tendance à s’isoler, n’envahissent de plus en plus leur quotidien et déconcertent leurs proches. Cela signifie que le morcellement du psychisme qui a permis le fonctionnement de surface s’étend, et que l’énergie du Moi conscient s’épuise en vain à tenter de maintenir la barrière du déni. C’est la période où risquent de s’installer des addictions à l’alcool ou aux drogues, ce qui arrive fréquemment et justifie alors la demande de consultation.

Sinon, c’est souvent un membre de la famille qui prend le premier rendez-vous. Il est notable que la thérapie s’engage sur un ton feutré, où l’angoisse n’est repérable que dans la confusion du discours lorsque le souvenir de l’attentat est évoqué par le thérapeute en recherche d’anamnèse. L’évitement provoque alors de brusques interruptions des séances, qui peuvent se prolonger pendant des mois. Car si le récit chronologique des faits doit bien être établi pour remettre en marche l’appareil à penser et le sentiment de continuité psychique, il faut néanmoins s’attendre à ce que certains détails particulièrement terrifiants restent enkystés dans l’inconscient, d’où ils vont obséder le psychisme comme des ombres sans représentation, de véritables fantômes. Freud parle de « zones psychiques mortes ». S’impose la répétition en boucle de l’impact du vécu traumatique, sous forme de perceptions confuses et de sensations somatiques, dans une tentative insistante d’en déchiffrer le sens énigmatique. Bruits et visions du moment traumatique sont perçus au présent, non-intégrables dans la temporalité subjective, et suscitent la question anxiogène : que m’est-il arrivé ? L’auto-culpabilisation sert alors de prise contre l’absurde, l’aléatoire et l’imprévisible, catégories difficilement gérables par l’esprit humain selon les études réalisées par l’École de Palo Alto. Par exemple, la personne s’en veut d’avoir été en retard ce matin-là, ou d’avoir changé d’itinéraire. Ou bien s’opère l’identification à l’agresseur, que Ferenczi conçoit comme venant combler le vide laissé dans le Moi par l’expulsion des traces mnésiques menaçantes. Il est si difficile pour la personne de se confronter à leur remémoration, pour parvenir à les restituer au plan du symbolique, qu’elles ne sont parfois verbalisées clairement qu’en fin de thérapie, quand le Moi a été reconstitué assez solidement pour contenir enfin la charge émotionnelle destructive qui s’y trouve liée. Il se peut même que le patient refuse de les articuler à voix haute, comme ultime tactique d’évitement protecteur. Pourtant, la métaphorisation est indispensable au dégagement hors de l’agi comportemental : les phobies invalidantes d’un patient cessèrent immédiatement après qu’il ait pu décrire enfin ce que ses yeux avaient enregistré de l’attentat en commençant sa phrase par : « c’était comme si ».

Au cours de la récupération consciente, s’échelonnent les somatisations sévères, (les éléments Bêta de la théorie de Bion, des impressions brutes non-intégrables mentalement), les attaques de panique qui peuvent mener aux Urgences hospitalières, des abréactions irruptives telles des chutes de type épileptique, et des épisodes de dépersonnalisations schizoïdes. C’est dire qu’on ne saurait se contenter, pour ces cas, de thérapies brèves, ce qui reviendrait à ignorer les soubassements inconscients des symptômes. La dépersonnalisation est une régression profonde qui brouille ou abolit provisoirement le mécanisme de discrimination entre le factuel extérieur et les contenus du monde intérieur. Or, celui-ci renferme les phantasmes les plus archaïques issus des angoisses de l’aube de la vie : terreurs de démembrement, de dissolution, et d’agonie, ressenties par le petit enfant comme provenant d’une intention mauvaise de l’entourage. Ferenczi écrit : « La frayeur est de la haine exogène, imposée au Moi ». C’est pourquoi, à dommages physiques comparables, le trauma par attentat est bien plus ravageur qu’un accident, car se sentir l’objet d’une haine mortifère amplifie le sentiment d’impuissance et de déréliction, et génère une crainte paranoïde d’être persécuté par le destin et d’être à nouveau frappé par un malheur. Ainsi, les phobies développées à l’égard des lieux et des contextes rappelant l’attentat ont aussi un rôle apotropaïque.

Pour amener la personne à reprendre ses habitudes quotidiennes, je fais appel aux membres de sa famille, en les invitant à partager plusieurs séances, durant lesquelles le patient, conforté par mes explications professionnelles, évoque la redoutable épreuve qu’il n’a pas encore fini de traverser, et le soutien moral et pratique dont il a maintenant besoin presque en permanence, comme contenant supplémentaire de ses contenus émotionnels. Cette étape est importante en ce qu’à la fois, elle donne à comprendre à l’entourage que la personne ne manque ni de force de caractère ni de volonté, car elle a bien été blessée même si ce n’est pas visible physiquement, mais qu’elle ne doit pas pour autant être définitivement catégorisée comme victime. Reconnaître la destructivité clastique du trauma est le socle de toute thérapie, mais à mon avis, il faut tout autant y donner très tôt le message que la résilience est possible.

