« Ivan Sergueïevitch Tourgueniev » : des plaines russes aux rives de la Seine 1/2

Il y a donc une littérature en Russie ?!!!

Lorsque Marie-Eugène-Melchior de Vogüé1 a publié en 1886 son recueil d’articles, intitulé le Roman russe, il ne s’attendait probablement pas au grand succès de son livre qui connaitra plusieurs rééditions et restera bien longtemps un ouvrage de référence. Ce gros « pavé » de près de 400 pages, écrit par un homme qui avait vécu longtemps en Russie, connaissait la langue du pays, avait tissé des relations amicales et familiales avec des Russes, répondait à merveille à l’attente des lecteurs français, déconcertés souvent par des auteurs comme Dostoïevski ou Tolstoï, commentés par les critiques littéraires de l’époque avec beaucoup d’enthousiasme.

Pourtant la littérature russe n’était plus alors une terra incognita ; les noms d’Alexandre Pouchkine, de Mikhaïl Lermontov ou bien de Nicolas Gogol étaient déjà connus de leur vivant2, c’est-à-dire dans la première moitié du XIXᵉ siècle ; des traductions existaient, mais elles étaient en général de piètre qualité. Grâce à quelques amoureux de la poésie, comme Prosper Mérimée, l’un des premiers passeurs de la littérature russe, qui avait appris la langue pour traduire les textes de Pouchkine, les lecteurs se mirent à apprécier ces auteurs qui semblaient alors assez exotiques.

Mais le vrai changement interviendra dans la seconde moitié du XIXe siècle, surtout grâce à l’écrivain Ivan Sergueïevitch Tourgueniev qui durant de longues années avait vécu en Occident. Dans les années 1840 il avait étudié à l’université de Berlin puis dans les années 1860 s’était fixé dans la ville thermale de Baden-Baden d’où il fut littéralement chassé par la guerre franco-prussienne de 1870-71. Après la chute de Napoléon III, il s’installa en France où il avait noué une relation très amicale avec Gustave Flaubert et pris une part très active à la vie littéraire parisienne. Guy de Maupassant, Émile Zola, George Sand, Edmond de Goncourt ou bien Alphonse Daudet faisaient partie de ses relations, voire des amis proches et pour finir il se sentait plus à l’aise à Paris que dans son pays natal où il était souvent en butte aux critiques. Il devint alors non seulement l’auteur russe le plus populaire hors de Russie, mais de plus était considéré comme une sorte d’« ambassadeur de la culture russe » en Occident. Ce véritable polyglotte, car en plus du français, de l’anglais et de l’allemand, il parlait et écrivait également l’espagnol, l’italien, et même un peu le polonais, supervisait volontiers non seulement les traductions de ses propres œuvres, mais aussi celles de plusieurs auteurs russes, contribuant ainsi grandement aux succès de ses confrères dans plusieurs pays européens.

Un représentant de la noblesse russe

Ivan Tourgueniev est né le 28 octobre 1818 dans la ville d’Orel, éloignée de près de 370 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Son enfance s’écoula dans la propriété Spasskoïe-Loutovinovo qui appartenait depuis plusieurs générations à sa famille maternelle. Il aimait cet endroit, mais il le voyait aussi comme un symbole de la Russie obscurantiste et despotique où des nobles, comme sa propre mère, profitaient du servage pour tyranniser non seulement leurs serfs, mais aussi leur entourage. Ainsi Tourgueniev, tout en se sentant viscéralement attaché à ce domaine, avait un regard critique et acéré sur son milieu, sur ses proches, conscient du fait que leur vie facile et confortable reposait sur les souffrances de paysans sur lesquels ils avaient littéralement droit de vie et de mort.

Il faut reconnaître que c’était une belle propriété, entourée d’un parc, avec des multiples parterres de fleurs. Grâce à son grand-oncle Ivan Loutovinov, dans la propriété apparut un théâtre où jouaient des acteurs serfs. Sa mère Varvara Petrovna, née Loutovinova, devenue propriétaire du domaine, garda ce théâtre et comme elle aimait beaucoup la musique et les chants, elle y rajouta même un orchestre et un chœur, formée par des jeunes paysannes.

