Isabelle Némirovski : « Histoire, mémoires et représentations des Juifs d’Odessa »

Un vieux rêve intime1

Isabelle Némirovski2 nous invite à un voyage dans le temps et dans l’espace pour atteindre les rivages de la mer Noire et pour flâner dans la belle ville d’Odessa, si souvent évoquée dans la littérature, présentée dans le cinéma, chantée et peinte par des artistes remarquables.

Aujourd’hui Odessa avec sa population qui dépasse légèrement le million d’habitants fait partie des grandes villes d’Ukraine comme sa capitale Kiev et Kharkiv qui par ailleurs fut une capitale éphémère de la République socialiste soviétique d’Ukraine de 1917 à 1934. Il se trouve que des Juifs habitaient et habitent depuis de longs siècles en Ukraine, mais en majorité ils étaient forcés de s’installer dans la zone de résidence3où la vie était bien misérable. En revanche, Odessa avait un statut spécial et offrait à tous ses habitants les possibilités d’une rapide promotion sociale. Pour cette raison, entre des Juifs d’Odessa et leur ville des liens très forts, presque charnels, existaient. Ce sentiment fut exprimé à merveille par Vladimir Jabotinski dans son roman Les Cinq4 :

Je ne reverrai sans doute jamais Odessa. Dommage, le l’aime. La Russie me laissait indifférent dans ma jeunesse déjà : je m’en souviens, je sautais de joie quand je partais pour l’étranger, et j’en revenais à contrecœur.
Mais Odessa, c’est autre chose : dès que j’approchais de Razdelnaïa, je jubilais. Jadis j’ai été amoureux de Rome, et longtemps, mais cela a passé aussi. Odessa, c’est autre chose, ça n’a pas passé et ça ne passera pas.

À la veille de la 1re guerre mondiale, les Juifs représentaient le tiers de la population de cette métropole méridionale, et même si aujourd’hui ce pourcentage est nettement plus bas, Odessa reste toujours une sorte de capitale juive. Pour des Juifs, leur ville était comme une sorte de giron maternel, ce que nous retrouvons dans l’expression populaire d’« Odessa-mama ».

Pour l’auteure il s’agit du lieu où se trouvent ses racines familiales, mais cet ouvrage peut être aussi considéré comme une sorte de loupe grâce à laquelle nous arrivons non seulement à apprendre l’histoire de la cité, mais aussi à mieux saisir certains problèmes contemporains de l’Ukraine.

Odessa n’est pas une ville bien ancienne. Elle a été fondée « seulement » en 1794 sous le règne de l’impératrice Catherine II, à la suite d’une victoire militaire obtenue après de longues guerres victorieuses contre l’Empire ottoman, ce qui sera concrétisé par le traité d’Iassy signé le 9 janvier 1792. La souveraine souhaitait la construction d’un port qui pourrait relier la Russie à la Méditerranée et ce vœu sera exaucé. À l’endroit où va s’étendre la ville, se trouvait le village et le fort Khadjibeï à la population variée : des Tatars et des Turcs étaient majoritaires, mais il y avait aussi des Grecs, des Moldaves et quelques familles juives. Ce caractère multinational restera aussi un trait particulier d’Odessa, où les étrangers étaient bien plus nombreux que les Russes. Toute cette région fraîchement rattachée à l’Empire, sera appelée la Nouvelle Russie et on peut penser que Catherine II souhaitait en faire un modèle de développement pour tout son immense Empire. Les premiers bâtisseurs de la ville étaient des gens venus d’ailleurs, une sorte d’aventuriers qui avaient fait en Russie de belles carrières dans l’armée ou la diplomatie. C’était le cas de l’Espagnol José de Ribas, entré au service de la Russie en 1772 et de l’ingénieur hollandais Franz de Volland qui eut l’idée de bâtir une ville avec un plan en échiquier.

