Carte postale : « Rouen, Place Saint Marc, 14 juillet 2019 »

Rouen Grosse horloge.jpgA l’approche du Clos.

Chaque vendredi, samedi et dimanche matin – ou presque ! – me voient débouler dans un lieu des plus étranges, une caverne d’Ali Baba, un sanctuaire, une agora, bref un lieu de flânerie à nul autre pareil ! Son nom : Le Clos Saint Marc, au cœur battant de Rouen.

De loin on aperçoit des stands de vaisselle de cristal mais aussi de statuettes africaines, de vêtements en vrac, de secrétaires Louis XV, d’armoires sculptées, de matelas, d’aspirateurs à eau, de nécessaires de toilettes, de vins vieux, de cirages entamés, de porte-cigares, de toiles de petits maîtres normands, de fauteuils Voltaire ou encore crapauds, prêts pour une nouvelle vie, de plats de faïence peinte aux couleurs d’antan, de tapis orientaux, de bijoux, du plus pur toc à l’or le plus fin, de médicaments (neufs!) pour tous maux et toutes constitutions à quart de prix vendus et encore dans les délais impartis ! Et de livres, de livres, de livres, par centaines, par milliers sous le ciel bleu ou gris de tous leurs titres cherchant à vous kidnapper…

On dirait qu’un génie facétieux s’est amusé à verser en pluie sur la place une pochette-surprise géante !

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Le Bon Peuple.

Si ce n’était que ça : un vulgaire marché aux puces de plus me direz-vous ! Attendez, vous n’avez pas tout vu, ni surtout entendu ! Tenez, je vous change en petite souris et de là, bien blottie au fond de ma poche, votre museau pointu et vos moustaches à peine sortis, vos yeux voient et vos oreilles surprennent de bien étranges choses !

Moi : « Bonjour Patrick[1] comment tu vas ?
Patrick : Vous ne me croirez pas ! Je me suis remis à fumer !
Moi : Mais non, ne me dites pas ça, je vais tomber dans les pommes !
Patrick : je vous blague ! En vérité ça fait deux ans pile aujourd’hui que j’ai arrêté de fumer, grâce à vous !
Moi : Mais non, Patrick c’est grâce à vous ! On s’est rencontrés au bon moment quand je vous ai donné la méthode, voilà tout !
Patrick : Oui, il n’y a pas de hasard dans la vie : c’était le bon moment !
Moi : Et elle, c’est la petite-fille ?
Patrick : Oui !
Moi : Jolie comme un cœur !
Patrick : C’est ce que tout le monde dit !
Moi : Et ça Patrick, c’est combien ?
Patrick : Pour vous : gratuit !

À ce moment-là un grand échalas aux yeux bleus, osseux en diable et galant comme pas deux ramène sa fraise : « Bonjour ma beauté ! » m’interpelle Albert en me faisant un baise-main théâtral. Je ris, à la fois charmée et désireuse de me dégager : je ne veux pas lui donner de faux espoirs à ce corsaire dégingandé mais sa bafouille, je le crains, a quand même réussi à trouver le chemin de mon cœur : un homme, même décati, qui semble croire qu’il est irrésistible le devient, c’est mathématique ! Albert repart bientôt car il est là pour survivre en aidant, malgré le poids des ans, d’autres biffins[2], plus jeunes que lui.

Mais voici un géant métis, beau comme un dieu, ex-champion de boxe et sa Sylvie, poupée à la taille marylinmonroesque, à la voix fluette, toute de vintage vêtue ; à chaque prix qu’on lui demande, Pietro répond : « il m’en faut tant ». C’est pourquoi, je ne lui demande jamais directement un prix mais reprenant sa formule : « Et ça, Pietro, il t’en faut combien ? »

Selon les réponses et les jours ou bien je laisse tomber ou bien je négocie : hier encore j’ai obtenu un rabais d’un euro sur Les Contes du Petit Peuple[3] un livre cartonné tout neuf pour lequel il lui « en » fallait 5 euros et qu’il m’a laissé pour 4 ! De retour chez moi j’ai découvert sur Amazon que le livre était vendu … 100 euros ! J’ai eu honte d’avoir tergiversé mais pour ta gouverne, lecteur je te dirai ceci : maintes et maintes fois quand on m’a annoncé pour un livre : « je vous le fais deux euros » j’ai répondu : « et moi je vous le fais trois euros » et je les ai en effet donnés : je sais ce que c’est que travailler !

