L’introuvable profil psychologique ou psychiatrique des terroristes de l’islam

Paru en 2006 aux éditions du Rocher.

La récente décision de la Cour de Cassation en France, tout comment la vague d’attaques anti-juives menées en Israël à l’occasion du Ramadan, remettent à l’ordre du jour le débat ancien sur le soi-disant « profil psychologique » des terroristes islamistes et la tentative récurrente de psychiatriser ces assassins, pour mieux effacer ou diluer leur responsabilité – et la nôtre… Je publie ici un extrait de mon livre Pour Allah jusqu’à la mort, Enquête sur les convertis à l’islam radical, dans lequel je résume l’état des recherches sur la question. PL

Marc Sageman, psychiatre, sociologue et ancien agent de la CIA en Afghanistan, a côtoyé de près les djihadistes et a assisté à l’émergence du noyau d’activistes à l’origine de l’organisation Al-Qaïda. Il est l’auteur d’une enquête approfondie sur les acteurs du djihad, dans laquelle il démonte les différentes théories à la mode sur le profil psychologique et sociologique des terroristes1.

Son travail est fondé sur un échantillon représentatif d’acteurs du djihad salafiste mondial, constitué de moudjahidin sur lesquels on dispose d’informations suffisamment détaillées, provenant de sources publiques telles que les actes et transcriptions de procès, documents officiels, articles de presse et autres sources disponibles sur Internet. Il a mené une enquête aussi rigoureuse que possible, en remettant en question la fiabilité des informations collectées – notamment celles émanant de journalistes ou d’autres sources qu’il estime n’être pas toujours crédibles. Ses conclusions vont à l’encontre de la plupart des théories en vogue sur le sujet depuis plusieurs décennies.

Sageman réfute tout d’abord l’idée largement répandue selon laquelle le terrorisme se nourrirait de « la misère et des inégalités » et constituerait « la seule arme dont disposent les démunis et les sans-pouvoir contre les États tout-puissants ». Cette idée reçue, trop souvent répétée dans les médias et dans des ouvrages spécialisés, ne s’applique pas du tout au djihad salafiste mondial, pas plus d’ailleurs qu’aux cas évoqués précédemment (Allemagne et Israël notamment).

« Près des trois quarts des moudjahidin salafistes du djihad mondial sont issus des classes supérieure ou moyenne »,

constate Sageman.

Quant à Ben Ladre lui-même, il est l’héritier d’une fortune accumulée par son père, fondateur d’une entreprise de travaux publics prospère… les convertis à l’islam radical dont nous avons retracé les itinéraires ne correspondent pas non plus à l’image d’Épinal du « desperado » issu d’un milieu défavorisé, puisque la plupart sont issus des classes moyennes, quelques-uns de familles ouvrières (en France notamment) tandis que d’autres proviennent de la bourgeoisie libérale (aux États-Unis et en Allemagne).

Sageman réfute ensuite l’idée du terroriste ignorant et peu éduqué, ce qui en ferait un candidat idéal au lavage de cerveau. Dans l’ensemble, constate-t-il,

« les moudjahidin salafistes ont reçu une éducation nettement supérieure à celle de leurs parents ».

Ce constat rejoint celui fait par de nombreux observateurs concernant les islamistes en général, dont beaucoup ont été formés dans les meilleures universités occidentales. L’historienne Bat Ye’or observe ainsi que les idéologies islamistes

« se sont développées – non point dans un milieu obscurantiste et traditionnel – mais chez des intellectuels diplômés des universités américaines et européennes2  ».

Daniel Pipes donne des exemples concrets pour illustrer ce fait souvent méconnu : Hassan Tourabi, leader islamiste soudanais, est diplômé de l’université de Londres et de la Sorbonne. Abbassi Madani, leader du FIS algérien, possède un doctorat en éducation de l’université de Londres. Moussa Abou Marzouk, chef de la branche politique du Hamas, est diplômé de l’université de Louisiane. Quant à Fat’hi Shiqaqi, dirigeant du Jihad islamique palestinien, il déclara dans une interview être un lecteur assidu des grands classiques de la littérature occidentale, de Sophocle et Shakespeare à Dostoïevski, Tchekhov et Sartre3

Enfin, Sageman s’attaque aux explications psychologiques, qui voudraient que les terroristes souffrent de maladie mentale ou de troubles de la personnalité. Cette hypothèse repose sur la croyance répandue, qui fait de tout criminel un psychopathe. Mais elle n’est pas confirmée par les innombrables études qui ont tenté de définir une quelconque pathologie du terroriste. Jerrold Post, chercheur américain, fondateur du Centre de psychologie politique, est parvenu à la conclusion que les études sur la psychologie du terrorisme ne permettaient de déceler aucun caractère pathologique, et il cite plusieurs auteurs qui partagent ce constat.

Pour Martha Crenshaw,

« la caractéristique la plus remarquable des terroristes est leur normalité4  ».

Marc Sageman parvient à la même conclusion, après avoir étudié la personnalité d’un échantillon de dix moudjahidin d’Al-Qaida, dont Oussama ben Laden, Ayman Al-Zawahiri, Mohammed Atta ou Zacarias Moussaoui. Il réfute tour à tour les thèses les plus répandues sur la personnalité du terroriste : théories du « narcissisme pathologique », de la paranoïa ou de la « personnalité autoritaire ». Sa conclusion est que toutes les recherches menées depuis plus de trente ans ont conclu à l’inexistence d’un profil psychologique du terroriste. Le plus étonnant en l’occurrence est que des chercheurs continuent, malgré cela, à s’évertuer à trouver des preuves d’une pathologie du terroriste, envers et contre tout, comme si le constat presque unanime des recherches antérieures ne tirait pas à conséquence… Mais cela est un autre sujet. PL

Pierre Lurçat, MABATIM.INFO


1 M. Sageman, Understanding Terror Networks, University of Pennsylvania Press, 2004, traduit en français sous le titre Le vrai visage des terroristes, Denoël, 2006.
2 Bat Ye’or, Juifs et chrétiens sous l’islam, les dhimmis face au défi intégriste, Berg International, 1994, p. 202.
3 Daniel Pipes, « The Western Mind of Radical Islam », First Things, décembre 1995, traduit en français dans L’islam radical, Cheminements 2008.
4 Martha Crenshaw, « The causes of Terrorism », Comparative Politics 13 (1981), cité par Jerrold Post, « Terrorist Psycho-Logic », in Walter Reich (éd.), Origins of Terrorism, Cambridge University Press 1990.

3 commentaires

  1. Merci Liliane,
    très belle citation de Proust, qui rejoint d’ailleurs une réflexion de Jabotinsky dans le même sens..
    Shabbat shalom

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  2. On sait depuis des années, que les terroristes sont des individus plus éduqués que la moyenne et venant de milieux plus bourgeois que la moyenne.
    Pourtant, chaque ouvrage publié, qui le répète, suscite la même surprise du peu de public qui a accès à la « nouvelle » et la même lassitude de ceux qui s’échinent à le répéter depuis 2000.
    Hélas, « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, » ….
    (Proust – Du côté de chez Swann)

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  3. Cela rappelle l analyse d Hanna Harendt sur eichmann : taille normale , niveau moyen, homme courant .
    La part de haine et la capacité de detruire l autre est inscrite en chacun de nous , tout simplement , ne pas le reconnaitre equivaut a refuser le combat contre cette derive possible .
    Ce que nous constatons en occident aujourdhui , c est le deni de cette part de barbarie et la croyance bisounoursienne que tout le monde il est beau , et tout le monde il est gentil 🧐🐪

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