Qui seront les sorcières de demain ?

L’obscurantisme, la religion, le féminisme et la misogynie sont intimement liés au phénomène de l’histoire que l’on a appelé sorcellerie et dans la chasse aux sorcières. Des dizaines de milliers voire beaucoup plus d’hommes et surtout de femmes sont morts brûlés vifs, décapités, torturés, accusés de sorcellerie à travers l’Europe et les mondes chrétien et islamique.

Ce phénomène renaît aujourd’hui avec une nouvelle inquisition, des dénonciations, des rumeurs, des théories du complot et des crimes atroces. Samuel Paty, le père Hamel, Sarah Halimi, les journalistes de Charlie Hebdo, les assassinés du Bataclan, de Nice, de l’Hyper-Cacher et même des Twin-Towers en ont été victimes.

Faisons un retour en arrière afin de tenter de comprendre l’enchaînement des événements.

L’Histoire

Les textes antiques ne connaissaient que la magie, pas la sorcellerie. La magie remonte à la nuit des temps. Peut-être était-ce une tentative d’apprivoiser l’inexplicable. Elle fait partie de toutes les religions polythéistes et monothéistes. Le magicien et plus tard l’alchimiste sont des personnages importants, des êtres de passage entre l’homme et le sacré.

Le terme « sorcier » apparaît pour la première fois en 589, il concerne les paysans. Le mot paysan vient de païen.

Le magicien est citadin, il est un homme de science, un maître, un initié. Le sorcier est pauvre et paysan, il est un attardé social.

La sorcellerie est issue de deux origines :

  • D’abord de la transmission orale de traditions magiques comme on en trouve dans tous les peuples.
  • Elle vient aussi d’une révolte sociale, caricature du christianisme et des usages sociaux. C’est l’appel des pauvres aux forces du mal pour tenter de trouver sur terre le bonheur qui leur est refusé par les institutions. C’est sur ce point que nous allons nous attarder.

À peine la religion chrétienne est-elle établie que l’on voit apparaître les hérésies. Gnosticisme, Manichéisme, Nestorianisme, Patarins, Vaudois, Cathares, John Wicliff, Jan Hus, Jansénisme, parmi les principales. Il existait même au 13e siècle en Rhénanie les Frères du Libre Esprit. L’église s’est appliquée, depuis 325 au premier concile œcuménique à Nicée, à éliminer tout ce qu’elle considérait comme déviance, c’est à dire s’écartant des principes pratiqués par les pouvoirs religieux et royaux en place. Bien avant les massacres, la première des actions de l’Église a été d’écarter de tous les postes et fonctions ceux qu’elle considérait comme hérétiques. Hitler a fait de même pour déclencher progressivement la persécution des juifs.

La plupart des hérésies prétendaient revenir à la pureté religieuse des premiers temps de la chrétienté et préconisaient la pauvreté ou le rejet d’une hiérarchie aux mœurs relâchées.

Chronologie

  • L’approche de l’an mille et la fin du monde annoncée provoquèrent terreur et angoisse dans la chrétienté. Durant la dernière année du millénaire, les plaisirs, les affaires, les intérêts furent suspendus, la terre ne fut plus ensemencée. Des chrétiens par centaines, par milliers, léguèrent tous leurs biens à l’Église pour s’assurer des protecteurs dans le royaume des cieux qui allait s’ouvrir.

L’an mille est passé, sans que les prédictions ne se réalisent, les donations ne furent cependant pas révoquées.

Cette seule année assoie définitivement la richesse de l’Église.

  • Dans les dix premières années du premier millénaire, un climat défavorable ainsi que de nombreuses guerres féodales provoquèrent des vagues de famines et d’épidémies épouvantables. Après avoir rongé les écorces des arbres et brouté l’herbe des prés, les hommes en vinrent à disputer les cadavres humains aux loups.

       Il devint urgent de trouver des explications et donc des coupables.

  • Vers l’an 1010, les juifs furent massacrés en masse.
  • L’an 1022 vit les premiers bûchers d’hérétiques ; 16 prêtres manichéens ont été brûlés à Orléans, ils furent les premiers d’une série qui ne s’arrêtera qu’à la Révolution.

     C’est de l’hérésie que va naître la sorcellerie.

