Isaac Babel (1894-1940)

Isaac Babel
Isaac Babel

Par Ada Shlaen[1]

Odessa
Nous avons tous des villes qui nous font rêver : Venise, Paris, Londres, New-York … Pour moi Odessa était toujours une ville mythique et familière à la fois. Familière et presque familiale car ma grand-mère maternelle était née là-bas. Mythique car auréolée par la fameuse scène de l’escalier du « Potemkine » et par les noms de mes écrivains préférés, originaires d’Odessa ou qui y ont habité. Évidemment depuis de longues années, Isaac Babel y figurait parmi les premiers.

Enfin en août 2011 j’y ai fait mon premier séjour. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai eu beaucoup de chance de voir cette ville avant le début des hostilités entre les Russes et les Ukrainiens. Ce conflit endeuilla pour longtemps Odessa à cause du tragique incendie du 2 mai 2014 à la Maison des Syndicats, avec sa quarantaine de victimes.

Mais en été 2011 Odessa restait encore fidèle à son image traditionnelle d’une ville gaie et vivante. Quelques jours après mon arrivée il y avait un week-end dédié à la musique yiddish, quand l’artère principale Derebassovskaïa, résonnait d’airs klezmer, ensuite a débuté le festival théâtral, suivi de peu par une décade poétique consacrée à Alexandre Pouchkine qui avait vécu là, au bord de la Mer Noire, plusieurs années heureuses.

Cette période a connu son apogée le 4 septembre, quand dans le centre même de la ville, au croisement des rues Richelevskaïa et Joukovskaïa a eu lieu l’inauguration du beau monument d’Isaac Babel en présence de la fille de l’écrivain et de son petit-fils ainsi que de nombreux officiels ukrainiens et russes.

Enfin, Odessa rendait justice à cet écrivain qui, peut-être mieux que quiconque, a su décrire les soubresauts de la vie politique en Russie du début du XXème siècle et qui était un chantre infatigable de sa ville natale et du quartier très pittoresque de la Moldavanka avec ses nombreux habitants juifs.

Isaac Babel est né le 13 juillet 1894 dans une famille d’un commerçant juif assez modeste car la famille habitait précisément le quartier de la Moldavanka, assez éloigné des rues élégantes du centre, et du bel escalier immortalisé par Sergueï Eisenstein dans le film Le Cuirassé Potemkine. Peu de temps après sa naissance, la famille a déménagé pour Nikolaïev, une petite ville à une centaine kilomètres d’Odessa, pour y revenir au bout de quelques années. Les affaires du père semblaient aller mieux et la famille a pu s’installer dans un respectable immeuble de la rue Richelevskaïa, où, des décenniesIsaac Babel plus tard, sera dressé le monument de l’écrivain.

Comme dans la plupart des familles juives on demandait aux enfants de bien travailler à l’école. D’ailleurs Isaac ne posait pas de problèmes, il a toujours été un très bon élève, apprenant volontiers toutes les matières scolaires, ainsi que le violon, le yiddish et le Talmud. Il consacrait beaucoup de temps à l’étude du français qu’il parlait couramment déjà adolescent. Plus tard il citait Flaubert et Maupassant comme ses écrivains préférés et des modèles inégalables. D’après ses proches, il avait même commencé à écrire en français, mais a préféré détruire ces premiers essais littéraires.

Pogrom
Mais dans l’Empire tsariste du début du XXème siècle, le fait d’être juif créait des obstacles à son travail scolaire. A plusieurs reprises, il était devenu victime du numerus clausus et n’était pas accepté dans la classe supérieure malgré ses excellentes notes. Heureusement, son père pouvait lui payer des cours particuliers et Isaac par rapport aux autres élèves avait un niveau scolaire bien supérieur. Probablement, sa révolte contre le régime tsariste et son engagement politique ultérieur en faveur des bolchéviques, ont des racines dans son enfance. D’ailleurs, même si à Odessa la vie de Juifs a été un peu plus facile que dans les autres régions de l’Empire, les Juifs ont y été aussi confronté à la violence, à l’injustice.

Par exemple en 1905 un pogrom a frappé Odessa. Plus tard, cet événement fera l’objet d’une nouvelle, parmi les plus poignantes de Babel, Histoire de mon pigeonnier. Le garçon revient chez lui après avoir acheté des pigeons, dont il rêvait depuis si longtemps, et se trouve confronté à un pogrom qui sévit dans son quartier. La maison familiale vient d’être dévastée, l’oncle a été tué. Or la police n’a rien fait et ne fera rien, les pogromistes ont été protégés. Aujourd’hui, quand, dans la Russie post-soviétique, il existe une vraie idéalisation du temps d’avant la révolution de 1917, il suffit de lire cette nouvelle pour voir une tout autre vision, sûrement plus proche de la réalité, basée sur le vécu du jeune Babel.