Tourgueniev n’était pas le seul écrivain russe à chérir la maison de son enfance. Nous pouvons voir le même attachement chez plusieurs auteurs russes de sa génération, nés dans de vieilles familles nobles et qui représentaient souvent ces « Nids de gentilshommes »3 dans leurs œuvres. Pouchkine aimait beaucoup le domaine familial de Mikhaïlovskoïe où il est d’ailleurs inhumé, Léon Tolstoï ne pouvait pas vivre loin de Iasnaïa Poliana où sa tombe, très simple, sans pierre, sans croix se trouve au bord d’un ravin, Lermontov, exilé dans le Caucase où la Russie menait une guerre coloniale, garda la nostalgie de la grande propriété de Tarkhany, acheté par ses grands-parents en 1794 et où il sera enterré en 1841 après un duel fatidique à l’âge de 27 ans…

Spasskoïe-Loutovinovo appartenait donc à la mère du futur écrivain qui l’avait hérité en 1813. Son enfance, comme son adolescence d’ailleurs, furent tout particulièrement pénibles. Son père mourut deux mois avant sa naissance et sa mère se remaria rapidement, en épousant un homme frustre et violent. Toute petite, Varvara était le souffre-douleur de son beau-père ; à seize ans, fuyant ses avances, elle trouva refuge dans la maison d’Ivan Loutovinov qui prit soin de lui donner une éducation soignée, en engageant de bons précepteurs. Il fit d’elle l’unique héritière de son immense fortune, composée de plusieurs propriétés avec plus de 5000 serfs et d’un capital qui avoisinait un million de roubles. Nous étions alors une cinquantaine d’années avant l’abolition du servage que son fils va stigmatiser dans plusieurs œuvres.

À l’époque, elle avait déjà presque trente ans, son entourage la considérait comme une vieille fille, d’autant plus qu’elle était plutôt laide avec un caractère acerbe et aigri. Mais elle souhaitait se marier, fonder une famille et fera tout pour atteindre ce but. En 1815 elle fit connaissance de Sergueï Tourgueniev, un très beau jeune lieutenant de 23 ans qui avait combattu vaillamment pendant la bataille de Borodino4 de 1812 où il avait été blessé. De l’avis de plusieurs contemporains, il était considéré comme l’un des plus beaux hommes de son époque. Après cette bataille, il fut décoré de la croix de Saint-Georges, mais il ne put pas continuer la campagne militaire à cause de sa blessure. Il ne revint dans son régiment qu’après la victoire de la Russie sur les troupes napoléoniennes. Alors il séjourna en Europe, comme le reste de l’armée russe, pendant deux longues années durant lesquelles Sergueï put découvrir un tout autre mode de vie. Rentré en Russie, il ne participa pas à la formation des sociétés secrètes, entamée par de nombreux jeunes militaires qui prônaient la nécessité des réformes sociales ; néanmoins, il partageait leurs idéaux5. Il était alors plus préoccupé par sa situation personnelle qui n’était guère brillante. Il appartenait à une ancienne famille noble, mais très appauvrie ; son père ne possédait plus qu’un petit village avec une centaine de serfs. Sergueï comprit très vite tous les avantages d’un mariage avec la riche héritière qui tomba éperdument amoureuse de lui. Effectivement quelques mois plus tard leur union fut célébrée. Et un an plus tard, le 4 novembre 1816 naquit leur fils aîné, Nicolas, suivi en octobre 1818 par Ivan. Les garçons ressemblaient physiquement à leur père ; ils étaient beaux, malheureusement ils avaient aussi son caractère, ils manquaient d’assurance et de fermeté, surtout Nicolas.

Dans cette famille Varvara Petrovna était le personnage le plus important. Son entourage craignait ses accès de colère, les serviteurs, pourtant très dévoués, étaient régulièrement punis, sans parler des serfs du domaine qu’elle considérait comme des objets plus que des hommes. Plus tard, Tourgueniev n’aimera pas évoquer son enfance, se souvenant des châtiments corporels qui étaient pour sa mère l’outil pédagogique privilégié. Quant à son père, il lui savait gré de deux choses : il lui avait appris à jouer aux échecs et découvrir les plaisirs de la chasse.

Bien des années plus tard il se souvenait :

« Mon enfance ne m’avait pas laissé aucun souvenir agréable. Je craignais ma mère plus que tout. J’étais puni pour chaque peccadille, bref je subissais un dressage comme une jeune recrue. Rares étaient les jours où je n’étais pas fouetté. Un jour où ’ai osé demander la raison de la punition, ma mère déclara : tu dois le savoir mieux que moi ».