  • Vers 1100 commencèrent les croisades accompagnées sur leur passage de pillages et de massacres.
  • En 1209 le pape prêcha la croisade contre les Albigeois.
  • En 1337, Philippe VI de Valois confisqua les terres françaises du roi d’Angleterre Edouard III pour le punir d’avoir donné asile à son ennemi mortel Robert d’Artois. Ce fut le déclenchement de la guerre de 100 ans qui décima la noblesse et laissa le pays en ruine, villages pillés et brûlés, filles violées, villageois massacrés ou pendus.
  • Et comme si cela ne suffisait pas, la peste noire réapparut en France. Certaines régions virent disparaître jusqu’aux 2/3 de leur population. La peste restera endémique jusqu’au 18e siècle.

L’Inquisition

  • Dans ce contexte fut créée en 1223, l’inquisition. Elle devint le principal outil de lutte contre les hérétiques.

L’inquisition se présente comme un tribunal d’exception permanent qui intervient dans toutes les affaires intéressant la défense de la foi. Elle doit son nom à « la procédure inquisitoire » qui donne plus de pouvoir au juge dans la recherche des suspects. Créée pour lutter contre les Cathares et les Vaudois, l’Inquisition a ensuite étendu son activité aux sorciers, aux blasphémateurs et aux Juifs. Dans ce vaste domaine, elle dessaisit la juridiction ordinaire, celle de l’évêque.

L’Inquisition n’aurait pu remplir son rôle sans le concours du pouvoir civil qui lui fournit ses moyens d’existence et assure l’exécution de ses sentences. Ignorée du droit romain, la procédure inquisitoire a permis une répression rapide et efficace. Celui qui est interrogé doit jurer de dire la vérité, sur son propre compte et celui de son entourage, et s’engager à révéler tout ce qu’il sait sur l’hérésie.

Pour faire avouer les récalcitrants, de nombreux moyens de contrainte peuvent être employés en dehors même de la torture, qui ne fut considérée comme licite qu’après le milieu du 13e siècle : convocations nombreuses, recours à des délateurs, emprisonnement illimité, …

À défaut d’aveux, la preuve de l’hérésie est fournie par des témoins.

L’autorité séculière prend le relais pour conduire au bûcher l’hérétique par trop opiniâtre ou le relaps que lui abandonne l’Inquisition.

Même la mort n’interrompt pas l’action de la justice, on déterre les cadavres pour les juger et les brûler.

On notera que la torture est acceptée sur les vivants mais que la dissection des cadavres pour des buts scientifiques est sévèrement condamnée.

Les peines les plus graves, y compris les condamnations posthumes, entraînent obligatoirement la confiscation des biens du coupable au profit de l’autorité qui a la charge des dépenses de l’Inquisition. Ainsi s’explique, également, le zèle empressé des juges à condamner.

Les Vaudois

Au 12e siècle, Pierre Valdo, un riche marchand de tissus lyonnais fait don de ses biens aux pauvres et critique le luxe et l’opulence des clercs. Il prêchait et pratiquait la pauvreté évangélique, la fidélité aux écritures et la non-violence. Pour cette raison, ses disciples furent déclarés hérétiques et excommuniés par le concile de Vérone de 1184. Pourchassés, ils finirent par se réfugier dans les hautes vallées alpines. Faisant l’amalgame entre hérésie et sorcellerie, le pape Eugène IV accusa la Savoie d’être un repaire de sorciers : « lesquels en commun langage sont nommés sorciers, frangules, straganes ou vaudois, desquels on dit « avoir grand foison en ce pays ».

En 1459 débuta l’affaire d’Arras, le premier des grands procès. Il concernait des vaudois. Robinet de Vaulx, un ermite de Langres originaire d’Arras, fut accusé de sorcellerie. Jugé par les dominicains, il est condamné à mort. Sous la torture il avait dénoncé deux complices, une prostituée de Douai et un peintre d’Arras, Jean Lavitte, connu également pour être l’auteur de poèmes en l’honneur de la Vierge Marie. Arrêtés, ceux-ci signèrent sous la torture les aveux ahurissants que les inquisiteurs leur avaient dictés[1].

On leur fit également dénoncer de nombreux complices qui avouèrent et dénoncèrent à leur tour.

C’est ainsi qu’à partir de ces incroyables aveux, le mythe de la sorcellerie fut bâti par des juges inquisiteurs confondant allègrement hérétiques et sorciers.

Les sorciers

Qui étaient-ils ? D’abord des boucs émissaires !

Depuis l’époque mérovingienne, existait la croyance qu’un individu ou un groupe d’individus pouvait nuire à un autre individu ou à la société tout entière.

Dans les campagnes dévastées, les prétendus sorciers furent les victimes désignées, les représailles conduisaient le plus souvent au lynchage.