Maxime Gorki
Après le lycée, probablement sur l’insistance de son père, il s’est inscrit à l’Institut Supérieur de Commerce, tout d’abord à Odessa, ensuite à Kiev. Ces études ne l’intéressaient que peu, mais en bon élève, il obtiendra son diplôme en 1917. Ce séjour à Kiev est important à double titre : en 1913 il publie son premier récit « Le vieux Shloïmé » et il fait connaissance avec Eugénie Gronfaïn, fille d’un riche entrepreneur qui deviendra sa femme en 1919.

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Monument Isaac Babel à Odessa

Le début de la guerre 1914 ne semble pas affecter la vie de Babel. Il se peut même que ces temps troublés lui donnent une liberté qu’il n’avait pas auparavant. En 1915 il se rend à Petrograd où il s’inscrit à la faculté de Droit, il a même était admis directement en quatrième année ce qui confirme son bon niveau de connaissance académiques. A vrai dire cette inscription n’était qu’une ruse pour obtenir le droit de séjourner à Petrograd où en tant que Juif, il n’avait pas droit de résider. Mais il rêve de se lancer dans la littérature et il pense que dans la capitale il pourra se faire connaître plus facilement.

Tout d’abord ses tentatives ne sont pas couronnées de succès. Mais à la fin de 1916 il est remarqué par Maxime Gorki qui joue un rôle primordial dans la vie littéraire russe de l’époque. Gorki publie ses premiers récits, mais lui conseille « de courir le monde », de sortir de son univers livresque pour affronter la vie réelle. Babel a été toujours reconnaissant à l’écrivain de ce conseil qu’il suivit avec ardeur. De son côté Gorki a toujours soutenu Babel et plus tard, après la prise du pouvoir par les bolchéviques lui a évité beaucoup de problèmes.

Babel va courir le monde pendant sept ans de 1917 à 1924. Il se trouve que cette période correspond à des événements extrêmement tragiques pour la Russie.

Isaac Babel oeuvresIl a été soldat sur le front roumain, a travaillé au Commissariat du Peuple à l’Éducation, a pris part aux expéditions de réquisition de nourriture en 1918 a participé à la guerre civile et surtout à la campagne de Pologne dans la Première Armée de cavalerie de Boudienny en 1920, a travaillé comme journaliste à Odessa, à Petrograd à Tiflis et dans bien d’autres lieux. Dans sa Biographie il affirme : « Je n’ai appris qu’en 1923 à exprimer mes idées de façon claire et pas trop longue. C’est alors que je me suis remis à écrire.»

Quelques œuvres principales
Dans les années 1923-1924 paraissent plusieurs récits qui feront partie de deux œuvres principales de Babel : La cavalerie rouge et Les récits d’Odessa. Le jeune auteur a tout de suite été reconnu comme un écrivain brillant, en pleine maitrise de son art. Ses premiers recueils connaissent un énorme succès en URSS et en Occident, sont rapidement épuisés malgré les tirages conséquents.

Mais l’adhésion des lecteurs ne signifie pas dans la Russie soviétique l’acquiescement des dirigeants politiques. Dès ses débuts Babel est stigmatisé pour son « antipathie pour la classe ouvrière », « le naturalisme » et « ses présentations des bas-fonds d’Odessa ».

Le recueil La cavalerie rouge regroupe les textes dans lesquels Babel raconte sa participation à la campagne de Pologne de 1920 comme correspondant de guerre. Avec les sentiments mêlés d’horreur et d’admiration, il peint des soldats de l’Armée Rouge, valeureux mais violents et incultes. Ils ont accepté la révolution, ils soutiennent la pouvoir bolchévique or leur compréhension des notions politiques, telles que le communisme reste très vague. Ces descriptions ont déplu à Boudienny qui a dirigé cette campagne. Il a attaqué violement l’écrivain, exigeant pour lui les répressions les plus sévères. Le maréchal voulait voir ses cavaliers tels qu’ils étaient censés d’être : nobles, animés d’un esprit révolutionnaire, irréprochables dans leur comportement. Or le livre les présente différemment, à côté de l’héroïsme il y a aussi l’inculture, les violences, les meurtres, les viols, l’antisémitisme, la haine des intellectuels. . Cette fois-ci Babel sera défendu par Gorki qui avait un poids suffisant dans la hiérarchie soviétique pour lui éviter des pires ennuis.

