Pandémie quand tu nous tiens

Khnopff, Le sang de la méduse

Nombreuses sont aujourd’hui les interrogations et les spéculations générées par la crise ouverte par la pandémie mondiale du coronavirus et de ses variants. Mais ce n’est pas tout.

Il se trouve que cette crise se double d’une autre : celle du renouveau d’un Islam sans frontières, dont Montesquieu, dans l’Esprit des Lois, écrivait que

« la religion mahométane, qui ne parle que de glaive, agit encore sur les hommes avec cet esprit destructeur qui l’a fondée ».

Inutile, je l’espère, de rappeler ici la sombre réalité de cette virulence qui investit notre hyper modernité « libérale », aussi naïve que vénale. Virulence du Wahhabisme promoteur d’imams salafistes et de mosquées ainsi que ses liens avec Al-Qaïda commanditaire des attentats de Charlie hebdo et de l’Hyper Cacher au nom de sa vieille tradition antijuive. Militantisme des Frères musulmans, notamment par le biais d’associations sportives et culturelles qui répandent les préceptes de la charia. Associations du reste subventionnées par les municipalités, l’État, avec éventuellement l’agrément de mafias qui y trouvent leur compte.

Le discours courant était dans l’évitement – jusqu’au déni – car partagé entre la peur de la violence et la pression de certains intérêts. Ce discours a mis hors jeu les individus les plus exposés dans Les territoires perdus de la République. Comme tout déni émanant d’une puissance dont dépend le sujet, son effet est psychosant pour les plus fragiles. Cela jusqu’à la colère d’Emmanuel Macron après le meurtre de Samuel Paty, bien vite couvert de chrysanthèmes.

Il me vient cet apophtegme de Borgès :

« Ce n’est pas l’amour qui nous unit, mais l’effroi. C’est pour cela sans doute que je l’aime tant ».

Un effroi pas toujours si aimable si l’on en juge par le nombre grandissant d’atteintes psychiques débordant une psychiatrie désarmée. Serge Hefez déplorait, parmi d’autres, la croissance inquiétante des dépressions sévères et des suicides ces derniers temps notamment chez les soignants. Sans parler des policiers.

Bien vite, hélas, la lourde besace des bien pensants s’apprête à avoir raison d’une colère présidentielle justifiée (une fois n’est pas coutume). Et le projet de loi sur le « Séparatisme », renommé, après premières purges, « Loi confortant les principes républicains », subit un déluge d’amendements. Mieux encore, l’application de ces « principes » est dévolue aux imams du CFCM (Conseil français du culte musulman) dont la Mosquée de Paris dénonçait pourtant qu’elle laissait prospérer sa composante islamiste (France Info 29/12/20). Copie révisée, le CFCM présente le 18 janvier une charte répondant aux directives présidentielles : sont notamment bannis l’islam politique, et ses influences étrangères ainsi que des concepts comme l’inégalité homme-femme ou l’interdiction de quitter l’islam pour une autre religion. Mais c’est la levée de bouclier notamment de deux fédérations d’origine turque (Erdogan pas loin) et du Tabligh (Indo-pakistanais) . Sans omettre le ralliement tactique à la Charte de l’ex UOIF (rebaptisée Musulmans de France), toujours divisée du fait de la présence des Frères musulmans, « un modèle intellectuel » pour Tariq Ramadan, ce grand ami des femmes.

Rebelote donc, on édulcore sans la moindre réflexion sur la totale incompatibilité des principes républicains et de la charia. Incompatibilité parfaitement névrosante pour nombre de musulmans tiraillés entre leur respect du coran et leur désir de vivre en paix sous les lois républicaines. Résultat des courses probable : motus et bouche-cousue, plutôt le voile que subir tôt ou tard le châtiment islamiste. C’est comme ça que dans ce triste bocal, l’islam vitupérant trouve son eau trouble. Aussi aurait-il mieux valu encourager la création d’un Conseil Français des musulmans, regroupant des esprits éclairés et courageux, tels Hassen Chalgoumi, Amine El Katmi, Jeannette Bougrab, Kahina, Zineb El Rhazoui, pour ne citer que quelques noms.

Prenons distance de ce fleuve aux mille eaux de l’islam dont la France n’est, au reste du monde, qu’une minuscule rivière.