Un historien spécialiste de la Normandie a pu parler d’un véritable « Hiroshima démographique » dans la première moitié du 15e siècle.

La multiplication des procès pour maléfices était le signe d’une inquiétude croissante des populations laquelle les rendait plus accessibles à l’idéologie de la sorcellerie.

Et surtout, les sorciers étaient essentiellement des sorcières.

La femme était diabolisée

On l’a souvent répété depuis Jules Michelet : la sorcellerie fut une contre-Église féminine. On a brûlé plus de trois ou quatre femmes pour un homme estiment aujourd’hui les historiens. Selon Michelet, la sorcière est née du désespoir. Le monde vassalisé du Moyen-âge est contrôlé par l’Église qui ne prend en considération que ses fils, les hommes, pour lesquels elle est aussi une mère castratrice, celle qui dit : « Renonce, diffère ton désir, ne jouis pas. »

L’inquisiteur dominicain Jakob Sprenger (1436-1496) est reconnu par les historiens qui ont relaté sa vie comme un obsédé sexuel au bord de la pathologie. Toute sa vie, il refusa de regarder une femme, même sa mère. Il écrivit « le Marteau des sorcières » Cet ouvrage qualifié de Mein Kampf de l’Inquisition est le mode d’emploi de la répression. Sprenger a traité l’espace de l’Église comme un espace maternel. La hantise du feu se doublait, chez lui, d’une phobie de la femme, porteuse du feu de la passion charnelle, foyer d’incendie pour le monde, signe de convoitise. Car la femme est possédée, elle est du côté de la vie, du corps, de la nature – donc de Satan.

Haines et jalousies, le mal courait dans les campagnes où la guérison magique était toujours espérée et où la situation des femmes, dépositaires à la fois de connaissances ancestrales et d’une odeur de soufre propagée par l’Église, était des plus précaires.

La sorcière était héritière de ces femmes qui dominaient l’Art de la médecine pendant la première partie du Moyen-âge (elles m’ont tout appris a écrit Paracelse), avant que la Faculté ne leur interdise d’exercer comme elle le fit pour les Juifs, pour les hommes mariés impurs d’avoir touché la femme et même pour les moines suspects de porter plus d’intérêt à la médecine qu’à la piété.

Si la sorcière guérissait, elle pouvait aussi tuer. Cependant les pouvoirs dont elle usait pour signifier sa protestation contre une situation par trop injuste (les guerres, les pestes, les famines, la domination des hommes) ne tenaient leur valeur que de l’efficacité qu’on leur reconnaît. Or à l’époque cette efficacité ne faisait aucun doute, la nature étant, pour les contemporains de Paracelse, non pas un système de corps régi par des lois mais une force vitale. La nature était constellée de signes qu’il fallait décrypter. Leur interprétation orientait une action sur tout ce qui concernait la vie des hommes et des bêtes, la santé, l’amour, la sexualité, et surtout, sur la maladie et la mort. L’action pouvait être bénéfique ou maléfique. Un mauvais sort jeté pouvait avoir pour effets de tarir le lait des vaches, de gâter les moissons, de faire dépérir les maîtres.

Le Sabbat

La sorcière va au sabbat. Ce terme vient de « shabbat » le jour de repos et de prière des Juifs. On appelait le sabbat « la synagogue de Satan ». Les sorcières sont représentées avec un chapeau pointu, comme celui qui avait été imposé aux Juifs au 13e siècle.

Le langage et les vêtements organisaient la confusion entre sorciers et Juifs.

Clé de voûte de la croyance dans la sorcellerie, le sabbat a été minutieusement décrit. Il se déroulait généralement de nuit, dans un lieu retiré, autour d’un grand feu. On s’y rendait à pied, mais aussi sur le dos d’un bouc ou d’un âne ou à califourchon sur un balai. La cérémonie pastichait la messe catholique, messe à rebours où l’hostie était remplacée par une rondelle de navet ou de bois. On y adorait le diable. Après un grand festin où disait-on des petits enfants étaient dévorés, la cérémonie s’achevait par des ébats érotiques avec les démons. C’était à ce qu’on racontait, le fruit de ces accouplements monstrueux qui était sacrifié.

À cette époque, alors que la sexualité était très réprimée par l’Église, on vivait dans la plus grande promiscuité. Si l’on ne pouvait pas se marier dans sa famille, à cause du curé, on ne pouvait pas non plus se marier au village voisin car cette fois c’était le seigneur qui ne voulait pas risquer de perdre ses serfs.

