Les passions

religions.jpgLors d’une intervention dans les colonnes d’un forum j’ai failli intervenir en faisant référence à l’influence de l’immersion culturelle, philosophique, politique dans les « convictions » que nous partageons… Mais je suis fort probablement plus concerné que quiconque. Et je me suis souvenu d’une lecture qui m’a profondément marqué en… 1999 ! Il s’agit de « Les passions ne sont plus ce qu’elles étaient » du professeur de philosophie Michel Meyer (éd. Labor).

Je vous partage donc un résumé de lecture :

« …Pour Aristote, la passion est naturelle, c’est la voix de chacun dans le concert des voix de la cité. L’Universel est réalisable bel et bien, mais ce n’est pas une contrainte initiale à réaliser, à imposer. Il est le point d’aboutissement de la discussion des hommes entre eux sur le bien. Car pour vivre ensemble, il faut pouvoir se mettre d’accord sur un nombre minimal de choses. D’où l’importance de la rhétorique, que Platon condamnait pour une large part parce que manipulation et propagande, ce qu’elle est aussi, mais pas seulement. Pour découvrir ce que je suis et ce que je pense, il faut bien que l’on me parle, me scrute et m’interroge. Bien d’avantage que l’Homme, il y a des hommes, tous différents. Les passions reflètent leurs différences. La passion, c’est la réponse à l’autre, à l’image qu’il se fait de moi, mais c’est aussi l’image que j’ai de son image de moi… La passion, c’est moi à travers la conscience que l’autre a de moi, et c’est dans le décalage que s’inscrivent ma honte ou ma tristesse, une intériorisation de ce que je suis par rapport à lui, qui suscite colère ou envie, amour ou haine. C’est la réaction sensible à une image, sensible elle aussi, une conscience sociale originaire où se jouent l’identité et la différence, donc l’égalité, la supériorité ou l’infériorité sociale. Par la passion, je fais savoir à l’autre non seulement ce que je pense de lui mais ce que je pense de ce qu’il pense de moi. Ce qui est bien utile pour aller de l’avant, ensemble, vers un Bien commun, politique, qui doit être source d’harmonie civile. L’universalité de ce Bien est un point d’aboutissement, et l’identité pour tous passe par la mise à plat des différences ».

Le philosophe relève qu’Aristote retenait dans son catalogue le calme et la colère, la honte et l’impudence, la crainte et l’assurance (ou audace), l’envie et l’émulation, le mépris et la compassion, le bienfait et l’indignation, enfin l’amour et la haine.

L’auteur poursuit : « Chacune d’elles est censée refléter une certaine vision de l’identité et de la différence sociales… »

Le génie d’Aristote est de montrer que le pathos, donc la passion, n’exprime rien d’autre que les attributs accidentels et contingents qui affectent un sujet quelconque… Tout ce qui singularise est d’ordre pathique, parce que c’est ce que l’on subit, non par essence mais comme ça, presque par hasard… La passion c’est ce qui tombe (sur l’homme) tant qu’il est différent des autres… La logique des passions est ainsi une logique de l’équivalence, de la substitution, qui opère d’un trait, d’une propriété, d’une caractéristique dominante qui avale et réduit à néant toutes les autres.

La passion est rationnelle à sa façon… ce qui devrait résulter d’un raisonnement bien étayé sert en réalité de prémisse implicite à tous ses raisonnements, et … c’est aussi leur conclusion (prémisse et conclusion sont confondues) … Tout peut être démontré par un tel procédé. L’aveuglement passionnel résulte inévitablement d’une telle logique : on se donne d’emblée le résultat auquel on désire aboutir mais on s’en sert comme prémisse, d’où l’illusion d’avoir atteint une vraie conclusion (c’est ce que l’on veut croire que l’on croit dès le départ) … L’inconscience et l’aveuglement qui se trouvent bien souvent à la base des passions les plus fortes tient à ce refoulement… procurant ainsi une illusion ou une fiction de réponse.