Je préciserai certains points-charnière du processus thérapeutique. Au début, il s’agit de restaurer le système pare-excitation. L’écoute du thérapeute devra être patiente, soutenue, bienveillante, se contentant de reprendre les mots de la personne en les explicitant, mais en s’en tenant à des interprétations minimales. L’attentat n’ayant de rapport cohérent ni avec les instants qui l’ont précédé, ni avec le chaos externe et interne qui en a découlé, thérapeute et patient vont en construire un récit restaurateur de temporalité interne. Lorsque une bouffée d’angoisse submerge le patient, les explications apaisantes du thérapeute vont lui fournir un étayage psychique. Pour ma part, j’accepte que la personne en proie à une série de crises de panique hors des séances, puisse me contacter brièvement pour que l’accrochage au lien relationnel lui évite la sensation d’abandon. Dans la même optique, il est important de veiller à la régularité des séances. Cette première phase de la cure exige du thérapeute une grande disponibilité mentale ; elle s’achève quand le patient a retrouvé l’accès aux représentations d’images de l’évènement, avec une charge émotionnelle acceptable.

S’amorce alors la seconde étape, qui consiste à identifier le « premier coup », le traumatisme antérieur qui avait laissé dans la structure psychique la faille que cet « après-coup » a révélée. La cure devient alors plus conventionnelle, en quête des vécus subjectifs de l’enfance et des particularités biographiques, mais il faut rester particulièrement vigilant quant à la solidité des acquis cognitifs, car il arrive que s’enclenche à bas bruit une dépression, jalonnée de comportements d’échec ou de conduites à risques. En effet, les études victimologiques soulignent une tendance fréquente à se mettre en situation de danger. L’habitude de l’introspection analytique, ou bien de courts retours en thérapie au gré des difficultés de l’existence, s’avèrent donc utiles pour continuer le processus de prise de conscience.

Pour terminer, voici quelques chiffres concernant la vague des attentats dits « de la seconde intifada ». De 2000 à 2004, des terroristes palestiniens se firent donc exploser dans des autobus et dans toutes sortes de lieux publics (restaurants, terrasses de cafés, pubs pour jeunes, pizzerias pour enfants, stations d’autobus etc.…) ; il arriva qu’il y ait 2 attentats le même jour, comme le 9 septembre 2003, à Tel Aviv devant une base militaire, puis à Jérusalem dans un café, avec 15 morts en tout. Le bilan pour les 4 années fut de 1050 morts, dont 750 civils, et de 6000 blessés, sur une population de 8 millions d’habitants. Mais le nombre de personnes souffrant de stress post-traumatique n’a pu être calculé, car un attentat touche le cercle des familles, les amis, les collègues, les condisciples, les voisins des victimes, les témoins éloignés de la scène, – sans oublier ses répercussions sur les équipes de secours urgentistes, les soignants hospitaliers de tous degrés, les pompiers, les volontaires « haredim[2] » de l’organisation Zaka chargés de recueillir et d’identifier les corps, – et il faut ajouter à cette liste les téléspectateurs, très jeunes générations incluses, des reportages anxiogènes presque en direct. (Vous sortez de chez vous le matin et vous rentrez le soir sous forme d’annonce mortuaire, disait-on avec humour noir.). Sur les 12 citoyens israéliens qui allumèrent cette année les flammes de la Fête de l’Indépendance, 2 avaient perdu un proche dans un attentat.

Ces données sociologiques permettent, sinon d’évaluer scientifiquement, du moins de constater l’étonnante capacité de résilience de la grande majorité des israéliens. Cette résilience est, à mon avis, animée par la sublimation, dans laquelle Freud voit une transformation des pulsions, – ici de la pulsion de mort ou de destructivité -, quand elles se trouvent redirigées vers des buts sociétaux ou artistiques : or, beaucoup de personnes touchées par les attentats ont surmonté leurs épreuves en créant des fondations d’entre-aide, des bourses universitaires, des parcs pour l’agrément du public dédiés à un être cher, ont écrit des poèmes, des témoignages… La solidarité dont fait montre la société israélienne dans son ensemble lors des périodes de danger me semble relever de cette sublimation et nourrir la résilience. La psychanalyse apporte les leçons de sa pratique patiente et approfondie, pour prévoir les divers degrés de séquelles post-traumatiques, et concourir à la recherche de leur meilleure résolution possible. RI♦

Congres AMIF (Tel Aviv 29/5/19).
Thyma.fr

Rachel Israel, MABATIM.INFO
Psychanalyste israélienne

psi[1] Équivalent de la Croix Rouge
[2] Religieux (NDLR)

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Un commentaire

  1. Quelles psychoterapies pour les enfants de la guerre d’algerie qui de surcroit « rapatriés » en France ont du subir de surcroit le mépris, les insultes et la mise au placard de ces « autres français « ………..??????????

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