Tous ces interdits ont conduit à des fêtes nocturnes clandestines, des sortes de fêtes des fous, où les pauvres s’amusaient enfin. C’est peut-être là, la vérité du sabbat.

La politique du diable

Claude Lévi-Strauss, célèbre anthropologue et ethnologue, s’est servi de la chasse aux sorcières pour démontrer selon quel schéma se noue puis se liquide la crise qui aboutit à une complicité ultime entre la victime et son bourreau. Il a défini la chasse aux sorcières comme un sacrifice rituel, le point d’aboutissement d’une manœuvre des élites sociales, lesquelles, dans une société en mutation, se sont servies des hantises diaboliques pour polariser la peur éprouvée par les paysans sur une figure bien connue : la sorcière.

La Révolte

Le Diable existe dans toutes les religions antiques et les croyances populaires. Il est né dans l’église catholique au 12e siècle après bien des controverses. Comment expliquer les malheurs qui frappaient le peuple ? Ou bien Dieu n’est pas bon, ou alors il n’est pas Tout Puissant. Finalement il a été considéré que Satan était le vassal de Dieu. Le Diable était doté de très nombreux surnoms : le Démon, le Malin, le Prince des Ténèbres, mais aussi l’Ange Révolté ou le Grand Serf Révolté, appellations qui démontraient déjà l’esprit subversif voire révolutionnaire qui pointait dans la paysannerie. Ainsi, bien avant le 18e siècle, le peuple avait transcendé le mal qui le frappait pour en faire une arme de résistance. En s’emparant des ténèbres, il se préparait à accueillir les philosophes des lumières et la révolution.

Mais si les raisons politiques expliquent l’acharnement du pouvoir à exterminer de vieilles paysannes, on explique beaucoup plus difficilement les raisons de la participation de nombreux villageois à la répression. La crédulité et la terreur omniprésente du diable entretenues par l’Église y sont vraisemblablement pour beaucoup.

Un poème de Baudelaire dans « les fleurs du mal » illustre parfaitement cet état d’esprit populaire (Les litanies de Satan, YouTube), en voici la prière finale :

Gloire et louange à toi Satan, dans les hauteurs
Du ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l’enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront

Ainsi, face à l’ignorance dans laquelle le peuple était maintenu, ce qui était réprimé avant tout, c’est la recherche de la connaissance et le désir de changement.

La chasse aux sorcières

La chasse aux sorcières est liée à un vaste mouvement de répression de la sexualité. D’une manière générale, c’est sur le développement du sens du péché, la surveillance des comportements, l’évocation constante d’un diable omniprésent dans le monde qu’a été fondée l’acculturation des masses populaires.

À la suite de l’affaire des poisons mettant en cause la marquise de Montespan, maitresse du roi Louis XIV, Colbert va tenter de mettre fin à la chasse aux sorcières (ordonnance de 1670), malgré de très fortes oppositions de la noblesse, du clergé et des parlements locaux. Mais il faudra attendre la fin du 18e siècle pour que la sorcellerie soit enfin dépouillée de ses aspects maléfiques et sataniques et soit ramenée à ce qu’elle aurait toujours dû rester : une superstition.

Sorciers et sorcières en ont été, bien malgré eux, les instruments et les victimes. La chasse aux sorcières (au sens propre) s’acheva dans la seconde moitié du 17e siècle quand d’une part une théologie rigoureuse de l’Incarnation et d’autre part la découverte de la gravitation universelle ont modifié la vision du monde. La pensée des Lumières va, enfin, associer bûcher et barbarie.

Les procès en sorcellerie ont cessé à la Révolution. Ils reprendront à la Restauration mais avec beaucoup moins d’intensité, et désormais sans condamnations à mort.

Le terme de chasse aux sorcières appartient aujourd’hui au vocabulaire courant. Il s’agit toujours d’un exercice abusif de l’autorité à l’encontre d’une minorité qu’elle a diabolisée. Ce terme a largement été utilisé, par exemple contre les cinéastes d’Hollywood dans les années 50. Pendant la guerre d’Algérie contre les intellectuels favorables à l’indépendance. Il s’agit de dénoncer et punir les boucs émissaires désignés coupables.

Les procès

Entre 1430 et 1630, le continent européen a connu 110 000 procès en sorcellerie, dont près de la moitié s’est conclue par une condamnation à mort. Sans compter les exécutions privées et les lynchages…

La méthode des procès a fait des émules jusqu’à nos jours.