Si l’Islam est pouvoir, ambitionnant la reconquête de ses conquêtes anciennes qui en ont fait durant des siècles le plus grand colonisateur du monde, jusqu’à subir le démantèlement inéluctable des trop vastes empires, qu’en est-il ici, dans notre pays forgé aux grandeurs violentes de l’histoire ? Qu’en est-il de ce lieu où, de guerres en guerres, se construisit un État de raison surplombant ses propres lâchetés et vilenies ? Qu’en est-il de l’autorité politique sans laquelle aucun pouvoir ne peut exister autre que de semblant ?

Le discours du politique, même aussi orné de références culturelles que celui d’Emmanuel Macron, se réduit vite à la labilité d’une séduction. Les paroles du « pouvoir », ont moins de prise que les beuglements primaires de nombre de réseaux dits sociaux. L’enfant débile se moque bien des comptines. Mais il suit ce que l’image lui suggère plus que le texte :

Par exemple, LOOPSIDER, d’audience mondiale, donne son orientation :

« Nous sommes un media d’interaction avec la jeunesse sur les thématiques de l’environnement, des violences policières, des enjeux sociétaux et plus généralement des envies de changer le monde ».

Ce savoir faire thématique explique que l’avocate de Michel Zecler (le producteur de rap agressé par des policiers) se soit adressée à Loopsider pour lui confier la vidéo de Michel Zecler (qui a été vue 20 millions de fois).

Rémi Buisine, journaliste chez BRUT, a quant à lui témoigné de l’évacuation des migrants rassemblés place de la République le 23 novembre. (D’après Enguérand Renault)

Vidéo qui a sans-doute contribué aux manifestations contre la loi « sécurité globale » le samedi suivant : 98 agents blessés dont 36 à Paris, une brasserie incendiée, un flic lynché sous l’œil complaisant des journalistes et de l’assistance.

Et cela n’a pas empêché le Président de notre République de dialoguer hier avec Buisine sur BRUT. Il donnait l’impression qu’il plaidait avec fougue, mais une fougue pleine de concessions « en même temps », beaucoup plus qu’il ne représentait l’autorité de sa fonction.

By the way, comment se faisait-il que ces rassemblements, à commencer par celui des migrants amenés en car par quelques associations place de la République, aux heures mêmes du discours présidentiel sur le calendrier des mesures de confinement « dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire », n’aient pas été préventivement refoulés à ce titre ? En une semaine, deux foyers d’infection dans Paris alors que le pays était soumis à tout un train de restrictions tatillonnes jusqu’à l’absurde comme c’est encore le cas en ce mois de janvier 2021. C’est beaucoup « en même temps ».

Le quantitatif fait illusion, relayé par la presse et la télévision. Les politiques s’inclinent devant ce qui se présente à eux comme Vox populi vox dei. Ce qui pourrait être le moteur d’une nouvelle forme de démocratie directe (bien discutable) affiche une extrême pauvreté linguistique. Il en résulte un tohu bohu agressif offert à toutes les formes de racisme et de déformation des réalités. Le vrai, ce qui est fondé sur l’observation et la réflexion, est dénié.

Les torsions et appauvrissements du vocabulaire, les mots frappés d’interdit jusque dans les documents officiels sont des processus comparables à ce que décrivait Klemperer dans La langue du IIIᵉ Reich. Qu’aurait-il pensé d’une écriture inclusive comme obligation de promouvoir le féminin quitte à rendre les textes illisibles et impropres à l’enseignement ? qu’aurait-il pensé des dictats de la théorie du Genre, quitte à égarer les enfants sur leur sexualité ? Qu’aurait-il pensé des éboueurs devenus « agents de propreté » ? des femmes de ménage, « techniciennes de surface » ? du Vendredi Noir (Black Friday) pour les achats festifs. Il pourrait vous en prendre une colère noire.

Colère de colère lorsqu’on apprend le projet de loi, renforçant les pénalisations antérieures de l’inceste, pour inciter les enfants à dénoncer les menées incestueuses d’adultes à leur égard par création de rendez-vous de dépistage et de prévention au primaire et au collège.

Un #Metoo, dont on a constaté les dégâts (exclusions sans preuves, suicides), élargi aux enfants dont on a déjà entrepris de faire douter de leur sexe, et dont tout fantasme ou entraînement par jeu devient alors un réel avec ses conséquences dévastatrices.

Ce nouveau totalitarisme (dit soft) n’a pourtant pas besoin d’un führer, il se suffit d’une appétence régressive, infantile, en réaction aux effractions provoquées par les facteurs de crise. On détruit la langue avec l’acharnement d’un désir de retour à l’état antérieur dont le moteur est Thanatos délié d’Éros, les pulsions de vie déliées de la pulsion de mort.