L’antisémitisme omniprésent dans ses œuvres
Nous sentons aussi que le narrateur est tiraillé entre ses convictions politiques et son identité juive. Ce conflit est explicité dans la nouvelle intitulée Guedali. Guedali, le juif du shtetl, propose au narrateur de participer à une « Internationale des gens de cœur ». « La révolution, nous lui dirons oui, mais faut-il que nous disions non au shabbat ? » lui-demande-t-il.

Babel Récits d'OdessaBabel a fait preuve de la même maîtrise artistique dans son deuxième recueil, intitulé Les récits d’Odessa. Il a peint sa ville natale dans les années qui précèdent ou suivent de peu la Révolution d’Octobre, quand la vie des bandits, des contrebandiers, de petits artisans et commerçants était encore présentée d’une manière romantique dont témoigne le folklore urbain. Ce monde juif s’organise comme il peut, avec ses propres règles. Parmi tous ces héros se détache le personnage de Benia Krik, un chef de bande talentueux qui présente un Juif capable de résister, d’affronter les dangers, de vaincre l’adversité, ce qui motive même l’admiration de l’auteur. Il n’est pas un simple voyou car il a du cœur et surtout, l’honneur et une éthique. A ce titre il est respectable. Mais même Benia Krik est condamné dans la réalité soviétique. Et en 1926 dans un film, tourné d’après Les récits d’Odessa, Babel le fera mourir car il n’y a pas d’avenir pour ce personnage dans la société nouvelle.

Tout au long de ses récits, Babel montre la force récurrente de l’antisémitisme qui pose pour les Juifs russes la question : comment vivre dans un tel contexte ? Plier ou se révolter ? Pour Babel, comme pour bien d’autres intellectuels juifs, la solution sera la Révolution. Il se mettra donc à son service. Ce choix aura presque toujours des conséquences tragiques.

Dans ces deux recueils Babel apparaît comme maître d’un récit court, laconique et précis. Au fil des années la langue de l’écrivain devient de plus en plus précise et épurée. Ses personnages sont présentés aux moments cruciaux qui dénudent leurs traits spécifiques. Mais ces années correspondent en Union Soviétique à l’instauration du « réalisme socialiste » et Babel est pris à parti à plusieurs reprises par des dirigeants politiques et des critiques littéraires, très puissants à l’époque. Il est obligé de se défendre mais pour dans les années 20 et au début des années 30 les menaces directes semblaient écartées.

Il travaille beaucoup en élargissant ses activités. En 1926 il participe à l’édition des traductions de Sholem Aleykhem, écrit des scenarii pour Sergueï Eisenstein, envisage une œuvre sur la collectivisation, traduit beaucoup en mettant au profit sa connaissance du français et du yiddish.

Isaac BabelCette notoriété le pousse probablement à ne pas quitter définitivement l’Union Soviétique tandis que sa mère et sa sœur décident d’émigrer en Belgique après la mort du père intervenue en 1924. L’année suivante sa femme s’installe en France où bientôt sa fille Nathalie (1929-2005) verra le jour. Nathalie grandira sans son père, mais deviendra sa grande admiratrice. Des années plus tard, devenue une éminente spécialiste de la littérature russe, elle participera à la publication des œuvres de son père en anglais. Or Isaac Babel, tout en passant beaucoup de temps en Occident, ne veut pas quitter la Russie. Il a bien dit un jour : « Je suis un écrivain russe. Si je ne vivais pas dans le peuple russe, je cesserais d’être un écrivain, je serais comme un poisson hors de l’eau ».

Il faut dire aussi que cette vie entre plusieurs pays va influencer sa vie personnelle, en la rendant très mouvementée. On lui connait alors plusieurs liaisons, y compris avec Eugénie Feigenberg, native comme lui d’Odessa, traductrice alors à l’ambassade soviétique de Berlin. Avec le temps elle deviendra l’épouse de Iejov, à l’époque le chef tout puissant du NKVD.

Dans les toutes dernières années de sa vie, après le refus définitif de sa femme de revenir en Union Soviétique, il décide de divorcer et épouse sa dernière compagne Antonina Pirojkova. De ce mariage naîtra en 1937 sa fille Lydia qui en 2011 a assisté à l’inauguration de son monument à Odessa.

