« Le club des policiers yiddish » de Michael Chabon

Pratiquement depuis la fin du XIXᵉ siècle, lorsque les États-Unis sont devenus le plus important pays d’accueil pour les Juifs européens, venant surtout de l’Empire russe, dans la littérature américaine apparut un domaine important, dédié à la thématique juive.

Avant la première guerre mondiale et entre les deux guerres le yiddish était encore le moyen d’expression couramment utilisé, car il était pour ces écrivains leur langue maternelle ; quelques-uns comme Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature de 1978, lui restèrent fidèles tout au long de leur vie. Mais les générations suivantes passèrent à l’anglais américain, tout en restant très marqués par des motifs juifs. Nous avons eu alors toute une pléiade d’écrivains remarquables comme Philip Roth, Bernard Malamud, Saul Bellow et bien d’autres.

Malheureusement cette génération a commencé à nous quitter à l’orée du XXIᵉ siècle, mais la problématique juive n’a pas disparu pour autant ; elle fut reprise par des auteurs plus jeunes, nés après la Seconde guerre et qui enrichirent grandement cette littérature américano-juive par de nouveaux genres comme les policiers, les romans de science-fiction, voire les fameuses B. D. que la littérature yiddish classique n’eut pas le temps de développer.

Michael Chabon, né en 1963, est un bon exemple de ces écrivains américains profondément attachés à leur héritage juif. Dans sa famille, le yiddish était constamment présent, car les aînés l’utilisaient couramment, mais en même temps cette langue servait de moyen d’exclusion pour des jeunes qui l’ignoraient, tout en assimilant par-ci par-là, quelques mots et expressions.

Ses deux premiers romans Les Mystères de Pittsburg (1988) et Des garçons épatants (1995) étaient déjà des succès importants, d’autant plus que son second roman connut une excellente adaptation au cinéma grâce au metteur en scène Curtis Hanson et surtout à Michael Douglas dans le rôle de Graddy Tripp.

Michael Chabon aime bien utiliser comme point de départ des faits avérés, mais ensuite il crée dans ses romans une réalité uchronique, c’est-à-dire qu’il nous présente des évènements fictifs et complètement imaginaires. Ainsi dans son roman Le club des policiers yiddish qui se passe en Alaska, il bâtit un univers totalement inventé, mais avec des éléments véridiques qui semblent même plausibles.

Le choix du lieu n’est pas fortuit. N’oublions pas que pendant plus de 100 ans l’Alaska était une colonie russe. En 1741 le navigateur danois Vitus Bering, au service de la tsarine Élisabeth Petrovna, la fille de Pierre le Grand, avait découvert le détroit qui porte aujourd’hui son nom et qui sépare le continent américain de la presqu’île de Tchoukotka. Cette distance avoisine 85 kilomètres.

Les membres de son expédition explorèrent des îles qui font partie de l’Alaska, mais sans aller sur la terre ferme. Néanmoins à partir de la seconde moitié du XVIIIᵉ, les trappeurs et les marchands russes colonisèrent une partie de l’Alaska où ils fondèrent quelques forts qui portaient les noms russes, comme Novo-Arkhangelsk devenu aujourd’hui la ville Sitka située sur l’île Baranov du nom du premier gouverneur russe d’Alaska. Il est fort possible que parmi ces marchands il y avait déjà des Juifs. Dans la toponymie d’Alaska d’autres noms de lieux rappellent la période russe. Nous y trouvons les îles Bolchoï, Baranov, Kiska, Kroutoï, Olga, Poustoï. On peut citer aussi la baie Monachka, le mont Chaïka, le lac Sabaka et les collines Samovar. Mais au milieu du XIXᵉ, cette colonie lointaine est devenue lourdement déficitaire pour la Russie qui venait de perdre la guerre de Crimée et où les grandes réformes d’Alexandre II épuisaient le Trésor public. Dans cette situation désastreuse, le 30 mars 1867 le gouvernement impérial décida de vendre l’Alaska aux États-Unis pour 7 200 000 dollars. Le nouveau territoire eut pendant très longtemps un statut transitoire et ne devint le 49ᵉ État des États-Unis qu’en 1959.

Dans le roman Le club des policiers yiddish la présence de Juifs en Alaska est motivée par les persécutions subies par eux en Europe depuis l’installation du pouvoir nazi en Allemagne. Comme dans toutes les œuvres uchroniques il y a des faits réels à l’origine de l’intrigue : en novembre 1938, après la nuit de Cristal, le secrétaire à l’Intérieur des États-Unis, Harold L. Ickes proposa d’utiliser certaines régions d’Alaska au statut spécial comme asile pour les Juifs européens, ce qui aurait permis d’éviter l’application de la loi sur les quotas d’immigration. Mais ce projet rencontra des oppositions aussi bien de la part de la communauté juive que du côté du président Roosevelt et il fut rapidement oublié. Je me demande quand même, si Harold L. Ickes connaissait l’histoire du Birobidjan, la fameuse Région Autonome Juive, créée par le gouvernement soviétique dans la Sibérie orientale à partir de 1928. À l’époque, l’établissement de ce district avait été très largement commenté dans des milieux juifs, non seulement en Union Soviétique mais bien au-delà de ses frontières. Un certain nombre de Juifs furent prêts à s’engager personnellement afin de réaliser cette nouvelle Utopie. Même Albert Einstein qui s’était réfugié aux États-Unis après la prise du pouvoir par Hitler, se prononça en faveur du Birobidjan, en devenant un membre actif de l’organisation « Ambidjan » (Comité Américain pour Birobidjan).