Nous aurions peu de chance de nous faire entendre par les militants de l’analphabétisme en leur rappelant ces lignes de Lévinas :

« L’avènement de l’écriture n’est pas la subordination de l’esprit à la lettre, mais la substitution de la lettre au sol. L’esprit est libre dans la lettre et il est enchaîné dans la racine[1] ».

Voilà qui n’est pas si loin de Freud qui dans l’Homme Moïse établit l’accès à l’abstraction, à la lettre primant le signe, du fait de la reconnaissance de la paternité, à l’époque dépourvue de preuves biologiques. Le « nom du père » n’y était pas considéré comme affreusement phallocrate ! Pas plus qu’Abraham, ancêtre des mâles blancs colonisateurs à rayer de l’histoire tout comme Shakespeare et bien d’autres pour les débiles profonds de la « cancel culture ».

Et nous assistons impuissants à une régression qui promeut une pensée non libérée de la seule évidence idolâtrée de son sol « originaire », et il n’est aujourd’hui de certitude que captive de l’image.

Pouvons-nous situer les signes avant-coureurs de ces dérives ? S’agit-il de l’effet d’infléchissements politiques et économiques du passé. Par exemple, que nous ayons perdu la moitié des lits d’hôpitaux depuis 1980 n’est évidemment pas sans effet par temps de crise sanitaire. Mais il est une critique plus générale visant la société de consommation dès les années 60 (je mets Debord entre parenthèses) dont témoignent avec talent les pièces de Georges Michel, encouragé par Duras et Sartre, Les Jouets, La promenade du dimanche.

Gilles Lipovetsky, quant à lui, analysait les aliénations de l’hyper modernité en 1983 dans « L’ère du vide ». En substance et partiellement :

La séduction y défait la Loi et l’hyper modernité promeut avec la consommation effrénée des nouveaux objets la satisfaction sans limite des pulsions élémentaires. C’est la face noire d’une liberté qui succède aux anciennes contraintes de la chose publique, la Res publica.

Si l’on ajoute à ces glissements sociétaux et aux menaces islamistes les effets désastreux du dérèglement climatique, nous aurons sérié les facteurs extérieurs qui mettent en cause les civilisations historiques et tout particulièrement la civilisation occidentale.

On ne peut prévoir la fin de ces dérèglements majeurs pour le maintien de notre humaine, « trop humaine » civilisation.

Nous sommes donc à l’acmé d’une évolution entropique

Nous sommes donc à l’acmé d’une évolution entropique, si l’on veut bien transposer ce concept thermodynamique aux phénomènes politiques. Suivant Clausius, il s’agit d’un degré de désorganisation, ou d’imprédictibilité du contenu en information d’un système. Et c’est bien au dérèglement d’un tel « système » que la crise actuelle soumet le sujet.

Pour le situer brièvement : de la fonction du grand Autre de Lacan en passant par les variations de la tradition pointées par Hannah Arendt, la transmission de l’héritage de « lalangue », déterminante pour les acteurs d’une même civilisation, est dans notre modernité, dévaluée, voire obsolète. En témoigne cette déclaration de la présidente du CNL (Centre National du Livre) qui se demande si les classiques « sont encore capables de capter et retenir l’attention d’une génération pour qui le temps est devenu un temps court ? » Et dans la foulée, « inciter les jeunes à écrire et « leur faire comprendre qu’ils ne seront pas jugés même s’ils font des fautes d’orthographe, lever leurs inhibitions. Nous devrions être prescripteurs d’une littérature contemporaine qui parle aux adolescents de ce qui les préoccupe[2]. »

La généralisation promue du numérique, non seulement prive l’individu du verbe et de ses possibilités signifiantes mais le laisse de plus en plus sans interlocuteur. Le nombre absorbe l’humain.

Ce qui faisait autorité s’étayant d’une histoire qui marquait le temps présent des fils du passé et permettait de prophétiser l’avenir ; ce qui faisait penser avant l’agir (« le concept, c’est le temps ») n’a plus cours. Comme le remarquait Régis Debray lors d’une émission sur France Culture[3], je le cite de mémoire :

« aujourd’hui on oublie l’histoire et on la remplace par la nature… et le bio fait oublier le temps ».

Ces nouveaux dévots de la nature ignorent sans doute que leur dieu est un diable peuplé d’espèces en lutte implacable pour leur survie.

