Pour qui se bat Israël ?

Nous publions ci-dessous le texte de Jacques Tarnero, à partir duquel la tribune « Ceux qui menacent Israël nous menacent aussi » a été tirée
(Figaro du 18/5/2021) (NDLR).

Après avoir reçu plus d’un millier de missiles sur son territoire, après avoir subi des actes terroristes incessants, Israël a décidé de riposter contre ceux qui empêchent ses habitants de vivre. À plusieurs milliers de kilomètres de ses frontières, c’est depuis le Mali que la France combat la menace jihadiste. En 1962, John Kennedy prit le risque d’un affrontement avec l’URSS quand il estima que les USA étaient menacés depuis Cuba. Israël combat une menace seulement distante de quelques dizaines de kilomètres.

Quel État supporterait une situation pareille sans cesse renouvelée ? Quel État pourrait accepter sans coup férir que son sol reste sous la menace d’un feu ennemi discontinu ? Quel peuple pourrait accepter de subir cette agression sans réagir ? Cette guerre qui envoie indistinctement des rockets sur le territoire israélien est de fait une guerre d’extermination et s’il n’y a pas davantage de morts israéliens, c’est seulement grâce à l’efficacité du système de défense anti aérien autant qu’à la défense civile et aux abris. Le Hamas n’a pas ce souci puisque ses bases de tir s’abritent derrière les populations civiles.

De bons esprits indignés avaient déjà dénoncé, en 2006 et en 2014, la disproportion de la riposte israélienne dans une précédente offensive qui avait déjà pour objet de répondre à une précédente agression terroriste. Ces indignés minimisaient l’action du Hamas au prétexte que ses armes artisanales faisaient face à l’hyper puissance de l’armée d’Israël. Ainsi le mensonge compassionnel vise à transformer l’agresseur en victime comme si les fusées iraniennes fournies au Hamas correspondaient à des armes de pauvres inventées par désespoir. Cette stratégie, les États arabes puis les groupes palestiniens l’ont répétée inlassablement depuis soixante-dix ans. Elle a fait long feu. Tout le monde peut prendre aujourd’hui la mesure de cette fable.

Israël s’est totalement désengagé de la bande de Gaza en 2005. Depuis cette date ce territoire est libre et le blocus dont il est l’objet aurait cessé du jour au lendemain si une volonté de paix s’était affirmée et s’il ne s’était pas plutôt transformé en base terroriste. De ce territoire libéré de toute présence juive, qu’ont fait les Palestiniens ? Ont ils choisi de construire un embryon d’État ? Après un coup d’État sanglant contre l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas en juin 2007, le Hamas fait de la charia et de sa charte la matrice de son projet.

Il fut un temps, jusqu’à la fin des années 80, où le mouvement nationaliste palestinien disait combattre pour fonder une patrie. Avec les accords d’Oslo, l’illusion d’une paix de compromis avait irrigué les espoirs de tous ceux pour qui la perspective de deux États pour deux peuples apparaissait la solution possible de cette guerre de cent ans, ou de mille ans, pour peu qu’on en lise l’histoire dans la politique ou bien dans la bible.

Les paroles de paix étaient prononcées en anglais tandis que la guerre sainte se disait en arabe pour enflammer la rue si friande d’exaltations furieuses. En Occident les révolutions arabes avaient réactivé ce signal pavlovien qui fait, ici, se gaver d’illusions : l’avenir radieux brillait à nouveau de Tunis au Caire, sans voir que sous les pavés c’était la charia qui se profilait et non pas la plage. L’échec des printemps arabes a mis en évidence un concept que l’on croyait oublié : c’étaient les tribus et non plus les larges masses qui menaient la danse.

En Europe et en France en particulier, on a trop longtemps préféré lire le monde arabe et l’espace islamique avec des lunettes idéologiques nées de la guerre d’Algérie. Tous les islamologues avertis sont sensés connaître ce partage dans l’imaginaire politique de l’islam entre la sphère musulmane où règnent la paix et l’harmonie de la charia, parce que majoritairement peuplée de musulmans, et la sphère de la guerre, celle qui est à conquérir, celle qui est polluée par les mécréants, les Croisés et les Juifs, c’est-à-dire l’Europe et la Palestine du Jourdain à la mer.

