Moïse, l’étrange défaite : Freud face au nazisme

Par Marc Nacht,
[19 mai 2026]

Moïse brisant les Tables de la Loi (Rembrandt)

L’imprévu nous guette au coin de la rue. Par définition on ne le connaît pas, ou on ne le connaît que trop. Sa grimace déborde l’actualité depuis la nuit des temps.

Amalek, certain de défaire le peuple qui suivait Moïse à sa sortie d’Égypte, aura bien des successeurs. Périodiquement se présente un nouvel Haman, son lointain descendant qui sera défait par la reine Esther.

De nos jours de froidure d’avenir, en dépit du réchauffement climatique, les candidatures ne manquent pas. Je les inciterais à lire ce que Boualem Sansal écrivait avant de vouloir quitter le doux pays des droits et nombreux règlements empilés à partir du 8 mai 1945, décès officiel de la bête immonde.

Avant même que le djihadisme ne débarque mine de rien par Le train d’Erlingen1 (Boualem Sansal, Éditions Gallimard, 2018) notre P-DG aurait pu trouver un refuge méditatif dans Le village de l’Allemand. Rien de plus sûr que la gamme d’un officier nazi pour expier ce crime contre l’humanité que fut la colonisation française.

Mais toute ironie mise à part d’un côté comme de l’autre nous n’en avons pas fini avec ce drame absolu que fut la guerre d’Algérie.

Jacques Tarnéro cite l’analyse que fit Boualem Sansal des résurgences nazies et de leurs effets et attirances au village de l’Allemand. Il rappelle que

« Ceux qui soutenaient la lutte des Algériens ont refusé de voir cette rencontre du Croissant et de la croix gammée dans la construction du nationalisme arabe et du nationalisme algérien en particulier. (p.162) » (Le nom de trop, Israël illégitime ? Armand Colin, Paris 2011)

Je me permettrais d’ajouter que la France cesse enfin d’avoir peur de son ombre jusque dans les toilettes de banlieues.

  • Et comment qualifier ce qui s’est passé à Oran au prétexte d’un cessez-le-feu bidon mitraillant à tout crin entre l’OAS et le FLN ?
  • Et comment nommer ce qui s’est produit lors de la Fête de l’indépendance le 5 juillet 62 massacrant les juifs survivants sous les yeux de l’armée qui avait reçu l’ordre de ne pas intervenir ?

Rappelons que ce n’est que grâce à quelques officiers assumant leurs risques que des harkis furent sauvés des tortures qui les attendaient pour gagner la France qu’ils avaient servie.

Nous citions (Penta éditions septembre 2016, Le Serpent Aux jeux de la guerre et du destin, note 20 p. 122, Collection « Psychanalyse art et civilisation » Dirigée par Michel Gad Wolkowicz.)

Pour mémoire toujours endormie, anesthésiée pour convenance politique avec l’Algérie : Le 5 juillet 1962, jour et fête de l’indépendance, sous les yeux de l’armée française aveuglée par le général K… qui avait donné l’ordre de ne pas intervenir, environ 700 « pieds noirs » oranais furent massacrés aux cris de « mort aux roumis, mort aux Youdis », beaucoup disparurent à jamais dans le charnier du « Petit lac ». ET cela ne suffisait pas, jusqu’en mars 1963 il y eut de nombreux enlèvements suivis de disparitions. À Perpignan, (Monastère de Clarisses) malgré les protestations du MRAP et d’une gauche qui jugeait que ce monument glorifiait le colonialisme, une stèle témoigne de la disparition de 2619 personnes entre 54 et 63 avec cette inscription : » Ceci est leur premier et dernier tombeau ». /Est-elle toujours visible en 2026 ?/

Cf. Gérard Rosenzweig, « Requiem pour un massacre oublié ». Causeur, 4/07/16.

De nos jours de froidure d’avenir trouver refuge hante les mémoires.

N’est-ce pas l’enclume où se forge la pérennité d’une indestructible identité. Sigmund Freud, tiré in extremis des griffes nazies par Marie Bonaparte – Princesse de Grèce et du Danemark par alliance, arrière petite nièce de Napoléon – qui le fait passer à Londres le 6 juin 1938.

Freud, dominant son insistante souffrance cancéreuse, se décide à publier L’homme Moïse et la religion monothéiste. Il vainc son scrupule d’enlever à un peuple l’homme qu’il honore comme le plus grand de ses fils… (p.63). Il s’agit d’une dépossession.

  • Déposséder les juifs en démontrant que Moïse aurait-été un prince égyptien. Mais de quoi Sigmund Freud se serait-il lui-même senti dépossédé ?
  • Et si, selon Ernst Sellin, qui finalement démentira, auquel Freud se réfère, Moïse avait été assassiné par les siens ?

