La haine d’Israël polarise les Juifs de la diaspora

Par Yves Mamou,
[1er juillet 2026]
L’antisémitisme a toujours eu des effets très polarisants sur le comportement des juifs de la diaspora. Hannah Arendt, philosophe et penseur politique du XXe siècle, a montré dans plusieurs textes que la haine antisémite à l’époque moderne, scindait le monde juif en deux camps, les « parvenus » et les « parias ».
Hannah Arendt a ainsi consacré un ouvrage à Rahel Varnhagen, brillante parvenue juive dont le salon littéraire était fréquenté par l’intelligentsia allemande du début du XIXe siècle (Goethe, Schlegel…) qui se retrouvait transformée non moins régulièrement en paria. Rahel Varnhagen avait adopté toutes les valeurs dominantes de la société allemande :
- — avait changé de nom (Rahel Robert),
- — s’était convertie au christianisme,
- — avait épousé un aristocrate…
Mais à chaque crise politique (les guerres napoléoniennes, la montée du nationalisme allemand), sa judéité revenait la stigmatiser.
Éjectée de sa position de parvenue, elle se transformait régulièrement en « paria ».
Le XXe siècle n’a pas changé la situation des Juifs en diaspora.
Dans un court essai plus contemporain : « We Refugees » (1943), écrit pour un journal juif américain, Menorah Journal, Hannah Arendt utilise une ironie acerbe pour décrire les tribulations assimilationnistes de
« Ce M. Cohn de Berlin qui a toujours été allemand à cent cinquante pour cent », mais qui en 1933, a dû fuir le nazisme. Il est allé à Prague où il est devenu « un patriote tchèque très convaincu » ;
Las, en 1937, expulsé de Tchécoslovaquie, le même Cohn s’enfuit à Vienne où il s’efforce de devenir un authentique patriote autrichien.
Après le ralliement de l’Autriche à l’Allemagne hitlérienne, Cohn courra alors se réfugier à Paris, où, malgré les persécutions administratives, il s’identifiera à « notre » ancêtre Vercingétorix ».
Aussi longtemps que M. Cohn ne se résoudra pas à être ce qu’il est, un juif paria qui a perdu son diplôme, son statut social, ses relations…, il aura un comportement de parvenu prêt à assimiler n’importe quelle identité nationale disponible…
Comment Hannah Arendt aurait-elle analysé l’antisémitisme planétaire qui sévit aujourd’hui contre Israël ?
Impossible de le savoir bien sûr.
Mais elle n’aurait pu manquer de remarquer que, depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque atroce du Hamas contre les Juifs du sud d’Israël, la condition juive en diaspora est devenue inséparable de la question israélienne.

La stigmatisation d’Israël consécutive à l’attaque du Hamas (« Génocide », « génocide »…) impacte tous les juifs, y compris ceux qui ne définissaient leur identité que marginalement par rapport à l’État hébreu…
Il ne s’agit pas ici d’élaborer une morale, mais de vérifier qu’a conditions équivalentes (une violente crise antisémite), la typologie ‘paria’/’parvenu’ fonctionne toujours. Le lecteur aura noté que ces termes ne sont pas neutres :
Le « paria » conserve sa dignité, tandis que le « parvenu » la jette par-dessus les moulins.
Comment les juifs de la diaspora se sont-ils comportés ? Parvenus ou Parias ?
Les juifs de la diaspora ont globalement assumé leur position de parias.
- Un rapport de 2024 du ministère israélien de la Diaspora, indique que dans les six mois qui ont suivi le 7 octobre, des organisations et des individus de la diaspora ont agi en faveur d’Israël et ont fait parvenir à l’État hébreu pas moins de 1,4 milliard de dollars de dons.
- Un autre rapport indique que plus de 60 000 bénévoles juifs (et aussi non juifs) de la diaspora ont fait le voyage pour récolter des clémentines, des pamplemousses et des piments qui, faute de main d’œuvre, auraient été perdus.
Ce soutien diasporique a eu lieu en toute connaissance de cause :
Les juifs américains et européens ont affirmé leur solidarité avec un État hébreu transformé en État paria.
Un sondage réalisé aux États-Unis a révélé que :
- — 92 % des personnes interrogées estiment que les actions d’Israël ont des répercussions directes sur les Juifs de la diaspora ;
- — 47 % pensent qu’Israël doit prendre en compte l’impact de ses actions à Gaza sur les Juifs de la diaspora (parvenus ?),
- — tandis que 45 % estiment qu’Israël doit se concentrer uniquement sur la victoire militaire, sans tenir compte des desiderata de la diaspora (parias !).
Le cas des élites juives en diaspora
Les élites juives – celles qui passent à la télévision, se présentent aux élections – sont soumises à une pression particulière.