Ne pas vouloir voir que la haine des Juifs est matricielle dans la lecture que le Hamas fait de l’islam est une considérable erreur d’appréciation. Elle est au cœur de la pensée islamiste et de ses épigones politiques. Tous les divers attendus de la stratégie de cet islam ont déjà été pensés et exprimés : la takia conseille d’avancer masqué pour dissimuler la réalité de son projet. Arafat était un virtuose de cette pratique : les mots de la paix dits en anglais et le jihad dit en arabe. Depuis vingt ans, le Hamas pratique une alternance de trêves et d’agressions, la hudna, cette tactique de guerre qui permet de se réarmer en simulant la paix.

L’idéologie du Hamas, son programme, écrit en toutes lettres dans sa charte, n’a qu’un seul but : l’anéantissement d’Israël et l’assassinat des juifs. Le Hamas n’est que le bras armé de l’offensive islamiste planétaire dont Israël constitue la ligne de front. Il ne vise pas à l’établissement d’un État pour le peuple arabe de Palestine, il vise à la reconquête par l’islam d’un espace dont il estime être le légitime propriétaire de droit divin. Tant que les Européens n’intégreront pas ces catégories dans leur grille de lecture de l’espace musulman et du monde arabe irrigué par les Frères musulmans, ils n’en comprendront pas les enjeux réels. Ils continueront à voir dans la Palestine la cause d’un Tiers-Monde désespéré là où il faudrait voir le fer d’une lance dirigée contre eux mêmes.

Le malheur arabe est réel, le malheur palestinien est réel, mais qui en est responsable depuis plus de soixante-dix ans ? Une constante du discours arabe motivant son désir de revanche trouve ses racines dans cette humiliation tant invoquée dont les Arabes seraient les victimes. Mais de qui et de quoi sont-ils les victimes sinon prioritairement de ce que des Arabes ont fait Aux arabes ? Que s’est-il passé pour que des Saddam Hussein, Bachar Assad ou Bouteflika aient pris le relais de l’émir Abdel Khader, de Nasser, de Bourguiba ou de Mohamed V ? Si il y a des raisons d’être humilié, n’est-ce pas dans ce que le monde arabe a fait de sa propre histoire et de son glorieux passé qu’il faut les chercher ? Qui a tué qui en Syrie aujourd’hui ? Qui tuait qui en Algérie durant la décennie sanglante de la fin des années 1980 ? Qui kidnappe qui au Nord du Nigeria ? Qui massacre des écolières chiites en Afghanistan ? Qu’est-ce que ces pays gorgés de pétrole ont fait de leur fortune ? Ont-ils aidé au développement de leurs sociétés, à leur éducation ? Qui a tué qui dans le conflit Iran – Irak, au Koweït, au Soudan, en Algérie, au Liban, au Yémen ? La liste est trop longue des massacres arabo-arabes ou islamo-islamiques pour en dresser l’inventaire. En projetant sur Israël l’unique raison de leur enfermement psychique, les Arabes évitent tout travail critique sur leur propre histoire et les musulmans font l’économie de toute réflexion sur ce que l’islam est en train de devenir sous la férule islamiste.

A quelques exceptions admirables près, l’espace arabo-musulman jubile dans cet enfermement. On se prête à rêver devant ce film (visible sur YouTube) montrant le colonel Nasser se moquer des Frères musulmans et de leur projet de mise sous voile des femmes égyptiennes. La salle rit et applaudit son raïs. L’effondrement des tentatives laïques, (islamo-progressistes aurait dit certains) des divers Baas a cédé la place devant la révolution islamique en Iran de 1979. L’effondrement du communisme n’a pas seulement définitivement sifflé la fin de partie de l’affrontement Est-Ouest, celle du choc des blocs, il a introduit le choc de deux projets de civilisations annoncé par Huntington : celui des islamistes, troisième grand totalitarisme du XXIᵉ siècle et celui d’un monde libéral. « Nous adorons la mort autant que les Américains aiment la vie » énonçaient les jihadistes du 11 septembre 2001.

