Israël et « l’État profond »

Par le Pr Moshe Cohen-Eliya,
[13 août 2026]

J’ai récemment fondé Mossad Ha’aretz, l’Institut de Recherche sur la société israélienne, dont l’objectif est d’examiner la structure du pouvoir dans l’État d’Israël et de réfléchir sur les modifications du pouvoir, qui mettra en route une société juste pour tous.

Dans le premier épisode de ce nouveau podcast, je veux parler de la structure du pouvoir, ou plutôt : QUI CONTRÔLE RÉELLEMENT L’ÉTAT D’ISRAËL ?

Pour répondre à cette question fondamentale, revenons à ce moment historique du 29 avril 2023, où Netanyahu renonce à la poursuite de la réforme judiciaire, proposée par la droite, ce qui a suscité des protestations très violentes de la gauche israélienne. Un des points de cette réforme devait modifier la composition de la commission, nommant des juges à la Cour Suprême.

Netanyahu renonce à cette réforme, qui selon lui aurait pu provoquer une guerre civile.

Essayons de comprendre ce qui s’est passé en coulisses, juste avant cette annonce du Premier Ministre d’Israël.

Eh bien, pour la première fois, nous avons vu ce que j’appelle l’État profond israélien, qui a fait son « coming-out  »…

Pour comprendre la véritable structure du pouvoir en Israël, faisons un autre saut dans le temps, cette fois jusqu’à la Seconde Aliyah1. David Ben Gourion en est bien sûr le plus charismatique des représentants.

C’est ce groupe qui s’est approprié le mouvement sioniste,

– a conduit à la création du Mapai (Parti des Travailleurs d’Israël) historique,

– et a finalement amené à la fondation de l’État d’Israël.

Ce groupe a perdu les élections pour la première fois en 1977. Il faut comprendre que jusqu’alors, la structure du pouvoir était décentralisée. Une grande partie du pouvoir était exercée par l’échelon politique, et une autre partie par les différentes instances juridiques, académiques et médiatiques.

Mais il s’agissait d’un même milieu idéologique, à savoir, les héritiers historiques du Mapai, qui plaçait l’essentiel du pouvoir dans les instances politiques, donc en respectant la démocratie.

Mais en 1977, est intervenu un bouleversement, en faveur du Likoud présidé par Ménahem Begin

Sauf que quelques après les élections, pressentant la défaite, le gouvernement de transition de Rabin, lors d’une réunion secrète a adopté une décision gouvernementale dont le numéro était… 6662

Que dit cette décision ?

Elle transfère ses prorogatives budgétaires aux professeurs des universités, afin qu’ils décident de façon autonome, comment répartir les ressources de l’État, afin de promouvoir la recherche.

Que se disent les futurs perdants ?

« Nous perdons maintenant en politique, donc nous transférons les pouvoirs vers les endroits où siègent nos gens. »

Ce qu’on appelle en yiddish unzerer – les nôtres.

Les professeurs qui siègent dans les universités appartiennent à l’ancienne génération majoritairement de gauche.

Pour comprendre ce qui s’est passé à partir de ce moment, il faut parler d’Aharon Barak.

En 1978, après les accords de Camp David réussis, Menahem Begin, très impressionné par Barak, le nomme à la présidence de la Cour suprême. Aharon Barak a passé 28 ans à la Cour suprême, de 1978 à 2006, un temps très long.

Et que fait Barak ?

Il instille sa conception selon laquelle le juge n’est pas seulement un juge qui lit et applique la loi, et décrets d’application édictés par législateur.

Selon Barak, le juge est bien plus que cela. Le juge est un homme d’État. Il promeut des idées, il promeut des valeurs. Barak confère au juge un rôle beaucoup plus ambitieux dans le façonnement de la société…

À partir des années 1990,Barakcommence à transférer beaucoup de pouvoir vers le système judiciaire…

Mais les politiques, dans leur grande majorité, ne réagissent pas.

Barak élargit le concept de raisonnabilité3, abolit le droit de locus standi4, modifie le concept de recevabilité5.
Le processus est tel, que la Cour prend de plus en plus de pouvoir

Et que fait-on dans le monde académique ?

Dans l’académie siègent « leurs gens », qui maintiennent cette structure de pouvoir. Au lieu de critiquer sévèrement Aharon Barak, ils disent :

« Eh bien, mieux vaut que ce soit Barak qui prenne les décisions, parce qu’il est« de chez nous.. »

Ce processus devient de plus en plus radical.

La Loi fondamentale sur la dignité humaine et la liberté6 de 1992 a été adoptée à une majorité assez étroite – 32 contre 21 députés, pas vraiment une majorité de 61 (il y a 120 parlementaires au parlement israélien).

