Versailles 20/4/2022 : « Journée nationale du souvenir de la déportation »

Mon père Victor David SATTINGER, né en 1899, était autrichien.

À 27 ans il vint à Paris pour fuir l’antisémitisme de l’Autriche.

Il assiste à des cours, des conférences à la Sorbonne et à l’Alliance Française. Il désirait devenir professeur de littérature.

C’est à Paris qu’il rencontra ma mère Renée Rachel Moscovici, française.

Ils se marièrent en 1929. Ils eurent deux enfants ma sœur Colette et moi-même.

Le 1ᵉʳ septembre 1939 la deuxième guerre mondiale éclate, mon père s’engage dans la légion étrangère, il est démobilisé en 1940.

Le 3 octobre 1940 la loi portant statut des Juifs est adoptée par le gouvernement de Vichy. Il s’agissait de leur recensement.

Mon père, qui voulait être en règle avec la loi, obéit à cette injonction. L’inscription « JUIF » est apposée en rouge sur ses papiers d’identité.

Ma mère prétendit avoir égaré sa carte d’identité pour ne pas y voir inscrit « JUIVE »

Le 13 mai 1941, mon père reçoit une convocation, de la Préfecture de Police de Paris, l’invitant à se présenter, pour examen, le 14 mai 1941 au gymnase Japy dans le 11ᵉ arrondissement, où nous résidions.

Il se présenta, craignant des représailles à l’encontre de sa femme et de ses enfants s’il ne se présentait pas.

3 747 Juifs ont été arrêtés et 2747 Juifs ne se sont pas présentés.

Notre insouciance d’enfants de 7 et 6 ans disparue ce jour-là et ne revint jamais.

Notre père a été interné dans le camp de Pithiviers (Loiret) durant 14 mois.

Nous lui avons rendu visite plusieurs fois et gardé ce souvenir pénible de voir notre père, un homme si honnête, derrière des fils barbelés.

À partir du 13 août 1941, pour les Juifs les entraves à la vie courante se succédaient : interdiction de posséder un poste de radio, interdiction de sortir de chez eux entre 20 heures et 6 heures, interdiction de fréquenter les établissements de spectacle, théâtres, expositions, concerts, musées, etc. Ils ne devaient voyager que dans le dernier wagon des rames du métro.

Le 29 mai 1942 parut le décret infâme imposant aux Juifs, dès l’âge de 6 ans, de porter l’étoile jaune, elle fut cousue sur nos vêtements.

Le 16 juillet 1942 a lieu la rafle dite du « Vel’ d’Hiv ». Nous étions cachés dans une chambre de bonne de notre immeuble.

À Paris 13 152 Juifs sont arrêtés et parqués durant deux jours dans le vélodrome d’hiver.

« Je pars pour une destination inconnue »

Dans le camp de Pithiviers, pour laisser la place aux victimes de cette rafle, le 17 juillet 1942, 928 internés sont déportés vers Auschwitz par le convoi n°6. C’est le départ de mon père.

Ma mère reçoit un colis contenant des vêtements et objets personnels appartenant à mon père, accompagnés d’une carte datée du 17 juillet 1942 sur laquelle il avait écrit « Je pars pour une destination inconnue ».

Notre présence à Paris n’étant plus indispensable et devenue trop dangereuse, ma mère décide d’essayer de se rendre à Toulouse où habitait une de ses sœurs. Mais pour cela il fallait franchir illégalement la ligne de démarcation séparant la zone nord de la zone sud.

Nous l’avons fait, en plein jour, à travers champs, entre deux passages de patrouilles allemandes, c’était très dangereux.

À Toulouse nous étions en location dans une villa mais avec une fausse adresse à Auch où il n’y avait personne.

Cette situation clandestine ne nous permettait pas d’être inscrits à l’école. Une institutrice particulière venait à domicile nous faire travailler.

Chez cette dame, nous avons trouvé refuge après avoir quitté précipitamment notre domicile ; deux policiers français y étaient venus chercher les valises entreposées dans la chambre de notre sous-locataire, un Juif allemand, qu’ils venaient d’arrêter.

Nous sommes restés cachés plusieurs jours, sans sortir, chez cette généreuse et courageuse famille.

Bien plus tard, après la guerre, nous avons retrouvé celle qui avait été notre institutrice. Nous lui avons fait attribuer, par le Yad Vashem, le Mémorial à Jérusalem, la médaille de « Juste parmi les Nations » ainsi que la Légion d’Honneur.

Notre présence à Toulouse étant devenue trop risquée, en cas de contrôle, nous sommes allés habiter dans une ferme à la campagne.

Le 6 juin 1944 nous apprenons le débarquement des troupes alliées, puis la libération de Paris le 20 août 1944.

Nous retournons dans la capitale, nous sommes libres !

Le 8 mai 1945 c’est la capitulation de l’Allemagne, partout c’est la fête.

Pour nous quelle amère victoire !

Le triste bilan de notre situation s’établit ainsi :

— nous n’avons jamais reçu de nouvelles de notre père. Les visites faites à l’hôtel Lutétia, où étaient rapatriés les survivants, ont été vaines. Il était « porté disparu ».

Bien plus tard j’ai trouvé, dans les archives allemandes, la date du décès : le 13 octobre 1942.

— quatorze personnes de notre famille avaient péri en déportation ;

— notre appartement de Paris avait été pillé ;

— notre magasin avait été confié à un gérant aryen. Il nous fut restitué après une action en justice ;

— ma mère était sans ressources.

Durant cette guerre nous avons séjourné dans sept villes, à douze adresses différentes et dormi dans vingt-six lits.

Lors d’une soirée organisée, à Paris, par le Comité Français pour Yad Vashem, monsieur Ben Elissar, alors ambassadeur d’Israël en France déclarait :

« Yad Vashem n’est pas un musée mais un lieu de mémoire pour que toutes les nations se souviennent et que l’on puisse dire : ‘’Plus jamais ça !’’ ».

Il ajouta :

« Les camps n’ont pas été libérés, les alliés ont obtenu la victoire, mais pour nous les camps restent un cimetière ».

GS

Gérard Sattinger, MABATIM.INFO

2 commentaires

  1. Il est nécessaire de faire savoir au monde entier que la souffrance ressentie du fait de la Shoah ne concerne pas seulement la génération qui a suivi l’Inommable (Elie Wiesel évoquait un « Auschwitz qui a brisé les mots ») mais aussi les suivantes. Les Juifs actuels continuent de souffrir de la plaie qu’a laissé la Shoah au plus profond de leur chair sans possibilité d’une éventuelle cicatrisation.

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