La haine médiatique les a sommés d’agir EN PARVENUS et les a obligés de se désolidariser des juifs d’Israël…
En 2024, Jonathan Glazer, réalisateur de Zone of Interest, a profité de la cérémonie des Oscars pour
- — dénoncer« l’occupation » et la « déshumanisation » des populations de Gaza,
- — tout en accusant Israël de « détourner » le judaïsme et la Shoahpar sa conduite envers les Palestiniens.
Face aux critiques, Glazer a été soutenu dans sa posture de « parvenu » par 150 acteurs et réalisateurs juifs.
Parallèlement, de nombreux ‘parias’ se sont mobilisés.
Une lettre signée par 1200 acteurs et réalisateurs juifs a dénoncé la fausse équivalence de Glazer entre nazisme et sionisme.
Le cas Nadav Lapid est particulièrement éclairant.
- Ce réalisateur israélien, auto-exilé en France depuis 2021, a bâti sa carrière sur la détestation publique de son pays.
- Il vomit Israël à chaque film et a bénéficié en retour de la considération de son milieu professionnel assortie de financements pour réaliser d’autres films.
Mais fin mai 2026 patatras !
Plusieurs réalisateurs propalestiniens qui devaient présenter leur film au FID de Marseille, le festival international du documentaire (7 au 12 juillet 2026), ont menacé de retirer leur films si Lapid y présentait le sien et s’il participait à un jury comme prévu.
Pour ne pas placer la direction du festival dans un dilemme, Lapid s’est retiré. Dans Télérama, Lapid a reconnu que ce n’était pas son film qui était en cause. « C’est ma personne qui est visée ».
Mais le parvenu n’a pas osé accusé ses détracteurs d’antisémitisme.
« Ils me reprochent surtout d’avoir accepté un financement israélien pour mon film », a-t-il déclaré.