« Il fallait qu’on ait calomnié Joseph K. Un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté ». Ainsi commence « Le procès » de Kafka.

Le mécanisme que démonte Kafka est le fonctionnement des procès en sorcellerie.

Ce même mécanisme fut également appliqué lors des procès staliniens. Comme les sorcières, les condamnés avouèrent leurs forfaits et leurs crimes « Nous sommes une bande féroce de criminels » ont avoué Pikel et Kamenev, vieux compagnons de Lénine. Au procès Radek, l’accusé Lifschutz a avoué avoir en quatre ans fait volontairement dérailler 10 380 trains. Sans que personne ne s’en aperçoive.

Ce mécanisme fut encore utilisé aux États Unis pendant la crise du maccarthysme. Au cours de grandes cérémonies publiques, on accusa de trahison les meilleurs esprits du pays en pratiquant l’inquisition dans la vie personnelle et en procédant à l’exclusion professionnelle, dans l’espoir quasi religieux de sauver le pays par la purification.

Ce mécanisme fonctionne toujours aux USA, un accusé sauve sa vie s’il plaide coupable et accepte de négocier. Si pour quelque raison que ce soit, il refuse, par exemple parce qu’il est innocent, il risque fort de finir sur la chaise électrique.

Tout cela relève du même raisonnement qui ne laisse aucune porte de sortie. Si tu n’es pas un ennemi (sorcière, trotskiste, communiste), tu crois en l’autorité (Dieu, le Parti, le Système) qui seule est et fait la vérité. Or qui peut avoir raison ? Toi ou les représentants de cette autorité ? Ils savent mieux que toi ce qui est bon ou mauvais et ils te croient coupable. Donc tu l’es, tu ne peux que l’être.

Et la logique implacable se poursuit sous forme de dilemme :

  • Ou tu refuses d’avouer ce qu’on te dicte, qui est utile à l’autorité, démontrant ainsi que tu es rebelle et que tu joues la comédie… et nous avons bien raison de te condamner.
  • Ou tu acceptes d’avouer tes crimes, montrant ainsi que tu es fidèle (bon chrétien, bon communiste, bon Américain…), et nous essaierons de nous montrer cléments.
  • Alors avoue !

Aujourd’hui

Aujourd’hui en France, 25 % des Français et 45 % des catholiques affirment croire au Diable. En 1999, l’Église a multiplié le nombre de ses exorcistes (de 15 à 120). La sorcellerie existe toujours. Elle est surtout rurale. Les sorciers hommes sont maintenant plus nombreux que les femmes. Leur niveau d’étude est souvent primaire. Leurs principaux pouvoirs (supposés) sont l’envoûtement et le désenvoûtement. Pour ceux et celles qui y ont recours, il s’agit en général d’expliquer et de conjurer la malchance qui les frappe.

Le rationaliste que je suis se refuse à croire à ces pouvoirs surnaturels mais certains travaux, comme ceux des ethnopsychiatres Tobie Nathan ou Marie Rose Moro sont quand même extrêmement troublants. Ils considèrent que les thérapies traditionnelles comme les rituels de possession, la lutte contre la sorcellerie, la restitution de l’ordre du monde après une transgression de tabou, la fabrication d’ « objets thérapeutiques » ne sont ni des leurres, ni de la suggestion, ni des placebos. Pour eux, ces pratiques sont réellement ce que leurs utilisateurs pensent qu’elles sont : des techniques d’influence, la plupart du temps efficaces, et par conséquent dignes d’investigations sérieuses.

La sorcellerie fascine

Elle autorise la pensée magique, celle qui permet de se prendre pour Dieu, de disposer de ses pouvoirs. Elle a inspiré les arts, la littérature (Walter Scott, Balzac, Maupassant), la peinture (Goya, Dürer, Daumier), la musique (Dukas, Saint-Saëns, Moussorgski) … De nos jours elle est constamment présente. Nous en sommes abreuvés. Dans la presse, « Les petites sorcières » est un magazine pour petites filles ; au cinéma (L’exorciste, Les sorcières d’Eastwick) ; à la télévision « Ma sorcière bien aimée » pour ne citer que le plus sympathique ; dans la publicité ; et bien sûr Harry Potter.

Cet intérêt ne doit pas nous cacher que pendant 400 ans un véritable génocide a été perpétré.