Nous voici dans le champ de Totem et Tabou, celui du meurtre du père dictatorial honni par ses fils.

Rappelons que pour Freud

« La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité » (L’avenir d’une illusion, PUF 1971, traduction Marie Bonaparte revue par Freud, p. 61).

Marc Darmon qui vient de nous quitter et Charles Melman en étoffent les raisons :

Marc Darmon : Et c’est ce dispositif de l’Œdipe que Freud retrouve dans son Moïse en imaginarisant la place de l’Autre comme la place de l’étranger… C’était bien le rôle de Moïse de faire entendre la voix du père, du père assassiné.

Charles Melman de rappeler que l’idéal religieux confère à Moïse une place centrale, mortelle.

ALI, Le 3 février 2017. Préparation au séminaire d’hiver.

Sigmund Freud serait-il jusqu’au terme de sa vie taraudé par l’échec du refoulement de la Bible que lui avait dédiée son père « Ton père qui t’aime d’un amour éternel. » A Vienne la capitale le 29 Nissan [5] 651 6 mai [1]891.

(La Dédicace en hébreu de Jacob Freud in Yerushalmi Le Moïse de Freud. p.194 Tel. Gallimard 1993)

Freud déclare qu’il convient, avant d’exposer son hypothèse au monde extérieur, de lui donner de solides fondements,

« Sans cette précaution elle serait comme une statue d’airain aux pieds d’argile ». (L’homme Moïse.p.80)

Dans les actualités de notre siècle il est de bon ton de ne plus évoquer l’Histoire. Et le regretté Pierre Nora constatait qu’il y a des lieux de mémoire parce qu’il n’y a plus de mémoire (France Culture septembre 2022). Le wokisme à la mode tend à généraliser ce déficit de symbolisation lié à l’absence de loi. Il ne fait alors que normaliser une anomie décérébrante. On attend IA, l’intelligence artificielle, pour y mettre un peu d’ordre.

(De l’ordre en attente du futur grand remplacement des individus bénéficiaires d’un Revenu Universel de Base (RUB) projeté par Elon Musk cité par Luc Ferry, Figaro du 14 mai)

A contrario la Loi des dix commandements fut et est toujours insupportable à tout autres que les héritiers laborieux du Peuple Élu. La statue, d’un bronze durci à la haine envieuse de l’antijudaïsme, n’a cessé de s’en nourrir. (De nos jours on ne saurait trop conseiller à ses nombreux partisans diarrhéiques de consulter en gastro-entérologie.)

Mais d’où pouvait donc provenir cette statue d’airain. Réminiscence comme le suggère Yosef Hayim Yerushalmi précité (Le Moïse de Freud. Tel. Gallimard 1993, traduit de l’anglais par Jacqueline Carnaud) de la bible que Sigmund reçut de son père Jakob ? Toujours est-il qu’on trouve cette statue dans la Torah mentionnée par le prophète Daniel. Il ne s’agit rien moins que d’un songe que fit le roi babylonien Nabuchodonosor :

Tête d’or, ventre et cuisse d’airain, jambes de fer, pieds fragiles car d’argile mêlée au fer. Une pierre se détache, venue dont ne sait où, frappe le pied et provoque la totale destruction de la statue.

Le roi fait venir Daniel, qui lui était recommandé sous le nom de Beltchaçar par le chef des eunuques de son palais. Nabuchodonosor lui demande d’interpréter son rêve.

« Tel est ton empire lui fut-il répondu, une seule pierre le détruit, c’est la justice divine. »

Et Nabuchodonosor reconnaissant Adonaï, de combler Daniel de présents et de le nommer gouverneur de toute la province de Babylone… jusqu’à l’invasion de Cyrus et la chute de l’empire.

La statue d’airain a livré son secret. Sigmund, qui n’a pas le destin de Nabuchodonosor, pense à son père. Il raconte à Fliess « un joli rêve » qu’il a fait pendant la nuit qui a suivi l’enterrement de son père (donc dans la nuit du 23 au 24 octobre 1896 :

« Je me trouvais dans une boutique où je lisais l’inscription suivante : on est prié de fermer les yeux » (Alain Harly, membre de l’ALI, Séminaire du 14 mars 2001. Poitiers)

Et Schlomo (Du nom de son Grand-père paternel) Freud d’entendre ce conseil d’un autre géant, Johann Wolfgang Von Goethe :

« Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder ».

Ce que Sigmund Freud fit en toute et combien riche résistance filiale. MN♦

Marc Nacht, MABATIM.INFO


1 Remerciement : À Sandrine Malem pour ses relectures stimulantes.
Outre ce que j’estime éclairer notre actualité des lumières du passé le titre de l’article commence par L’étrange défaite… en hommage au témoignage de Marc Bloch fusillé par les Allemands le 16 juin 1944.


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