Une passion importante : la passion idéologique… liée au fait d’entretenir une idéologie… Le propre de l’idéologie est d’entretenir des idées que rien ne peut venir mettre en question et qui lui permettent d’avoir réponse à tout. Elle est exhaustive, donc totalitaire, sans faille. Aucune question ne lui échappe et, de ce fait même, elle est au-delà de tout questionnement car celui-ci ne sert qu’à confirmer les réponses a priori de l’idéologie. Un questionnement, c’est toujours la mise en avant d’une alternative, d’une ouverture, d’une possibilité d’aller au-delà de ce qui existe. L’idéologie exclut cette possibilité… L’idéologie « répond » en évacuant toute question… Ce qui est le propre de la passion aveuglante… »

Nous sommes, en effet, tous concernés, chacun de nous comme le commercial. Mais que dire du politique ? Et des médias, formateurs d’opinion publique ? Non, ils ont une déontologie qu’ils insistent devoir observer obstinément ! Il n’y a chez les journalistes aucune ombre passionnelle. Quoique. Et la justice, base de notre démocratie ? Non, je ne peux me permettre c’est totalement impossible. Et là, je n’ose imaginer à ce qu’il en est du religieux en général. Qu’est-ce qui se prête autant au conformisme dans son milieu que la « religion » ? Le religieux ne résiste-t-il pas à la confrontation avec le réel ? La plupart des religieux sont bien peu disposés à se remettre en cause.

Le philosophe politique américain John Rawls a élaboré une théorie axée sur les notions d’éthique et de justice, sa réflexion libérale cherche à articuler rationnellement liberté individuelle et solidarité sociale.

Rawls appelle « consensus par recoupement » pour un bon fonctionnement en démocratie : Une conception libérale de la religion, c’est-à-dire des religions qui acceptent que la vérité, dont elles sont dépositaires, ne sature pas l’espace total de la vérité, non pas par condescendance, mais par conviction qu’il y a de la vérité ailleurs que chez elles. Et une tradition des Lumières qui admette que le religieux a une signification admissible qui ne se réduit pas à l’« infâme ».

Mais à chercher la passion dans le religieux je relève le commentaire de Daniel Horowitz :

« La religion, tout comme l’art, est une affaire qui relève de l’imagination, et non de la raison. Cependant il n’y a ni opposition ni incompatibilité entre l’imagination et la raison, parce qu’aucun cerveau humain ne saurait fonctionner sans la combinaison de l’une et de l’autre. Mais dès lors qu’il est établi que le sentiment religieux relève de l’imagination, il est impératif que chacun en conçoive les limites et la subjectivité ».

Toujours Daniel Horowitz :

« Dans le judaïsme il n’y a pas de dogme au sens chrétien du terme. Il y des présomptions, des intuitions, des raisonnements, voire des visions, mais une chose est sûre et certaine : tout relève de la parole de l’homme, et est donc faillible, perfectible et amendable… Le terme “religion” n’existe pour ainsi dire pas en hébreu (“Dieu” non plus, d’ailleurs, qui n’est qu’une francisation de Zeus), et on ne lui a trouvé d’équivalent approximatif que récemment. Le monothéisme tel que le propose le judaïsme ne postule pas à proprement parler l’existence de Dieu. Il dit surtout ce que Dieu n’est pas. Le tétragramme YHWH (יהוה) peut, parmi les multiples interprétations, être compris comme verbe, mais pas comme substantif. Ce vocable n’est donc pas l’invocation d’une substance, mais plutôt de quelque chose d’indescriptible, d’imprononçable et d’indicible, une manière d’exprimer l’unicité du monde et la stupéfaction qu’il y ait quelque chose plutôt que rien… Les juifs n’ont jamais reproché aux païens d’être païens. L’impénétrabilité des juifs au paganisme, en revanche, posait aux empires de l’Antiquité plus qu’une préoccupation doctrinale : c’était une question politique… Une question de civilisation…

Le judaïsme… (est) une culture introvertie qui privilégie l’écriture, l’abstraction et l’étude. Jésus, lui-même juif pratiquant, n’a remis en cause ni le judaïsme ni ses préceptes, ni la Thora ni son appartenance à la nation juive… »

Mesure-t-on, dans le milieu chrétien, les propos du juif Jésus lorsqu’il dit : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » ! C’est-à-dire que la religion a été faite pour l’homme (et non pour satisfaire la divinité) ?

Je reprends la pensée de Daniel Horowitz :

« On peut être athée sans connotation militante parce que raison et religion ne sont pas en concurrence, mais à des niveaux de conscience différents. La Thora est une source inépuisable de réflexion et a inspiré tous les grands courants de la pensée occidentale jusqu’à nos jours ».