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« Au chien qui lit !»

Tiens, voilà Annie : bouquiniste de charme, mère d’une instit. de choc, dont elle rapporte les exploits, bien achalandée en livres neufs déstockés et choisis avec soin : on s’arrête pour échanger à propos de nos protégés : elle son mouton noir, Babar, un petit format, ironiquement nommé et son chat, Justice, un matou au cœur d’amadou ; moi mes chats et ma chienne adorée Lilou : tiens zyeute cette photo où elle me regarde en tenant un livre entre ses pattes ! La minute d’avant elle y mettait la dent et là, d’un seul coup, je ne sais comment elle a fait mais la voilà qui semble poser pour l’enseigne d’une librairie ! Celle d’Annie se nomme : « Le livre enchanté » ; quant à la mienne, si j’en ouvrais une, son titre est tout trouvé : « Au chien qui lit !»

On rit de la bonne blague et je vais voir plus loin si j’y suis.

Et qui est là ? Mais c’est Pascal le Magnifique, au regard rêveur et curieux de prophète hébreu bedonnant : c’est chez lui que j’ai trouvé des numéros du journal La Libre parole illustrée de ce hideux Drumont, datés de 1893: il m’a fait signe : « Viens voir! » Et sans rien dire, il m’a sorti ce lot qu’il me gardait de derrière ses fagots, car il sait que le sujet me passionne. « Dix euros pour toi». Aussitôt dit aussitôt fait, les journaux bien pliés et protégés – ils ont quand même 126 ans ! – coulent au fond de mon chariot à roulettes. C’est Pascal que j’ai convié pour finir de débarrasser la maison de campagne de mon père décédé, à 150 kilomètres de là. Il m’y a accompagnée avec son estafette et sa délicatesse, précieuse entre toutes en ce rude moment. Grâce à sa compétence de bouquiniste j’ai même pu remettre la main sur des lettres échangées entre Papa et son frère durant les années noires, auxquelles, forts de leur mobilité et de leurs têtes dures – pas question de se faire recenser pour ces deux jeunes de 15 et 19 ans! – ils ont survécu. Merci à toi, Pascal, de m’avoir déniché ces archives paternelles !

Il faut savoir que Rouen est un haut lieu du judaïsme non seulement français, mais aussi européen: elle possède le plus ancien bâtiment juif (école rabbinique? Maison privée? On en discute encore…) d’Europe du Nord : il s’agit de la Maison sublime, ainsi nommée d’après une inscription tracée sur l’un de ses murs : « Que cette maison soit sublime ! ». L’édifice date de la première décennie du XIIème siècle et ne fut découvert qu’en 1976, lors du ravalement du Palais de Justice de Rouen. Rouen compte aussi une rue aux Juifs et une synagogue active située rue des Bons Enfants…

Plus loin il y a Constantin le Roumain, que me présente Norbert, un autre aficionado du Clos, qui ne savait pas que je l’étais aussi – pas aficionada du Clos, ça il le sait, merci – mais d’origine roumaine, comme son ami. Aujourd’hui je tiens conseil avec Norbert : à son avis dois-je ou non quitter la Normandie et passer ma retraite sur mes terres de prédilection en Finistère Nord? Norbert me regarde, incrédule : « Vous n’allez pas quitter tout ça ! » me dit-il en balayant la place d’un geste large. « Faites un essai de 6 mois d’affilée en louant quelque chose là-bas mais surtout, ne lâchez pas votre appartement ici! » Mon compatriote arrive : on échange trois mots en roumain et je repars, car je ne veux pas interférer sur la rencontre des deux amis mais je sais bien que Constantin est intrigué !

La question d’habiter Rouen ou à proximité, ou une autre région de France, est-elle, du reste, toujours d’actualité quand la France redevient le siège d’un antisémitisme et d’un antijudaïsme de plus en en plus décomplexés? Tiens, il faudra que je me plonge dans La Peur, le livre de Gabriel Chevallier (Livre de Poche 1951), que je viens juste de trouver et qui me rappelle Le dernier opus politique de Franz-Olivier Giesbert dit F.O.G. Le Schmock[4], (Gallimard, 2019) parce que tous les deux insistent sur l’inconscience cultivée avec frénésie par les hommes au fur et à mesure que le risque de leur mort par persécution et/ou guerre se rapproche! Ils veulent tous deux nous réveiller et nous sauver !