Malheureusement l’impératrice décédée en 1796, n’a pas pu voir l’avancement du chantier qui était de plus ralenti sous le règne de son fils et successeur Paul Ier. Ce dernier détestant sa mère, contrecarrait toutes ses décisions et ne poursuivait les travaux que bien mollement. La situation changea en 1801, après la mort de l’empereur à la suite d’un complot dans lequel d’ailleurs José de Ribas participa activement, sans voir son aboutissement, car il est mort avant le succès de la conspiration des opposants à Paul 1er5. Il fut enterré à Saint-Pétersbourg, et depuis, la mairie d’Odessa demande régulièrement le transfert de ses cendres dans la ville. La dernière fois qu’une telle requête fut formulée était en 2005 et 2006, mais la municipalité de Saint-Pétersbourg refuse toujours de donner son accord. Je ne pense pas que cette décision soit révisée prochainement !

L’action de Catherine II dans le sud de l’empire sera reprise par son petit fils préféré Alexandre, qui, fidèle à sa grand-mère, confiera encore une fois à un étranger la poursuite du chantier. Cette fois-ci il choisira le Français Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, un arrière-petit-fils du cardinal, le premier-ministre de Louis XIII. Ce choix fut tout particulièrement heureux et celui qu’on nomme même actuellement dans la ville « le Duc », façonnera Odessa ; nous y sentons toujours sa présence, surtout au printemps quand dans la ville fleurissent les acacias blancs, qu’il y avait plantés et soignés avec l’amour.

Dès sa fondation, Odessa était une ville cosmopolite où plusieurs langues se mêlaient. Au début, les Italiens s’étaient imposés, car à l’époque leur langue était encore la plus usitée parmi les commerçants de cités portuaires de la Méditerranée. Ensuite viendront des Grecs qui garderont une certaine influence tout au long du XIXe siècle. Le duc de Richelieu, qui administrera la ville et sa région de 1803 à 1814, donna leur chance aux Français, réfugiés politiques comme lui, qui étaient assez nombreux dans l’administration de la Nouvelle Russie. C’était l’époque où le français était la première langue parmi les élites russes, et même le grand poète russe Alexandre Pouchkine qui a beaucoup aimé son séjour à Odessa6, parlait le français avant d’avoir appris le russe grâce aux serviteurs de la maison paternelle. Quant aux Juifs, présents dans ce lieu depuis des temps immémoriaux, ils devinrent encore plus nombreux à partir des années 1820-1830. Ils venaient de Pologne, d’Allemagne ou de la zone de résidence de l’ouest de Russie. Leur pourcentage dans la ville ne cessait de croître pour atteindre le tiers de la population à la veille de la 1ère guerre mondiale7. Dans la ville on les appelait couramment des Galitsianer pour commémorer les trois cents familles de marchands, venus « en reconnaissance » principalement de la ville de Brody, de la région de Galicie qui faisait alors partie de l’Empire d’Autriche. Pour compléter le tableau il faut préciser que l’arrière-pays agricole de la Nouvelle Russie qui deviendra un vrai grenier à blé de la Russie, était peuplé en majorité d’Allemands, mais également de Juifs, qui pouvaient devenir de prospères exploitants, comme le père de Léon Trotski.

La plupart des Juifs d’Odessa y vivaient mieux que les habitants de shtetlekh8, certains se retrouveront à la tête de grandes fortunes, comme les familles de banquiers Ashkenazi, Brodsky, Ephrussi, Rafalovitch ou bien Khais, d’autres devant se contenter d’un destin plus modeste.

La vie intellectuelle d’Odessa

Mais ce qui est encore plus fascinant que cette réussite matérielle de quelques-uns, c’est la richesse de la vie intellectuelle et artistique de l’Odessa juive.

Ce mouvement s’affirme surtout après 1855 quand décède le tsar Nicolas 1er, communément appelé le gendarme d’Europe. Son fils Alexandre II entame alors des réformes sociales et politiques qui transformeront le pays. La communauté juive d’Odessa profitera de cette nouvelle liberté, en devenant le centre intellectuel en trois langues : yiddish, russe et hébreu.

