« Israël, dérive morale et impasse politique » de Mickaël Parienté

Quel peuple peut vivre avec inscrit dans sa mémoire celle de sa destruction et comme perspective d’avenir celle d’une destruction désirée par nombre de ses voisins ? Une résilience hors norme a permis à ce peuple non seulement de survivre mais de se reconstruire. Cette reconstruction, unique dans l’histoire humaine, a retrouvé la terre de ses origines pour y bâtir son État. L’État du peuple juif est probablement l’événement le plus extraordinaire du XXᵉ siècle. Porté par plus de 3 000 ans d’errances, de dispersions, de relégations, de destructions, d’exils, voilà qu’il a survécu grâce à sa nuque raide et à l’espoir que l’an prochain à Jérusalem il retrouverait sa place, son centre, et serait une lumière pour les Nations. Cette histoire, exceptionnelle, pourrait se lire comme l’accomplissement d’une destinée. La boucle du destin juif est-elle bouclée avec cet État désormais septuagénaire, à la fois récent et si ancien ? L’État d’Israël est-il resté fidèle à cette destinée ? Est-il resté fidèle au message du Sinaï ? Est-il resté fidèle au projet de ses pères fondateurs ? Sur la terre de ses origines se souvient-il de ce qui l’a conduit à enfin poser sac à terre ? Quel est le sens de cette épopée ? De quel message secret se nourrit-elle ? Cette énigme reste entière, sauf si Dieu y a sa part.

Mais la question suivante que pose Mickaël Parienté dans son essai est bien plus tristement banale : comment avec une histoire aussi exceptionnelle Israël peut-il se satisfaire aujourd’hui d’intrigues politiques aussi médiocres ?

Toutes ces questions sont en amont de ce que Mickaël Parienté développe dans son livre « Israël Dérive morale Impasse politique » (Stavnet éditions) C’est le souci de les inscrire dans le temps présent qui inspire ce texte. Plus d’un siècle s’est écoulé entre le premier congrès sioniste tenu à Bâle en août 1897 et le moment présent. Comment dresser un inventaire politique de l’épopée qui a permis à l’État d’Israël de naître, de se développer au point de devenir une puissance mondiale majeure, de devenir un objet de fascination autant que de répulsion ? Aucun État au monde ne jouit d’un statut pareil.

C’est en tirant le fil de cette histoire que Parienté nous amène à réfléchir à l’actualité d’Israël. La prospérité actuelle d’Israël, ses succès économiques, scientifiques, technologiques, ses performances intellectuelles, sa créativité, son innovation, ne dissimulent-elles pas une autre réalité ? Qu’en est-il de cet État à la fois Juif et démocratique ? Comment peuvent cohabiter à l’intérieur d’aussi petites frontières autant de contrastes et de paradoxes. Comment une députée d’un parti arabe israélien peut-elle à la fois participer à la flottille turque qui avait voulu forcer le blocus (mai 2010) de Gaza, pour revenir ensuite à tribune de la Knesset dire la haine du pays dont elle est députée ? Dans quelle autre démocratie au monde une telle scène aurait-elle pu avoir lieu ? Comment des juifs religieux israéliens peuvent-ils refuser les lois de l’État au nom de leur conception du judaïsme ? Comment d’autres citoyens d’Israël peuvent-ils défier les lois de l’État au nom d’une vision biblique de ses frontières ? Ces contradictions majeures font aujourd’hui partie de la vie politique de l’État des Juifs, poussent ses paradoxes à l’extrême avec une intensité telle qu’on se demande bien comment l’État imaginé par Hertzl à la fin du XIXᵉ peut encore tenir debout au XXIᵉ. Est-on amené à penser que c’est par la menace constante qui l’entoure depuis sa naissance en 1948 qu’Israël puise sa ressource fondamentale ? Cet instinct de survie des Juifs, si bien représenté par les mots « léhaïm » « à la vie » comme un hymne à la vie quand on lève son verre lors d’un toast, résument-ils le génie de ce peuple ?

Dans cet essai Parienté explore l’histoire d’Israël à travers son déroulé historique autant que dans l’analyse des forces qui le composent. Né à l’ombre des Lumières, sous les auspices d’une gauche socialisante, d’inspiration marxiste, parfois communiste, le sionisme a voulu s’incarner dans un idéal frugal et collectif à travers le modèle du kibboutz. Né dans la guerre d’indépendance, Israël a su faire fusionner ses divisions d’abord autour de la défense de ce premier lambeau de terre. De Ben Gourion à Begin, de Rabin à Netanyahu, ce sont plus de 70 ans de rivalités, de concurrences qui racontent la dynamique de ce pays. Fous de politique, les Israéliens sont devenus fous de réussite sociale. L’idéal égalitaire a cédé la place aux affaires portées par les forces inventives de la start up nation. Le succès des uns cohabite désormais avec la fracture sociale pour les autres. Fondé par des ashkénazes, la démographie du pays s’est progressivement transformée. L’exode des Juifs venus du monde arabe a orientalisé sa culture. Le melting pot exceptionnel d’Israël a construit un peuple nouveau où toutes les langues du monde cohabitent à côté de la langue jamais perdue et réinventée. Comment parler d’une culture israélienne ou de plusieurs quand tant de strates la composent ?

Cet essai a ceci de passionnant qu’il est à la fois pédagogique, avec la neutralité descriptive d’un travail académique, et aussi profondément attachant parce qu’il reste un texte inscrit dans l’histoire personnelle de son auteur. Pétri de trois cultures, marocaine, française et israélienne, cette écriture dit aussi son amour du meilleur de ces trois origines. Cette nostalgie devient tristesse quand son amour d’Israël se teinte d’inquiétude devant la réalité politique actuelle. Les intrigues, les compromissions, les affaires de certains dessinent une nation très différente de celle de la génération de Ben Gourion ou de Begin. En même temps il y demeure la prodigieuse capacité des institutions à rebondir, à y faire toujours triompher la vérité. Faut-il s’accommoder de ces péripéties ? Israël peut-il se payer le luxe des légèretés de l’Occident européen ou américain ? L’histoire de l’humour juif nous a suffisamment raconté la capacité juive de se moquer de ses œuvres même quand elles sont basses et de rebondir sur ses malheurs. Le livre de Parienté raconte cela et nous suggère qu’Israël a mieux à faire. On pourrait presque dire à ce fin connaisseur de la société israélienne que son essai est à la politique ce que les livres de Yottam Ottolenghi sont à la cuisine israélienne, à la fois pleine de saveurs douces et amères. JT

Jacques Tarnero, MABATIM.INFO

3 commentaires

  1. En effet, même avec un criticisme acide! on ne voit pas ce qu’on pourrait ajouter…..Simplement que Ashkénaze de L’empire polonais sic, je sais cela depuis mes premières heures critiques des année 50 en entament ma 20e année…Je l’ai dit souvent…et n’ai apparemment pas été entendu jusqu’à ce jour ???????? Agréable de fêter ses 81 ans en voyant le Réel enfin s’imposer à presque tous…. Merci à la « longévité ashkénaze »…..!

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  2. Whaou ! Tout est vu, tout est dit, tout est décortiqué par le co-auteur de l’inoubliable « Décryptage » et le légiste de « Autopsie d’un mensonge ». On n’en attendait pas moins, mais on est toujours surpris d’un tel degré de précision.
    Bravo et merci. Ou plutôt, merci et bravo.

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