Il s’inscrit dans le combat de la structure contre l’individu. Des femmes et des hommes, coupables de ne pas se résigner à l’infortune de leur sort ou d’y chercher un dérivatif, ont été persécutés. Les autorités impliquées dégagent leurs responsabilités par une forme de négationnisme qui tend à nous persuader que les victimes étaient complices de leurs bourreaux et de ce fait, coupables aussi de leur sort.

L’histoire de la chasse aux sorcières nous montre une gigantesque manipulation des esprits effectuée par les autorités institutionnelles et ecclésiastiques. Leurs moyens de propagande ont fait croire au peuple à l’existence d’un pouvoir maléfique à extirper et les ont aidés à asseoir leur domination. Le « Big Brother is watching you » de Georges Orwell était déjà instillé en chacun.

« Il est toujours fécond le ventre d’où naquit la bête immonde » a dit Brecht.

Nous le constatons encore tous les jours de par le monde, et en particulier chez les fondamentalistes islamistes contre les juifs et les femmes (tiens, ce sont toujours les mêmes !).

Comme la chrétienté du 13e siècle, le salafisme dans l’Islam du 21e ambitionne de revenir à la pureté fantasmée des origines.

Depuis la prise de pouvoir des Talibans en Afghanistan, les femmes doivent porter la burqa, elles sont battues et lapidées en public si elles n’ont pas l’habit adéquat, ne fut-ce que si le filet ne couvre pas leurs yeux. Une femme a été battue à mort par une foule de fondamentalistes pour avoir incidemment exposé son bras en conduisant. En Arabie Saoudite, Amnesty International a recensé plus de 73 exécutions pour crime de sorcellerie dans le royaume depuis janvier 2011. Les condamnées, ce sont des femmes, sont décapitées au sabre. En terre d’Islam on se réfère aux textes du Coran et de la Sunna qui indiquent tous que la sorcellerie est un acte de mécréance et que le châtiment en est la mort.

Aux États Unis depuis qu’en 1692 on a pendu quatorze femmes et cinq hommes pour sorcellerie, on a connu de nombreux épisodes de chasse aux sorcières. Dernier en date, lors d’une manifestation récente du mouvement contre le racisme antinoir « Black Lives Matter » à Philadelphie, des Juifs qui se voulaient solidaires ont été violemment pourchassés aux cris de « synagogue de Satan », cette expression que l’on appliquait jadis aux sorcières persécutées.

La chasse aux sorcières possède trois caractéristiques : la cruauté, l’inutilité, et un côté inéluctable dans les sociétés humaines.

Nous devons rester vigilants et prêts à réagir lorsque l’irrationnel refait surface et menace.

Quand la pensée unique domine une société, gardons bien à l’esprit que nul, qu’il soit dans la norme ou pas, n’est à l’abri quand le besoin d’un bouc émissaire se fait sentir.

Une vieille blague soviétique raconte que deux hommes se croisent

— « Il paraît qu’on arrête les juifs et coiffeurs » dit le premier,

— « Et pourquoi les coiffeurs ? » demande le deuxième…

Et pourquoi pas ? KF♦

Klod Frydman, MABATIM.INFO


[1] Ils avouèrent que :

« ils forment une véritable secte au service du Diable. Pour aller au sabbat appelé aussi vauderie ou synagogue, ils s’enduisent le corps d’un onguent spécial à l’aide d’une baguette qu’ils placent ensuite entre leurs jambes, Ainsi ils s’envolent et peuvent parcourir de très longues distances. Au lieu du sabbat, ils rencontrent un diable de haute taille qui peut prendre la forme d’un bouc, d’un chien, d’un singe ou d’un homme. Les personnes présentes l’adorent pendant qu’il prononce un sermon contre la religion chrétienne. Le sabbat se poursuit par un grand banquet et une orgie. Les sorciers doivent également renoncer à la religion, exécrer Dieu, la Trinité, la Vierge, fouler la croix, cracher sur le crucifix. La cérémonie s’achève par une messe noire au cours de laquelle l’Eucharistie est donnée à des crapauds qui réduits en poussière servent à confectionner les poudres maléfiques avec lesquelles les sorciers rendent les champs stériles, font mourir hommes et animaux, provoquent les tempêtes et répandent les épidémies ».

2 commentaires

  1. La chasse aux sorcières (ou aux bouc émissaires) est intrinsèquement liée à la nature humaine. Il faut bien que celle ci exorcise puis sacrifie le mal-in sur l’autel de sa mauvaise conscience.
    Excellent article d’un auteur bien inspiré en ces jours tumultueux.

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