Le mouvement sioniste, représenté par le cercle des Amants de Sion sedéveloppe grâce à Léon Pinsker9 et Moshé Lilienblum10. En 1896 paraîtra la première revue culturelle hébraïque HaShiloah, animé tout d’abord par Ahad ha-Am11 puis par Haïm Nahman Bialik12, le premier grand poète qui avait choisi d’écrire surtout en hébreu. Les grands écrivains yiddish comme Mendele Moïkher Sforim (1836-1917) et Cholem Aleïkhem (1859-1916) se rencontrent pendant quelques années dans des cafés d’Odessa. Même dans les domaines scientifiques les Juifs odessites étaient à la pointe du progrès : Ilya Metchnikov, dont le grand-père maternel Leon Nevakhovitch (1778-1831) était considéré comme le fondateur de la littérature russo-yiddish, était un savant mondialement connu. Il avait découvert le mécanisme de la phagocytose, c’est-à-dire les défenses immunitaires contre les bactéries, et avait reçu en 1908 le prix Nobel de physiologie. Il avait enseigné pendant plusieurs années à la faculté des sciences d’Odessa qui porte aujourd’hui son nom. Parmi ses meilleurs étudiants il y avait Waldemar Haffkine (1860-1930) le premier microbiologiste à développer les vaccins contre le choléra et la peste bubonique.

Après la première guerre mondiale et la révolution russe de 1917 apparaît toute une pléiade des jeunes écrivains et poètes qui choisissent d’écrire en russe, tout en restant fidèle à l’esprit odessite. En premier lieu il faut citer Isaac Babel13 (1894-1940) dont toute l’œuvre est traduite en français. Mais n’oublions pas Valentin Kataev, le duo Ilf et Petrov, les poètes Vera Imbert et Édouard Bagritski. La liste pourrait être bien plus longue… AS

Ada Shlaen, MABATIM.INFO


Post-scriptum : Depuis le 24 février 2024 et l’attaque de la Russie contre l’Ukraine, ce pays est devenu le point du mire de l’opinion mondiale. De jour en jour nous prenons conscience d’assister à un conflit majeur qui peut même être comparé aux deux guerres mondiales du XXe siècle qui ont endeuillé tous les continents et en particulier notre vieille Europe. Nous essayons de saisir et d’assimiler des faits effroyables, nous cherchons des instruments pour pénétrer dans cette nouvelle réalité, de la replacer dans un cadre historique sans lequel nous ne pouvons pas comprendre ce qui sépare et unit les deux peuples proches, le russe et l’ukrainien, qui sont en train de devenir des ennemis implacables. Le livre d’Isabelle Némirovski peut devenir une aide inestimable dans la compréhension de la tragédie qui se déroule sous nos yeux. ♦

1 Édition : Honoré Champion, Paris

2 Vous pouvez rencontrer Isabelle Némirovski le 19 juin pendant le Festival des cultures juives ou bien le 23 juin au siège de l’association « Les amis d’Odessa ». Tous les renseignements sont sur le site de l’association.

3 Zone de résidence (en russe : черта оседлости) Il s’agissait des régions occidentales de l’Empire russe où les Juifs étaient obligés de résider.

4 Vladimir Jabotinski Les Cinq, Édition des Syrtes, traduction de Jacques Imbert

5 José de Ribas est mort le 14 décembre 1800, tandis que Paul 1er fut assassiné par des conjurés le 23 mars 1801.

6 Le séjour de Pouchkine commença en juillet 1923 pour s’achever fin juillet 1824

7 Population totale d’Odessa était de 630 000 en 1914

8 Petites villes de la zone de résidence

9 Léon Pinsker (1821-1891), médecin qui milita la majeure partie de sa vie pour l’intégration des Juifs russes, mais après les pogroms de 1881 se tourna vers le sionisme naissant.

10 Moshé Lilienblum (1843-1910)

11 Ahad haAm (1856 -1927) Il est l’un des pères de la littérature hébraïque moderne. Ce sioniste de première heure séjourna à plusieurs reprises en Palestine et s’installa à Tel-Aviv en 1922.

12 Haïm Nahman Bialik (1873-1934)

13 Isaac Babel (https://mabatim.info/2015/10/02/isaac-babel-1894-1940/)

Un commentaire

  1. Vos articles sont toujours intéressants, merci.
    Cette Némirovsky est-elle aparentée à Hélène ?

    J’aime

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