Vous avez dit judéo-espagnol ?

Dès avant leur expulsion les juifs d’Espagne parlaient entre eux un castillan moucheté de mots et d’expressions hébraïques (de même pour le catalan de ceux qui habitaient le nord-est de la péninsule).

C’était déjà un judéo-espagnol.

Djudezmo, Spanyolit, Haketia…

C’est ce langage que les juifs séfarades ont conservé, développé et modifié en y insérant les influences linguistiques des différentes contrées où ils se sont installés après 1492. Ils ont donné différents noms à leur langue. Dans les Balkans ils l’ont appelée Djudezmo. À Jérusalem et dans les autres villes saintes de Palestine, Spanyolit. Dans le nord du Maroc, Haketia. À Oran, ou avaient émigré nombre de juifs marocains au 19ᵉ siècle, Tétouanais. Toutes ces variantes comprennent une grande proportion de mots hébraïques, hébraïsants, ou même araméens. Le Djudezmo a de plus inséré de nombreux mots et verbes grecs et turcs, et la Haketia a subi une grande influence de l’arabe marocain. Dans la deuxième partie du 19ᵉ siècle, avec l’installation des écoles de l’Alliance Israélite Universelle, le français fait son apparition dans la langue parlée et surtout dans l’écrite.

De nos jours, le terme Ladino s’est imposé pour designer toutes les variantes du judéo-espagnol. Mais cela n’a pas toujours été. Le Ladino était en fait un registre linguistique utilisé pour la traduction de textes sacrés (la Bible, la Haggadah de Pessah, etc.), qui suivait les tournures grammaticales hébraïques. Par exemple on traduisait le passage de la Haggadah : « השנה הבאה בארץ ישראלhachana habaa beeretz Israel » (trad. : l’an prochain en terre d’Israël) par : « el anyo el vinien en tierra de Israel». Ce « el vinien » est une tournure grammaticale calquée de l’hébreu qui ne peut exister en espagnol. Les exemples sont tellement nombreux que feu le professeur Haïm Vidal Sephiha a qualifié le Ladino, avec raison, de langue calque, une langue littéraire, très différente dans sa syntaxe de la langue parlée. Un registre de langue savant, que rabbins et intellectuels utilisaient dans leurs écrits et pas seulement dans les traductions de l’hébreu. C’est de ce registre que s’est servi par exemple Rabbi Yaakov Houli pour rédiger au 18ᵉ siècle sa grande compilation de coutumes, de règles de vie, de commentaires bibliques et de légendes talmudiques, le « Meam Loez », que les séfarades ont lu en famille des générations durant.

Le judéo-espagnol n’est donc pas un jargon bâtard. C’est une langue distincte de l’espagnol dont elle provient, sœur de l’espagnol. Une langue de civilisation, qui a laissé de très beaux apports culturels. Dans le domaine du récité et du chanté, elle a gardé nombre de « romanzas » qui s’étaient oubliées en Espagne ; à leurs côtés ont été composées ce qu’on appelle dans la tradition judéo-espagnole « coplas », en fait des romances à thèmes juifs, comme « Mosse Salio de Misrayim » qui relate la sortie d’Égypte, « Las coplas de las flores » (trad. : les couplets des fleurs) qu’on chante a Tou-Bichvat, ou encore comme le grand volume de « Coplas de Yossef Hatzadik » rédigé par Avraham Toledo vers la fin du 17ᵉ siècle. À côté de ces romanzas et coplas, les « cansiones » populaires, comme la célèbre « Morenica », ont chanté l’amour et la beauté, la joie et la tristesse, la vie de tous les jours.

La production littéraire « savante » commence dès le 17ᵉ siècle, amenant la pensée juive dans les foyers moins lettrés. Mais c’est au 19ᵉ siècle que naît et fleurit une littérature non religieuse. Des journaux paraissent : El Meserret, El Avenir, La Boz del Puevlo, La Solidaridad Ovradera, et beaucoup d’autres. Des romans y sont publiés en feuilleton : « Un marido entre dos mujeres », « Los dos mellizos » pour n’en citer que deux. On traduit les œuvres de grands romanciers européens, souvent condensées. On produit des pièces de théâtre. Des lettrés s’essayent à l’histoire non juive, comme Mosse Almosnino avec sa monumentale « Cronica de los reyes Otomanos ». Une floraison dans tous les genres, dans toutes les directions.

L’Histoire, avec sa grande hache, a eu raison de cette langue et de cette culture. Le vingtième siècle a connu dès ses débuts une grande migration de séfarades vers la France et l’Amérique. Les juifs grecs restants ont pratiquement été exterminés pendant la Shoah. Avec l’avènement de l’État d’Israël, les communautés du Maroc se sont vidées complètement et les turques se sont nettement amoindries. Dans leurs nouveaux parages d’accueil, les séfarades perdent peu à peu ou ont perdu déjà leur langue et leur culture. Quelques foyers, surtout académiques, et de nos jours encouragés par l’Espagne et son Académie, restent. Il y a même de nouveaux auteurs : Solly Levy au Canada (« El libro de Selomo), Eliezer Papo en Israël (« La meguila de Saray »), et de nouveaux poètes : Avner Perez Siniza I fumo »), Margalit Matityahou Kamino de tormento »). Ce n’est pas peu, même si c’est moins que rien. Mais c’est, comme le titrait Haïm Vidal Sephiha, l’agonie du judéo-espagnol.

Et personnellement je ne peux que m’en lamenter : Ansi llori la lingua florida de mis padres ! IG

Isaac Guershon, MABATIM.INFO

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