Pour des intellectuels soviétiques, les années 30 commencent sous des sombres présages. Pour des écrivains la date fatidique sera le 14 avril 1930 quand Vladimir Maïakovski qui jusqu’à présent était le soutien le plus fidèle du régime se suicide. Au même moment après la lutte très âpre pour le pouvoir au sein du parti bolchévique, le vainqueur Joseph Staline va commencer l’élimination physique de ses adversaires. Cet affrontement sanglant va entrainer des millions de victimes.

Babel sent venir ce changement radical, mais au début il se réfugie dans le silence. Au premier congrès des écrivains soviétiques qui va se tenir à Moscou du 17 août 1934 au 1 septembre, en présence des nombreux délégués étrangers dont André Malraux, Paul Nizan, Louis Aragon et bien d’autres, Babel se permet ces paroles ironiques : « Je suis devenu un maître du genre nouveau, celui du silence ».

Déjà en 1934 les arrestations de plus en plus massives commencent. Beaucoup des relations, des connaissances de Babel sont arrêtées, exécutées ou disparaissent au Goulag. Le pic de cette période de terreur laquelle porte en russe le nom de « iejovchina » a lieu en 1937, car elle a été préparée par Nikolaï Iejov, à l’époque chef du NKVD et le mari d’Eugénie Feigenberg.

Terreur

Pogrom à Odessa 1905
Pogrom à Odessa 1905

Le destin semble tendre à Babel l’ultime avertissement en 1935, quand il effectue un séjour en France, en participant au Congrès antifasciste des écrivains, organisé par André Malraux. C’était pour lui la dernière occasion de sauver sa vie qu’il n’a pas saisi. Il décide de rentrer à Moscou …

Or en Union Soviétique la terreur s’accélère, les bourreaux d’hier deviennent le lendemain des victimes. En octobre 1938 la femme d’Iejov se suicide et en avril 1939 Nikolaï Iejov est arrêté à son tour. Pendant sa détention, probablement sous tortures, il dénonce beaucoup de personnes et entre autres, Isaac Babel qui était pendant un moment proche de sa femme. Le 15 mai 1939 Babel est arrêté à son tour. On saisit alors beaucoup de manuscrit et des lettres qui n’ont jamais été retrouvés. Il restera en prison pendant huit longs mois. Torturé il « avouera ses crimes » : espionnage au profit de la France, de la Belgique … on l’accusera même d’avoir été l’informateur d’André Malraux. Son procès secret aura lieu le 26 janvier 1940, il durera une vingtaine de minutes et Babel aura droit à quelques mots que sa fille Nathalie retrouvera dans son dossier, consulté des années plus tard, après la chute de l’URSS. Il a dit alors : « Je suis innocent. Je n’ai jamais été un espion. Je n’ai jamais agi contre l’Union Soviétique. J’étais forcé à formuler des fausses accusations contre moi-même et contre les autres personnes ». Il sera fusillé le lendemain, le 27 janvier 1940.Mais on informe ses proches qu’il est mort en détention le 17 mars 1941. Ses cendres reposent dans une fosse commune du monastère Donskoï de Moscou où on a enterré des milliers de victimes des persécutions des années 30 et 40.

L’oubli

Pendant une quinzaine d’années le nom de Babel disparait de l’histoire de la littérature russe. Seulement après la mort de Staline (1953) et le XXème congrès (1956), lorsque Babel sera officiellement réhabilité, les lecteurs pourront retrouver les textes du grand écrivain dont certains sont posthumes.

Au début, dans les années 50, son nom fut timidement mentionné dans les textes de ses amis comme Constantin Paoustovski ou Ilya Ehrenbourg. Parfois on procède aux coupures quand, par exemple, il mentionne les noms interdits jusqu’à 1991 comme Trotski ou Toukhatchevski. Ses premières œuvres complètes verront jour en Russie seulement en 2006.

Les lecteurs en Occident et tout particulièrement en France, auront plus de chance. Les nouvelles de Babel ont commencé à être traduites encore de son vivant ; certaines œuvres, comme La cavalerie rouge existent même en trois versions. Ses pièces Le Crépuscule et Maria sont présentées assez souvent en France. Depuis 2012 les Œuvres complètes de Babel, sont sorties dans les éditions Le Bruit du temps dans la traduction de Sophie Benech.

Je ne peux que vous conseiller de les lire ! AS♦Ada Shlaen

[1] Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles.

Lire aussi d’Ada Shlaen : Le cauchemar ukrainien

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