Mais la littérature nous permet de créer notre univers singulier, avec ses propres lois. Nous voilà donc en Alaska, au début du XXIᵉ siècle, dans la ville Sitka, l’ancienne Novo-Arkhangelsk, sur l’île Baranov où des Juifs chassés d’Europe avaient trouvé refuge. Dans cette ville, le yiddish1 est la langue officielle, mais l’anglais a déjà conquis des bastions forts. Malheureusement cette région n’est pas un vrai État, nous nous retrouvons d’ailleurs dans un monde où Israël n’existe pas et où les Juifs de Sitka jouissent seulement d’une concession de soixante ans qui arrive bientôt à expiration. En même temps, Michael Chabon s’interroge aussi sur l’identité juive, sur l’exil, si prédominant dans l’histoire des Juifs.

Le club des policiers yiddishest un roman policier ; son héros, Meyer Landsman forme avec son collègue et cousin, Berko Shemets, moitié juif, moitié indien, un duo explosif. Meyer vit une période très difficile après son divorce avec Bina qui est aussi dans la police ; plus, elle est la supérieure hiérarchique de son ex-époux. Confronté à toutes ces difficultés, Landsman suit une pente descendante : plus de famille, la carrière en berne, il commence à boire de plus en plus. De temps en temps il se réfugie dans le club Einstein où se réunissent les joueurs d’échecs les plus passionnés. Car les échecs ont l’air d’être la distraction principale des habitants juifs de Sitka.

Meyer loge dans un piteux hôtel, il a une chambre vraiment minable. Un jour un employé de l’hôtel lui apprend qu’un meurtre venait d’avoir lieu, pratiquement sous son nez ! La victime qui s’était inscrite sous le nom d’Emanuel Lasker a été assassinée d’une balle dans la tête alors qu’il jouait, probablement avec son assassin, aux échecs. Évidemment, Landsman, bon joueur d’échecs par ailleurs, sait qu’il ne pouvait pas s’agir d’Emanuel Lasker, le légendaire champion du monde qui avait réussi à garder sa couronne pendant 27 ans, de 1894 à 1921, avant de la céder à une autre légende échiquéenne, le beau José Raul Capablanca2.

Piqué au vif, Landsman se jure d’éclaircir cette affaire. Après avoir constaté que la mystérieuse victime était « un junkie », Meyer Landsman et Berko Shemets commencent à explorer les bars et les coins les plus glauques de Sitka où le mort de l’hôtel venait souvent et avait ses habitudes. Cette partie du roman présente une certaine parenté avec les « Récits d’Odessa » d’Isaac Babel3 quand il décrit le bandit Benia Krik et ses comparses.

Landsman a beaucoup de défauts, mais il a une qualité : c’est un flic acharné et têtu, et en plus il est coriace. Pour lui, ce crime tombe au bon moment ; il a vraiment touché le fond et veut enfin sortir de sa dépression et, qui sait, reconquérir Bina qu’il aime toujours. Alors il réduit sa consommation d’alcool et débute son enquête. Il commence par découvrir le vrai nom d’« Emanuel Lasker » : la victime s’appelait Mendel Shpilman et il était le fils du plus puissant rabbin de Sitka, de la communauté des Juifs ultra-orthodoxes qui s’était enfui de la maison quelques heures avant son mariage, arrangé par ses parents. Évidemment ce fait va grandement compliquer l’enquête. Meyer Landsman et Berko Shemets vont découvrir que la mort de Mendel Shpilman n’est qu’un des épisodes d’un vaste complot politico-religieux aux ramifications internationales… Il s’agit d’une affaire si délicate que les autorités exigent la clôture de l’enquête, mais Landsman s’obstine : il a appris le passé douloureux de sa victime, se sentant proche de lui, et refusant de laisser son assassinat impuni… Évidemment il trouvera le meurtrier, mais pour l’apprendre il faudra lire le livre, et je vous préviens que la solution se trouve dans la dernière partie du roman.

En s’attelant au Club des policiers yiddish, Michael Chabon s’était approché du monde yiddish et de sa littérature. Son propre livre où sont présentées des histoires d’émigrés juifs d’Europe de l’Est est une sorte de continuation, d’hommage. Parallèlement, nous plongeons dans un roman noir avec des éléments d’anticipation, nous voyons aussi la réflexion morale sur les dérives religieuses qui actuellement sont plus vivaces que jamais…

Ce livre a reçu un très bon accueil aux États-Unis avec le prestigieux prix Hugo 2008 (prix réservé aux œuvres de science-fiction ou de littérature fantastique). La raison d’une telle distinction est simple : Le Club des policiers yiddish est une uchronie, une vraie, et très inventive, qui enchante les lecteurs. D’ailleurs les autres prix suivirent : Siderwise 2007 pour distinguer le meilleur roman uchronique et le Prix Locus 2008 du meilleur roman de science-fiction.

Le Club des policiers yiddish nous fait penser aux vrais polars à l’ancienne, comme ceux de Raymond Chandler avec son emblématique Philip Marlowe, mais le roman est enrichi par les éléments uchroniques et de la science-fiction. Chabon jongle et s’amuse avec les codes du roman policier : flic désabusé, renversements de situations, personnages secondaires hauts en couleur… Mais il s’agit surtout d’une uchronie magistrale et d’une fable politique qui trouve de multiples échos dans notre monde réel. Bref, ce livre convient à ceux qui cherchent un moment de dépaysement et de répit dans notre actualité si pesante. AS

Ada Shlaen, MABATIM.INFO


1 Je rassure les lecteurs, il y a un lexique yiddish à la fin du livre
2 Voir : https://mabatim.info/2021/05/12/jeu-dechecs-les-rois-les-reines-et-les-empires-2-4/
3 https://mabatim.info/2015/10/02/isaac-babel-1894-1940/

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