Le juif Nadav Lapid agissait déjà en PARVENU. Il a fini par devenir un PARIA, mais un PARIA HONTEUX…
Cette mésaventure n’est pas singulière.
— Jérôme Guedj, député socialiste de l’Essonne, juif, a été, le 1er mai 2025, violemment pris à partie par des manifestants d’extrême gauche qui l’ont traité de « collabo », « sioniste«, « traître » et « vendu ». Il a dû être exfiltré de la manifestation sous protection. Quelques jours plus tôt, le 27 avril 2025, le même Jérôme Guedj avait déjà été hué, traité de « sale sioniste » et contraint de quitter un rassemblement contre le racisme à Paris. Le PARVENU Jérôme Guedj tente de s’en sortir en visitant Israël et la « Palestine » et en prônant la solution à deux États.
— Dan Goldman, héritier des jeans Levy Strauss, est devenu un paria au sein de son propre parti politique, le parti démocrate, parce qu’il a refusé de joindre sa voix à ceux qui, au sein du parti Démocrate, appelaient à geler l’aide militaire américaine à Israël. Le 23 juin 2026, à l’élection primaire du 10e district de New York, il a été écrasé par un autre juif démocrate, Brad Lander (65,8 % contre 34 %) soutenu lui par Zohran Mamdani, le maire islamiste de New York. À la veille de la primaire, Dan Goldman a été expulsé d’un café de Brooklyn dont les propriétaires avaient posté qu’il était un « allié des génocidaires »(« génocidaire enabler »).
Comme l’écrit le magazine sioniste JNS, il en sera de même pour tout juif libéral qui refusera de « s’agenouiller » devant la gauche sur la question d’Israël.
— Scott Wiener, sénateur de Californie, homosexuel et juif a été harcelé et conspué (« on te hait », « tu n’as rien à faire ici »…) parce qu’il refusait de déclarer qu’Israël commettait un génocide à Gaza.
— Alain Finkielkraut et Delphine Horvilleur.
Delphine Horvilleur, rabbine et chouchou des médias, et Alain Finkielkraut, philosophe et écrivain, ont un point en commun, ils n’aiment pas les démonstrations de force d’Israël qui les transforment en PARIAS malgré eux. En octobre 2023, alors qu’Israël était encore sous le choc du raid du Hamas le 7 octobre, la rabbine a expliqué dans le Nouvel Obs que
…le « gros problème d’Israël » était de vouloir être « invincible » et de s’être construit sur « le narratif que le manque de force avait tué les juifs » pendant la seconde guerre mondiale.
Delphine Horvilleur a souhaité que le 7 octobre soit perçu par Israël comme « une opportunité » de récupérer sa « vulnérabilité juive ».
Alain Finkielkraut aimerait lui aussi plaider la cause d’un Israël qui tend la main aux Palestiniens et l’autre joue au Hamas. Il serait atteint, selon le psychanalyste Michel Gad Wolkowicz, d’un syndrome de « pureté narcissique » qui lui rend intolérables :
- — la force d’Israël,
- — le messianisme des ministres sionistes-religieux Ben Gvir et Smotrich
- — et les violences exercées contre la population de Gaza.
Tous ces leaders lui font « honte ». et il estime que « Netanyahou donne des munitions à l’antisémitisme ».
Tous deux refusent de devenir des PARIAS et prennent leurs distances avec l’État d’Israël.
Israël n’a pas aboli la dialectique du paria et du parvenu

Ces quelques exemples montrent que la dialectique du paria et du parvenu fonctionne toujours…
Avant Israël, le juif était sommé de choisir entre l’assimilation et l’exclusion.
Depuis Israël, il est sommé de choisir entre la solidarité avec l’État juif ou sa dissociation d’avec lui.
Toutefois, l’existence d’Israël a modifié le rapport PARIA/PARVENU de trois façons :
— · L’assimilation est devenue plus difficile. Avant 1948, un juif pouvait espérer se fondre entièrement dans la nation d’accueil. Désormais, l’existence d’un État juif offre aux sociétés antisémites un point de fixation extérieur. Le juif français, américain ou britannique peut être renvoyé à Israël à tout moment, qu’il soit sioniste, indifférent ou même hostile à cet État.
L’assignation à Israël est devenue plus aisée : « vous êtes complice du génocide ».
— · LE PARVENU SE RADICALISE dans l’universel. Le parvenu juif ne tente plus à l’instar de Mr Cohn, de faire illusion en adoptant les codes culturels de la nation d’accueil.
Il se réfugie dans la critique morale d’Israël (droits de l’homme, colonisation…) pour faire oublier sa particularité juive.
Comme on le voit avec Nadav Lapid, cela ne suffit pas toujours.

La question est de savoir combien de temps Delphine Horvilleur ou Alain Finkielkraut pourront tenir avant d’être rattrapés par le fait qu’ils sont juifs, comme Nadav Lapid…
— · Le PARIA est moins seul.
- Le paria de l’époque de Rahel Varnhagen était sans puissance et sans refuge politique.
- Le paria juif contemporain sait lui, qu’il existe un État ou il peut se réfugier, même si cet État tend à devenir un État paria. Il peut manifester sa solidarité avec un collectif qu’il définit comme le sien, même s’il n’y vit pas. Il est donc un « paria avec un État ».
C’est une condition entièrement nouvelle dans l’histoire juive.
Une condition plus digne également. YM♦

Yves Mamou, Décryptages
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L’antisémitisme c’est vouloir que les Juifs crèvent.
L’antisionisme c’est vouloir qu’ils crèvent sans se défendre. (Marie Autesserre)
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