Pourtant cette mère sévère et tatillonne prenait très au sérieux l’éducation de ses fils. L’apprentissage des langues étrangères venait en premier et les garçons, déjà tout jeunes, étudiaient trois langues : le français, l’allemand et l’anglais, sans parler du latin et du grec qui faisaient aussi partie de leur programme. Varvara Petrovna et son mari, comme la plupart des nobles russes de l’époque, parlaient parfaitement le français qui était la première langue pour tous les membres de la famille. Elle avait une sorte de mépris pour le russe, ce qui n’était pas rare à l’époque ; pour elle le russe était la langue des serfs, la langue du peuple. Cependant, Sergueï Tourgueniev comme la plupart des militaires russes qui faisaient partie de la couche la mieux instruite de la société russe du début du XIX siècle, avait reçu une bonne éducation, parlait très bien le russe et encouragea ses fils à l’étudier et à l’approfondir. Lorsqu’il était absent de la maison, il exigeait un envoi quotidien de lettres, écrites en russe. Évidemment les enfants utilisaient leur langue maternelle, en fréquentant les enfants de serfs qui étaient souvent leurs compagnons de jeux. Il faut aussi signaler le rôle des serviteurs de la maisonnée, dont certains étaient bien instruits. Tourgueniev racontait volontiers que son premier livre russe lui avait été donné par un laquais de son père, un certain Léon Sierebriakov qui lisait en cachette les auteurs classiques ; il avait un faible pour Mikhail Kherasskov, très apprécié à l’époque de Catherine II quand il était surnommé d’« Homère russe », mais déjà très peu lu une vingtaine d’années après sa mort en 1807. Depuis son enfance, Ivan aimait beaucoup la lecture, et heureusement pour lui, la bibliothèque familiale était très riche, plus de 20 000 volumes dans plusieurs langues. Nicolas et Ivan prenaient aussi des cours de musique avec des professeurs particuliers, ils jouaient de la flûte, du violon et du piano et la musique devenait au cours des ans de plus en plus important pour le futur écrivain.

Les années d’études

Cette enfance au milieu de la nature prit fin en 1827 quand la famille déménagea pour Moscou où les deux frères devinrent internes dans un pensionnat privé. Pendant les deux premières années de leur scolarité, les parents séjournaient en Allemagne et leur oncle paternel Nicolas Nicolaïevitch était désigné comme tuteur. Nicolas et Ivan appréciaient d’ailleurs un tel arrangement. Cet oncle, comme leur père, avait participé à la campagne contre l’empereur Napoléon et en 1814 il était entré dans Paris avec l’armée russe. Ivan aimait beaucoup ses récits, on dirait qu’il pressentait déjà son long séjour dans la capitale française. Au bout de six ans, en 1833, Ivan qui avait alors 15 ans, intégra la faculté des Lettres de l’Université de Moscou. Les examens d’entrée devaient être durs car sur 167 postulants seulement 25 furent reçus.

Mais déjà l’année suivante, pour des raisons familiales, il demanda son transfert pour l’Université de Saint-Pétersbourg. Son frère intégra alors une école militaire et Varvara Petrovna considérait que toute la famille devait le suivre. Ivan fut inscrit à la faculté de philosophie, mais ce séjour dans la capitale s’avéra être plus difficile que prévu. Peu de temps après leur arrivée, à l’automne 1834, son père décéda prématurément à l’âge de 41 ans. Ivan mit beaucoup de temps pour s’en remettre et doubla même une année. Il obtint son diplôme en 1838 avec de bons résultats à la grande satisfaction de sa mère qui le voyait déjà devenir un haut fonctionnaire de l’Empire. Quant au jeune homme, il envisageait plutôt une carrière universitaire et, de plus, encouragé par son professeur de lettres, rêvait de devenir poète. D’ailleurs ses premiers poèmes furent publiés à la même époque dans la prestigieuse revue le Contemporain, fondée en 1836 par Alexandre Pouchkine.