Un cadre et une ouverture exceptionnels jusqu’à nos jours. Il y a toujours la religion et sa tradition, mais il est plus facile dans ce cadre de ne pas se limiter aux réponses toutes faites au contact des autres.

Ma passion ? Je suis croyant et… je suis chrétien. Je n’ai pas donné les réponses de ma chapelle et j’écoute humblement les propos de Daniel Horowitz. CR♦

Yod (Lalou) raycChristian Rayet, MABATIM.INFO

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6 commentaires

  1. Monsieur Rayet, je tiens à vous exprimer mon admiration et ma reconnaissance pour cet article qui fait litière de nombre de lieux communs et aiguise notre sagacité. Je cite :

    1) Non les passions ne sont pas à opposer à la raison, car elles en sont le carburant et la source, une raison sans passions étant vide de motivation et d’incarnation.

    2) Les passions nous rendent uniques et irremplaçables pour contribuer au Bien commun. Elles ont un versant politique.

    3) Les passions ne doivent pas être confondues avec ce qui en est la sclérose et prend la figure de rationalisations idéologiques. Le fanatisme religieux en est la forme la plus dommageable et le judaïsme est passé maître dans le discernement et l’éviction de ce dévoiement de la spiritualité.

    4) Les religions ne sont pas opposées à la raison mais étant invérifiables, elles doivent se contenter de postulats probables au nom desquels elles n’ont aucunement le droit de contraindre ou de tuer ceux qui ne partagent pas les mêmes convictions. J’ajoute, pour ma part, que la critiques des religions par les Lumières ont aidé celles-ci à se libérer de bien des dogmes en réalité d’inspiration theologico-politique et non religieux. La laïcité permet aux religions de retrouver leur vocation propre en respectant la liberté de conscience, au lieu d’instrumentaliser l’Etat et les âmes au service d’enjeux de pouvoir.

    Il y a encore beaucoup d’enseignements essentiels dans ce que vous écrivez, notamment la solidarité essentielle entre le christianisme et le judaïsme – si c’est bien du christianisme qu’on se préoccupe et non de sa mise au pas à la mode de Constantin et de ses disciples.

    Je m’arrête là et je tiens à saluer en vous un Juste de plume. Bien amicalement, Nadia Lamm

    Aimé par 1 personne

    • Vous m’honorez, vraiment, mais je dois le corps du texte à Michel Meyer et surtout à Daniel Horowitz. Il y a bien peu de moi dans cet article mais je suis heureux de votre appréciation car vos articles sont très fouillés et d’un grand intérêt.
      Ma motivation (ma passion) à intervenir au sujet de la religion (que je distingue de la foi) est que j’aime à relever que mettre toutes les religions en équivalence est une erreur. Résoudre les différences entre les religions en en présentant une « symétrie » est injuste et faux. La Bible juive est la seule qui espère qu’un jour le loup finira par paître avec l’agneau, si l’on en croit le prophète Isaïe… Cette espérance ne se reflète pas partout.
      La dignité spirituelle de l’homme est une contribution du judaïsme à la société moderne. C’est aussi la religion de la liberté humaine et du rejet des divinités qui écrasent l’homme. Le judaïsme enseigne que l’homme est un associé, un collaborateur de Dieu dans l’évolution de la vie et dans la re-création progressive du monde.
      Le Christianisme s’est approprié beaucoup de prérogatives du Judaïsme en niant la légitimité du peuple juif et en faisant « de la religion » d’où, je pense l’antisémitisme religieux.
      Une troisième religion essaie de se donner bonne publicité en cherchant à s’identifier aux deux premières mais en imposant la soumission. C’est révélateur.

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      • Je pense que vous êtes fort lucide en ce qui concerne l’esperance Judéo-chrétienne du loup paissant avec l’agneau et également de la forfaiture du loup revêtu de la peau de l’agneau .. mais qui ne fait illusion qu’aux aveugles-nés et autres idiots utiles ! D’autre part c’est bien à vous que revient le mérite de cet article d’approfondissement philosophique dont on a beaucoup besoin en ce moment de si graves confusions sur le sujet important et inflammable de la religion, souvent encouragées par l’ Université elle-même. Bien à vous, au plaisir de vous lire à nouveau, Nadia Lamm

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      • Il faut distinguer entre un courant d’une pensée, d’une idéologie ou d’une religion et l’action d’un individu

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