Voyage au fond de l’incompétence

WC SNCF.jpgCela commence par une blague niveau CP

Sais-tu quel est l’animal le plus féroce au monde ? Après avoir tenté, en vain, le loup hou ! hou ! et le requin, les enfants donnent rapidement leur langue au chat. Alors l’adulte explique : c’est le crocolion. Le crocolion, c’est un animal qui a une tête de crocodile d’un côté et une tête de lion de l’autre. L’enfant corrige automatiquement : « Tu veux dire une tête de crocodile et un corps de lion ? » L’adulte persiste : « Non, une tête de chaque côté. » Un enfant, c’est logique. Donc il questionne : « Mais alors, comment il fait caca ? » Réponse : « Il ne fait pas. C’est pour ça que c’est l’animal le plus féroce au monde. »

Savez-vous quel est l’humain le plus féroce au monde ? C’est celui qui voyage en TGV.

L’incompétence française : reportage

À beaucoup d’égards, nous pouvons nous enorgueillir du niveau d’incompétence très élaboré auquel notre pays est parvenu. En matière d’élevage de crocolions, nous frisons le génie.

Ainsi les toilettes publiques à la Gare de Lyon. Autant prévenir tout de suite les explorateurs, l’expédition pipi dans la deuxième gare plus fréquentée de la capitale relève du voyage à Ubuland, sans Waze.

D’abord comment s’y rendre (aux toilettes, pas à la gare) ? Dans le hall 1, le plus grand et le plus peuplé, un seul panneau indique « WC ». Malheureusement, ce qu’il désigne est la sortie. Suivre la signalétique vous envoie donc directement dans la rue. La SNCF envisagerait-elle une co-location des uritrottoirs, en partenariat avec la Mairie de Paris ? Non. On a beau chercher, rien de rouge à l’horizon, à part Anne, notre sœur Anne, dont le visage rougeoie car sa vessie se remplissoit et sa patience s’épuisoit.

De toute façon l’uritrottoir est un gadget sexiste destiné aux seuls mâles (blancs ? De cinquante ans ? Hétérosexuels ?) Il devrait, en tant que tel, susciter des manifestations indignées de la part des minorités visibles, notamment celles qui sont sur le point de faire pipi dans leur culotte devant la gare de Lyon.

Sœur Anne est revenue dans la gare et tourne en rond dans un hall ouvert aux quatre vents, dépourvu du moindre signe indiquant l’édicule auquel elle aspire. Elle s’aperçoit que cette absence de signalisation est corrélée à une importante présence d’uniformes de la société nationale des chemins de fer français.

Ce n’est pas une erreur, c’est une stratégie : côté SNCF, optimisation d’un personnel pléthorique, voire création d’emplois, et rentabilisation du colossal budget Formation. Côté clients… Non. La SNCF n’a pas de clients, elle a des usagers. Le mot « client » suppose une relation fondée sur un échange satisfaisant pour les deux parties, ce qui n’est pas pertinent dans le cadre d’un monopole étatique. Côté usagers, donc, un exutoire à la frustration ? La preuve par les WC.

À nous de vous faire préférer le train

Anne, notre imprévoyante sœur Anne, qui n’a pris ni la précaution de vidanger sa vessie avant de quitter son domicile ni celle d’ajouter un pot de chambre dans sa valise, s’enquiert auprès de l’un des uniformes de la localisation des toilettes.

Elle n’entend pas la réponse, noyée sous une annonce : « En raison d’un mouvement social chez un de nos prestataires, la restauration ne sera pas assurée dans certains TGV. » Il lui faut demander de répéter à la salariée de la SNCF, qui s’exécute de bonne grâce, le mouvement social du jour ne concernant pas la compagnie nationale. À la troisième tentative, Anne finit par comprendre qu’elle doit se rendre dans le Hall 2.

Trois halls desservent la Gare de Lyon, qui voit défiler près de 303.000 voyageurs par jour en moyenne[1]. Apparemment, ces 303.000 personnes doivent se contenter des seules toilettes du Hall 2.

A l’arrivée dans le hall en question, la recherche du WC perdu reprend force et vigueur. Un Indiana Jones en uniforme indique la direction des quais d’un signe de tête. Une vessie pleine rend téméraire : Anne insiste, car elle ne voit rien, même pas les rails qui poudroient et elle suit le fonctionnaire, qui s’éloigne pour se positionner à l’endroit précis d’où l’on peut, en se haussant sur la pointe des pieds, distinguer une enseigne habilement dissimulée derrière des trains, des panneaux, des guichets, un tracteur de wagonnets et autres obstacles contingents.