Premier séjour en Occident

En mai 1838 après l’obtention de son diplôme, comme de nombreux nobles russes de l’époque, Tourgueniev se rendit en Allemagne pour continuer ses études à la faculté de Berlin. C’était alors un passage obligé pour des jeunes qui souhaitaient approfondir leurs connaissances académiques, surtout en philosophie. Pour finir il y passera les cinq années suivantes ; il n’était pas pressé de revenir en Russie sous le joug de Nicolas Ier où l’abolition du servage tardait à être prononcée. Tourgueniev fréquenta alors des Russes de son âge et devint proche de Mikhaïl Bakounine6, le futur révolutionnaire et le théoricien de l’anarchisme. Ensemble ils passèrent même des vacances dans le domaine familial des Bakounine, Priamoukhino où Ivan tomba amoureux de la sœur de son ami, Tatiana. Elle était de deux ans son aînée et le considérait plus comme un frère ; à la fin de l’été, les jeunes gens se séparèrent sans trop de regrets. Nous trouvons l’écho de cet amour dans plusieurs poésies de Tourgueniev. Un peu plus tard, revenu chez lui à Spasskoïe-Loutovinovo, Tourgueniev aura une liaison avec une jeune couturière Avdotia Ivanova7qui donnera naissance à une petite fille, Pélagueïa. D’après la loi russe il ne pouvait pas la reconnaître officiellement, mais il va s’en occuper en père bien attentif.

Une courte carrière de fonctionnaire

En janvier 1843 la mère d’Ivan était pour une fois contente de lui, il semblait oublier ses rêves de devenir poète et ne se voyait plus enseigner à l’université. Il rentra au ministère des Affaires Intérieures et semblait prêt à y faire carrière, surtout qu’il faisait partie d’un comité, censé préparer la réforme du servage qui lui tenait tellement à cœur. Il considérait qu’il connaissait bien les monstruosités de cette institution et rêvait de participer à son abolition.

Il faut préciser que le jeune Tourgueniev voyait ces horreurs pratiquement tous les jours, et son opposition créait des conflits entre lui et sa mère qui ne pouvait même pas imaginer un autre système social. Comme exemple on peut relater l’histoire de Porphyre Koudriachov, le jeune serf qui accompagnait son maître dans le voyage européen. Il est devenu pour Tourgueniev un bon ami et avait obtenu à Berlin son diplôme de médecin. Or à son retour en Russie, Varvara Petrovna refusa, malgré toutes les supplications de son fils, de rendre la liberté à Porphyre qui ne fut affranchi qu’en 1850 après le décès de sa propriétaire.

Mais Tourgueniev ne fera pas une brillante carrière dans l’administration impériale ; très vite il se rendit compte que la carrière de fonctionnaire n’était pas faite pour lui. Il fut vite déçu par l’essence même du travail qu’il devait accomplir, rechignait à respecter les horaires et les délais imposés. Assez rapidement il prit un congé sans solde et démissionna de son poste au printemps 1845 au grand déplaisir de sa mère.

À la même période, ses activités littéraires s’étoffaient, ses textes poétiques paraissaient régulièrement dans différentes revues de la capitale et surtout dans Le Contemporain à l’audience grandissante et il commençait aussi à s’intéresser aux autres genres littéraires : récits, pièces, nouvelles, voire critiques littéraires…

Les premiers succès littéraires

Tourgueniev jouissait au début de sa carrière d’un succès d’estime ; mais à partir de la fin des années 1840, après la publication en 1847, toujours dans Le Contemporain, de la nouvelle « Le Putois et Kalinytch », il commença à être considéré surtout comme un prosateur très prometteur et gagna une grande popularité auprès des lecteurs, aussi bien en Russie qu’à l’étranger. Cette nouvelle de quatorze pages sera la première dans le recueil Récits d’un chasseur8 publié en 1852 et traduit très rapidement dans plusieurs langues. Le grand succès de cette publication rassura le jeune écrivain, car il arrivait juste au moment où Tourgueniev pensait sérieusement à abandonner l’écriture, persuadé de l’insignifiance de ses premiers écrits.

La rencontre fatidique avec la femme de sa vie

L’année 1843 va devenir très importante pour le jeune écrivain de 25 ans à cause de la rencontre vraiment fatidique qui va entièrement bouleverser sa vie. En se rendant un soir de novembre à l’Opéra italien de Saint Pétersbourg, il entendit pour la première fois la cantatrice franco-espagnole Pauline Viardot9, la sœur de la célèbre Maria Malibran10, au talent unanimement reconnu par ses contemporains, y compris par d’illustres musiciens tels que Berlioz, Liszt, Meyerbeer, Saint-Saëns, Chopin… Elle chantait la partie de Rosine dans le Barbier de Séville. Tourgueniev aimait beaucoup la musique et était un habitué des salles de concert et de l’opéra. Il fut immédiatement conquis par la voix de Pauline et sa présence sur la scène. Mais pouvait-il se douter alors que sa vie allait être complètement transformée par cette soirée ? Ainsi débuta ce que Guy de Maupassant avait appelé « la plus belle histoire d’amour du 19 siècle ».