Pourtant à se piquer aux ronces étouffant la branche encore fleurie, on devrait savoir que l’humaine béatitude est toute réactionnelle. La preuve en est que détruire cette nature pour sauver le climat par grandes plantations d’éoliennes et de panneaux solaires fait figure ignorée par ses laudateurs d’un de profundis.

J’en reviens à cet effroi qui, d’après la provocation borgèsienne, nous unirait plus que l’amour. Il est hors de doute que la crise actuelle suscite, à divers degrés, plus que de l’angoisse (qui prépare à la lutte) mais de l’effroi au niveau le plus élémentaire. Ce dernier procède d’une effraction du réel tel que, suivant Freud dans Au-delà du principe de plaisir, il y a rupture du pare-excitation qui protège notre psychisme des trop fortes charges provenant de l’extérieur, donc traumatiques. Quant au terme d’effroi (Schreck), écrit Freud,

« il survient quand on tombe dans une situation dangereuse sans y être préparé ; il met l’accent sur le facteur surprise.[4] »

L’effroi est alors le prodrome d’une régression à l’état infantile face à l’absence de toute aide protectrice.

Et plus encore, lorsqu’outrepassant toute symbolisation du réel, le sujet sombre dans une jouissance ignorée de lui-même. C’est ce que Maurice Blanchot dans Thomas l’Obscur pousse à l’extrême du réel de son écriture souveraine :

« Je tire mon effroi de l’effroi que je n’ai pas. Effroi, épouvante, la métamorphose passe toute pensée. Je suis aux prises avec un sentiment qui me révèle que je ne puis l’éprouver et c’est à ce moment que je l’éprouve avec une force qui en fait un inexprimable tourment. Et cela n’est rien, car je pourrais le ressentir autre qu’il n’est, effroi ressenti comme jouissance ».

Blanchot fait de cet effroi la source d’une « néantisation » qui aurait quelque chose de prophétique quant aux effets délétères de la pandémie. La suite immédiate du texte est dans ces lignes :

« Mais l’horreur est qu’en lui s’ouvre la conscience qu’aucun sentiment n’est possible, comme du reste nulle pensée et nulle conscience […] Je me sens mort – non ; je me sens, vivant, infiniment plus mort que mort. »

Pour la petite histoire, j’étais avec Maurice Delbez chargé d’un groupe de production au Service de la Recherche de l’ORTF en 1970 et nous avions abrité Benoît Jacquot pour la réalisation de son premier film intitulé « Lecture du chapitre X de Thomas L’Obscur ». L’impossible se dévoilait, avec l’image inversée dans le miroir des étranges lucarnes !

Quelle pourrait être l’issue humaine de ce Tohu Bohu, de cette stupéfaction face au vide et à la solitude, l’une des possibilités constantes du monde selon Lévinas ?

Qu’Éros libéré de l’effroi renouvelle son alliance avec Thanatos. Que toutes les différences sexuelles et langagières soient rétablies entre hommes et femmes ; que l’on distingue à nouveau sans crainte ami et ennemi ; que les profits industriels douteux destructeurs de paysages et de vie disparaissent pour le labour d’une terre libérée.

N’allons-nous pas plutôt assister à une multiplication et à une division des formes selon une topique « fractale[5]» ? Il ne sera pas facile de retrouver notre ancienne culture du refoulement, celle de la névrose, et ses avatars de paix civile. Loin du sans dieu ni maître anarchiste nous pourrions nous perdre dans la violence abyssale d’une psychose totalement dépourvue d’instance tierce. MN

Marc Nacht, MABATIM.INFO
Psychanalyste, écrivain

[1]— Difficile liberté, essai sur le judaïsme, Albin Michel, p. 183.
[2]— Télérama, 13/01/21, cité par J-M Delacomptée, Le Figaro 23/01/21.
[3]— Olivia Gesbert l’interviewait à propos de son dernier livre : D’un siècle à l’autre.
[4]— Au-delà du principe de plaisir (1920), trad. J. Laplanche et J-B. Pontalis, Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, nouvelle traduction, Payot 1981, p. 50.
[5]— Les fractales (Benoît Mandelbrot) montrent la possibilité d’avoir un nombre infini de niveaux, échelles ou itérations à l’intérieur d’une structure finie. En d’autres termes, tout ce qui est fini et fractal peut contenir à lui seul l’infini (Bruneau Marion).

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