 « Les faites pas chier ! »

Cette consigne est probablement la seule qui fut donnée à l’architecte chargé de dessiner les plans des toilettes publiques et elle était à prendre au premier degré : faites tout pour qu’elles soient inutilisables, ou au moins le plus inconfortables possible. Tous les inconvénients sont valables, allez-y !

Il s’en est donné à cœur joie, l’architecte.

Imaginez un vestibule de deux mètres par deux, dans la largeur duquel il a fallu caser deux accès, un pour les hommes et un pour les femmes, deux massives caisses automatiques, car le tarif est de 80 centimes, il est donc impossible de faire l’appoint et afin de rendre la monnaie, un considérable stock de pièces doit être stocké en permanence. Sur ce qui reste du mètre de chaque côté, un tourniquet et une petite barrière fixe.

Le tourniquet sert à la fois à l’entrée et à la sortie, aussi les pressés et les soulagés sont-ils en permanence face à face, généralement immobilisés dans l’une des quatre files d’attente : ceux qui veulent passer le tourniquet, ceux qui ont passé l’obstacle et qui attendent, de l’autre côté, une cabine de libre, ceux qui ont fini et qui font la queue au lavabo et ceux qui veulent sortir de cet enfer.

Derrière le tourniquet, un rabicoin précédant les deux lavabos fait face aux quatre portes des WC. La plus proche de la barrière fixe est pratiquement inaccessible. Elle ne s’entrouvre que sur 30 à 40 centimètres. Seules peuvent tenter l’aventure, de profil, les tailles 36, capables de chausser les pantoufles de Cendrillon.

Comment la SNCF réussira-t-elle à contenter les lobbies LGBTQ & Co, lorsqu’ils exigeront des toilettes non genrées, d’autres pour les trans, voire une catégorie supplémentaire pour les hermaphrodites : WC superposés ? Cuvettes dos-à-dos rotatives ? WC jumeaux, gigognes ?

Statistiques

Ce qui est sûr, c’est que la solution ne consistera pas à utiliser les toilettes à l’intérieur des trains. En cinq ans, à raison d’une quinzaine d’allers retours par an, Anne notre sœur Anne a accompli environ 30 trajets Paris-Nice en TGV (en première classe : passer « Senior » apporte au moins une compensation, la 1ère pour 1€ de plus.)

Les toilettes roulantes comportent maintenant un distributeur de liquide désinfectant, pour la lunette. S’il fonctionnait, il éviterait aux voyageuses obsessionnelles de découper du papier toilette pour que leur derrière ne soit pas en contact direct avec ladite lunette. Cela diminuerait d’autant le temps d’attente de l’usager suivant. Du moins en théorie, car en pratique, au cours de ses 30 derniers voyages, Anne a constaté que ce distributeur était toujours vide. Toujours. Sans exception. En revanche, elle a été éblouie de voir que deux ou trois fois, celui du savon liquide au lavabo contenait effectivement le produit. Un filet d’eau coule, en moyenne, lors d’un voyage sur deux. Anne s’en fiche, les statistiques elle s’en lave les mains depuis longtemps : elle voyage toujours avec des lingettes et du gel hydro-alcoolique.

Quant au papier, elle n’a toujours pas réussi à en percer le mystère : s’il est présent, au départ, dans presque tous les trains, l’approvisionnement cesse à mi-chemin. La question n’est pas : « où est passé le PQ ? » mais : « comment se fait-il que la SNCF n’ait toujours pas compris qu’on peut avoir besoin de faire ses besoins, même après le point de non-retour ? »

Pour sortir des WC par le haut, une annonce

« Mesdames et Messieurs, bonjour. Je m’appelle Tartempion, je suis votre barman. Je vous donne rendez-vous dans la voiture numéro 4, au centre de la rame. Aujourd’hui, nous n’avons pas de sacs pour transporter vos achats. Nous demandons aux voyageurs qui ne souhaitent pas consommer sur place de se munir du nécessaire. » Authentique.

Anne est rassurée : aujourd’hui, le crocolion n’aura rien à manger, sa férocité diminuera d’autant ! CA♦

stylo-plume attcCécile Attal, MABATIM.INFO

[1] 101.561.000 en 2017, soit une moyenne de 302.906 par jour (Wikipedia).

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3 commentaires

  1. Merci Cécile pour cette tranche de rigolade qui illustre bien le quotidien que les énarques ont confectionné pour nous, et pour notre malheur.
    La devise de cette institution qui fabrique des machines humaines à broyer l’humain est :
    ´Vous n’êtes pas ici pour trouver des solutions mais pour créer des procédures’
    Des qu’un problème insifignant leur est confié, les énarques le transforment en usine a gaz…

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