Pauline Viardot

Elle dura quarante ans et prit fin avec la mort de l’écrivain en 1883. Néanmoins elle garde une bonne part de son mystère et encore aujourd’hui nous ne pouvons que constater la profondeur réelle de leur attachement mutuel et l’impact que cet évènement va avoir sur la vie de Tourgueniev. Il est important de préciser que Pauline était déjà mariée avec Paul Viardot, bien plus âgé qu’elle, un homme de lettres confirmé, historien d’art réputé qui assura pendant plusieurs années la direction de l’Opéra italien de Paris. Or si Tourgueniev tombe amoureux de Pauline, il est aussi indéniable que Paul va devenir son ami le plus cher ; ils partageaient des valeurs communes qui concernaient tout aussi bien l’art que les problèmes sociaux de l’époque. Ils aimaient aller à la chasse ensemble, or il s’agissait d’une activité importante pour le jeune Russe ! Louis Viardot possédait une grande érudition et les deux hommes traduiront ensemble les œuvres des auteurs russes comme Gogol ou Pouchkine.

Évidemment la vie ultérieure de Tourgueniev ne va pas se résumer à sa relation avec les Viardot et surtout avec Pauline ; en 1843 il avait à peine entamé son travail littéraire, mais il trouva déjà une sorte de point d’encrage qui ne bougera plus. Bien des années plus tard il écrivit à Pauline :

« Je vous assure que le sentiment que j’ai pour vous est une chose tout à fait nouvelle dans le monde, qui n’a jamais été et qui ne se répétera jamais ! »11

Ces trois personnes liées par des sentiments forts et divers vont former au fil des ans une sorte de cellule familiale (re)composée, liée par la loyauté, le respect et la fidélité.

Varvara Petrovna détestait Pauline et voyait en elle le principal obstacle dans la vie de son fils qui devait d’après elle faire un beau mariage et reprendre son poste au ministère. Tout d’abord elle essayait de le raisonner, le suppliant d’oublier la « maudite tzigane », une « saltimbanque et une femme mariée de surcroît » ; ensuite elle lui coupa les vivres ce qui le mettait dans une situation financière assez précaire car à l’époque ses honoraires étaient encore assez modestes. Pour cette raison, entre 1848 et 1850, Tourgueniev était heureux d’avoir la possibilité de se réfugier dans la propriété familiale des Viardot au château de Courtavenel, même en l’absence des hôtes, lorsque ses rentrées financières étaient devenues bien moindres.

Les vacances parisiennes

Lassé par cette discorde familiale et souhaitant se rapprocher de Pauline, Tourgueniev commence à la suivre dans des endroits où elle devait se produire. On le voit alors à Berlin, à Dresde, à Londres, à Paris. Pour finir il va quitter la Russie en 1847 et il restera en Occident jusqu’à 1850 ; pendant la majeure partie de cette période il séjournera en France où en février 1848 il sera le témoin de la révolution et de la proclamation de la deuxième République par Alphonse de Lamartine. La vie politique française était alors très animée et s’inscrivait dans un large mouvement révolutionnaire, appelé le Printemps de nations qui déferlait dans plusieurs pays européens surtout en France, en Allemagne et en Hongrie. Tourgueniev n’était jamais un homme d’action, mais dans ces circonstances il sera un spectateur très attentif ce dont témoignent plusieurs de ses lettres.

Ces trois ans deviendront aussi pour Tourgueniev une période d’intense travail. À Paris, il avait continué l’écriture de ses Récits d’un chasseur qui étaient publiés au fur et à mesure avec un succès grandissant. Se trouvant à l’étranger, il peint d’une manière fidèle et tendre, avec une pointe de nostalgie, les paysages de la Russie centrale qui lui semblent être si beaux et touchants. Mais il profite surtout de cette occasion pour exprimer des critiques virulentes de la vie sociale russe qui étouffait littéralement l’opinion publique pendant ces dernières années du règne de Nicolas Ier, surnommé « le gendarme de l’Europe ». Le livre fut conçu comme un ensemble de nouvelles, reliées par le narrateur, un propriétaire terrien passionné de chasse, qui rencontre au fil de ses pérégrinations différents personnages, surtout des paysans et des nobles.