Peut-on négocier quoi que se soit avec un monde qui a fait de la bombe humaine la figure héroïque de ses soldats ? Peut-on négocier avec celui qui a fait de l’éducation à la haine la vertébration de son système éducatif ? Peut-on négocier une paix avec celui qui a fait de la négation du droit de l’autre et de sa destruction l’âme de son projet ? Cette pensée mortifère nous la voyons désormais à l’œuvre chez nous, en France et en Europe. C’est la même idéologie qui inspirait Mohamed Merah, les frères Kouachi et les divers clones promus héros douteux de certaines banlieues. C’est cet islam tueur qui a frappé à Londres, Madrid, New York, Paris, Bruxelles, le Bataclan, Charlie hebdo, les terrasses des cafés du XIIᵉ. C’est lui qui est en train de déplacer un front au nord du Mali, au nord du Nigeria, au Tchad, au Soudan. En Égypte ce sont les chrétiens Coptes qui sont rejetés, au Liban, en Irak, ce sont les chrétiens, les Yézidis qui sont grignotés et dans tous les cas ce sont les femmes qui sont les victimes premières des nouveaux califes. Faut-il être aveugle pour ne pas prendre conscience de cette menace globale !

Avec un courage inouï, certains intellectuels issus de ce monde arabo-musulman, s’insurgent contre cette fatalité. Comprenant que le pire avenir et que le pire à venir résidaient dans cette dérive, ils ont pris le parti de le dire et de le dénoncer. Déjà en mai 2011, Boualem Sansal s’était rendu en Israël à l’invitation du salon international des écrivains. Fraternellement l’auteur du Village de l’Allemand avait lancé un appel pour la paix et le dialogue avec David Grossman. Depuis longtemps déjà Fethi Benslama, Malek Chebel, Kamel Daoud, Abdenour Bidar, Abdelwahab Medeb ont dénoncé le ferment psychique de l’enfermement arabe qui fait de la vengeance d’une humiliation fictive sa raison d’être. Ils proposent une lecture éclairée de la spiritualité de l’islam. Loin de libérer les Arabes et les musulmans, l’islamisme du Hamas et autres Hezbollah les condamne à la régression, à l’enfermement.

Ne pas prendre la mesure des enjeux du conflit actuel consiste pour la énième fois à se voiler la face devant ce que, symboliquement, cet affrontement représente. Par intérêt à court terme, l’Occident autant que la diplomatie française gagneraient beaucoup en lucidité s’ils comprenaient que ce monde n’obéit qu’aux rapports de force et que celui qui met un genou en terre pour se repentir de la colonisation a déjà perdu la partie. Il n’est pas trop tard pour ouvrir les yeux. Plus de trois cent mille morts en Syrie n’émeuvent guère les peuples arabes. Les Tibétains peuvent bien aller se faire brûler vifs pour dénoncer l’ethnocide dont ils sont victimes, ils n’intéressent personne dans la sphère de la bien-pensance. C’est une constante de la pensée totalitaire que de dissimuler sous des masques émancipateurs une réalité qui l’est moins. Cette mécanique est connue, elle est immuable dans le regard porté sur le conflit israélo-palestinien, désormais devenu israélo-islamiste. Seuls les gestes d’Israël excitent les attentions médiatiques et seuls les supposés crimes qui lui sont attribués viennent interpeller les consciences. Depuis les années 2000, la nazification d’Israël est le plus sûr moyen pour tous les « indignés » d’éponger le passé de l’Europe et pour les Arabes de faire passer le goulag islamiste pour le paradis pour tous.

Dans l’affrontement présent, Israël est dans son droit. Il combat son agresseur. Il lutte pour défendre son territoire et sa population. Il ne fait pas que cela. En affrontant la figure avancée de l’islamisme, qui utilise la population de Gaza comme bouclier humain, Israël la libère en même temps d’une secte terroriste qui l’a prise en otage. Le malheur qui lui est imposé n’est prioritairement pas le fait d’Israël, mais la conséquence de la mainmise du Hamas sur cette population. Il ne faut pas être grand expert pour comprendre cela et comprendre qu’au-delà de ce qui se joue au Proche-Orient, c’est probablement un scénario annonciateur de notre avenir, qui se dessine.

Pour qui se bat Israël ? Il se bat pour lui, il se bat aussi pour nous.

Ce qui menace Israël NOUS menace. JT

Jacques Tarnero

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