« Bonjour Mylène ! » Elle, son fils de quarante ans lui en fait baver. On échange souvent au sujet de nos enfants et on se soutient, car la mienne aussi c’est tout un poème ! Il y a Christine aussi, bouquiniste âgée à la conversation avisée : un mari bipolaire et des enfants itou : elle a bien payé son écot à cette vie de misère : quelle dignité se dégage de sa posture et de tout ce qu’elle dit ! Elle admet qu’il faut prendre beaucoup de recul … Et justement voilà son tortionnaire de fils. Un pauvre sourire gêné se peint sur ses traits : on s’est comprises. Au-revoir ma Christine, tiens bon !

D’autres encore : Yves qui sait chasser de mon épaule la guêpe menaçante en m’apprenant qu’aucun animal petit ou gros ne me fera mal si je reste calme ; René qui me met dans sa poche à coups de calembours enlevés et réussis ; Vivien, pâtre grec qui formait avec sa douce Sophie le plus joli couple de Peynet qu’on ait jamais vu. Las! Elle l’a quitté et Vivien est morose : mais chut ! Restons discret! Et François et Didier les amoureux gays, derniers arrivés mais non des moins assidus ! Didier vend d’excellentes croquettes bio pour chiens et chats, se forme au comportementalisme canin et François, cadre d’entreprise, est en train de se reconvertir en broc : deux êtres de prix, chaleureux et compétents ! Ils ont vendu leur appartement à Paris pour venir s’installer tout près du Clos avec leur chienne Laya, une Rottweiler oui, mais une crème ! Et ceux qui ont su monter leurs meubles charmants devenus miens jusqu’à mon quatrième sans ascenseur sans se faire prier et pour peu cher, tout un aimable Peuple de France plein de verve et – oui ! – de bien de recul sur lui-même et sa vie gagnée à la force des muscles, de la tchatche et de la vertu des faibles : la patience !

Nouvelles du Petit Peuple.

Je rentre chez moi, le cœur en fête et le caddy plein de miracles : entre autres Irwin D. Yalom, Mensonges sur le divan, un roman psychanalytique pas du tout à l’eau de rose; Les Contes du Petit Peuple de Pierre Dubois : vous savez, ces elfes , sirènes et fées qu’on trouve dans tous les pays du monde que c’est pitié que de ne les savoir qu’ainsi nommer ; grâce à Pierre Dubois j’enrichis notablement mon vocabulaire elficologique : selon les régions j’apprends que les membres de ce Petit Peuple se nomment : nutons, sottais, felteus, maniquais, gnomes, farfadets, korrigans, cluricaunes, pixies, tomtes, sylphes, kobolds, knockers, brownies, servans, gobelins, pookas, folleti….J’y découvre aussi que « les nutons sont bienveillants, ils sont patients, ils ne se fâchent pas vite. Mais lorsqu’ils se vengent ils sont terribles! » Tiens, ça me rappelle certains Gaulois réfractaires et autres peuples à la nuque raide ! À bon entendeur… !

Leurs histoires pleines d’enseignements sont narrées par Georges Sand, Dickens, Selma Lagerlöf et les Frères Grimm mais aussi d’autres conteurs moins fameux. Ils cohabitent avec nous, au coin de l’âtre, derrière le four ou encore à la fenêtre et sous le lit ; ils sont nos « bons voisins » mais seulement pour autant que nous restons humains et humbles : gare à nos penchants jupitériens : le Petit Peuple se fait fort de nous rappeler que d’humus nous sommes faits en s’immisçant dans tous nos projets pour les faire déraper jusqu’à ce que raison nous revienne !

Le soir tombe, les lumières s’éteignent ; merci au Clos d’avoir ouvert mes ailes ! Bonsoir mes amis! Longue vie et respect ! NL♦

Nadia Lamm, MABATIM.INFO

[1] Tous les prénoms ont été modifiés par souci de discrétion.
[2] Biffin : chiffonnier, brocanteur, en langage du métier.
[3] Les Contes du Petit Peuple, Pierre Dubois, Anthologie illustrée par Roland Sabatier, éd. Hoëbeke, 1997.
lamn[4] En Yiddish « Schmock » signifie un mixte de taré et de salaud.

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2 commentaires

  1. Un magnifique moment de nostalgie que tu nous offre, Nadia. Je crois que ce qui nous manque le plus en Israël, c’est la chine. Se lever avant l’aube, parcourir ces marchés et chasser le trésor. Rien de comparable aux Shouks Hapishpishim de Yaffo ou de Haïfa. Dommage.

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