Cependant, en juin 1850, presque à contre-cœur, Tourgueniev décida de rentrer en Russie. Dans la dernière lettre adressée aux Viardot, il écrivait avec tristesse :

« Je laisse mon cœur ici. »

Les raisons de son retour étaient doubles : politiques et familiales. Il se trouve que dès le début de l’agitation révolutionnaire au printemps 1848, le tsar Nicolas Ier, très effrayé par ces mouvements sociaux et nationaux, avait fait paraître un manifeste qui mettait en garde les sujets de l’Empire contre les désordres. Le régime se durcit et les citoyens russes qui se trouvaient alors à l’étranger étaient invités à revenir rapidement dans leurs pénates. Dans le cas contraire ils pouvaient être considérés comme des émigrés politiques. C’est à ce moment que Bakounine choisit d’ailleurs cette alternative. Tourgueniev hésita presque deux ans, et au printemps de 1850 il écrivit à Pauline Viardot :

« Je ne vous dirai qu’une chose : vous me recommandez d’être prudent : la prudence me conseille de revenir sur le champ : rester plus longtemps en Europe serait de la plus haute imprudence. »

De plus son frère le pressait de rentrer à cause de la grave maladie de leur mère ; il n’avait plus le choix, il devait retourner en Russie, ce qu’il fit en été 1850. AS♦

[à suivre]

Ada Shlaen, MABATIM.INFO


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1 Marie-Eugène-Melchior de Vogüé (1848-1910) était un homme de lettres et diplomate français. Ce passionné de littérature était membre de l’Académie française et de l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg. Affecté en Russie, il épousa en 1878 Alexandra Annenkov, fille d’un aide de camp d’Alexandre II. À partir de ce moment, il abandonna la diplomatie et se consacra à la littérature, devenant le premier grand spécialiste de la littérature russe en France.

2 Alexandre Pouchkine (1799-1837), Nicolas Gogol (1809-1852), Mikhaïl Lermontov (1814-1841)

3 Nid de gentilhomme est le titre d’un roman de Tourgueniev publié en 1859.

4 La bataille de Borodino ou de la Moskowa eut lieu le 7 septembre 1812, en principe elle fut gagnée par l’armée française et elle permit aux Français d’entrer à Moscou. Mais cette victoire s’avéra être une sorte de guet-apens et le prélude à la désastreuse retraite de la Grande Armée vers la France.

5 D’après plusieurs historiens russes, comme Nicolas Tchernov, le père de l’écrivain se trouvait pendant de longues années sous la surveillance de la police secrète russe.

6 Mikhaïl Bakounine (1814-1876) Ce descendant d’une ancienne famille noble peut être considéré comme le premier révolutionnaire russe professionnel connu en Occident. Il considérait que la révolution doit servir avant tout à libérer l’homme ; d’où son hostilité envers l’État qui d’une manière ou d’une autre va asservir l’Homme.

7 Pelagueïa ou Pauline Tourguenieva, née en 1842, était l’unique enfant de l’écrivain.

8 Récits d’un chasseur on utilise souvent aussi le titre Mémoires d’un chasseur

9 Pauline Viardot (1821-1910) est née dans une famille de musiciens et fut formée par son père le ténor espagnol Manuel Garcia, l’un des créateurs du Barbier de Séville. Elle poursuivra plusieurs carrières musicales parallèles, celle de pianiste, de cantatrice, de compositrice, d’enseignante.

10 Marie Malibran (1808-1836) ; au XIXᵉ siècle on disait La Malibran, comme au XXᵉ La Callas ! Elle a débuté sur scène à 5 ans et est morte prématurément à 28 ans de suite d’une chute de cheval.

11 Les différentes citations de Tourgueniev sont tirées des livres du professeur Henri Granjard, Ivan Tourgueniev et les courants politiques de son temps et Ivan Tourgueniev, la comtesse Lambert et « Nid de seigneurs ».

2 commentaires

  1. je ne connaissais pas la Russie d’Ivan Sergueïevitch le servage Bakounine mais celle de Boris Pasternak et de Maïakovski là je comprends la Russie blanche et rouge merci pour votre article

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