Et Barak prend cette petite loi et la transforme en une quasi-constitution.

Le processus devient de plus en plus radical jusqu’à ce qu’en janvier 2024, la juge Esther Hayut, en changeant la structure administrative du pays, transforme l’État d’Israël DE DÉMOCRATIE CONSTITUTIONNELLE en JURISTOCRATIE

Ce néologisme a été forgé par le professeur Ran Hirschl7 en 2004

En d’autres termes, on voit progressivement un processus de transfert de pouvoirs vers le système judiciaire, mais aussi vers la Direction Budgétaire du Ministère des Finances et vers le gouverneur de la Banque d’Israël.

En bref, les technocrates prennent le pouvoir…

Car qu’est-ce que la technocratie ?

Essentiellement, c’est une façon de TRANSFÉRER LE POUVOIR à des ÉLITES NON ÉLUES par le peuple.

L’hypothèse étant que ces technocrates soient des gens « de chez nous », c’est-à-dire les rouages technocratiques mis en place, par l’administration israélienne d’avant les élections perdues de 1977.

Ainsi, on surestime le fonctionnaire et on sous-estime lepoliticien. La politique, pour le dire crûment, c’est l’horreur. Tandis que les fonctionnaires, c’est le vrai État, sa part la plus noble.

On peut citer l’exemple de l’effondrement de l’empire ottoman de l’après 1ʳᵉ guerre mondiale :

Kemal Atatürk veut « moderniser » la Turquie en en faisant un État laïc. Mais le peuple turc, foncièrement musulman, sera réticent à cette « modernisation ». Qu’à cela ne tienne, Atatürk et ses amis mettront en place des mécanismes de deep state qui vont transférer des processus nationaux vers une élite qui se chargera de les appliquer ou pas, hors du contrôle populaire.

En Israël, c’est ainsi qu’on voit ces deux dernières années comment Yitzhak Amit (président actuel de la Cour suprême) impose un principe appelé « fonctionnaire c’est le leader ».

Les fonctionnaires s’approprient le pouvoir politique…

Examinons quelques-unes des institutions de l’État d’Israël et essayons de comprendre, comment elle ont été transformées, pour se conformer à l’idéologie progressiste des politiciens d’avant 1977.

Un document a récemment publié, liste les chefs d’état-major, les adjoints au chef d’état-major, et les hauts cadres de l’armée au cours des dernières décennies. Tous ou presque sont de gauche.

Comment est-il possible qu’une armée dont la mission claire est de défendre le pays devienne un corps complètement politisé de gauche et en opposition avec le gouvernement actuel du pays ?

C’est là qu’intervient la Fondation Wexner une fondation israélienne, qui envoyait des hauts gradés de l’armée et pas seulement de l’armée, mais de hauts fonctionnaires aussi, suivre un programme de master à la Kennedy School of Government de Harvard aux États-Unis. Il est de notoriété publique qu’Harvard est une institution, autrefois libérale, et qui au fil des années est devenue de plus en plus progressiste (« woke »). On sélectionne donc les bonnes personnes, on leur donne les diplômes académiques appropriés, on renforce leur pouvoir

On crée ainsi un groupe fermé de « gentlemen » : l’un amène un ami, qui amène un ami, etc. Le système se reproduit en autarcie et de cette façon augmente et consolide son pouvoir...

Et lentement, on regarde et on se frotte les yeux et on est incapable de comprendre comment un groupe (l’armée), dont la mission est de gagner la guerre, devient une espèce de start-up, qui parle d’inclusion, d’intersectionnalité, de réponse militaire proportionnée, de réchauffement climatique

Ce n’est pas le langage d’une armée, dont la mission est de gagner sur le champ de bataille Au lieu de gagner, l’armée parle de politique et de sujets sociétaux…

On se souvient des accords d’Oslo, où des militaires ont participé à des arrangements politiques alors que les questions militaires les ennuyaient déjà. L’un des chefs du Renseignement militaire d’il y a quelques années disait que les livres aux sujets militaires l’ennuyaient et qu’il s’intéressait plus à la lutte pour le climat et à la décarbonation de l’atmosphère.

Voilà comment l’armée travaille à promouvoir des objectifs idéologiques

La Cour promeut les objectifs de la gauche, même de la gauche radicale.

On voit comment le fonctionnaire au sein de la bureaucratie est un leader, dont le travail est de promouvoir une politique « élitiste » progressiste et de bloquer les « politiciens délirants fascistes », qui écoutent le peuple barbare, mal éduqué et inculte.

C’est ce qui s’est passé dans le pays ces dernières années.

Le système politique a perdu sa raison d’être parce que ce même groupe hégémonique se voit comme l’héritier et continuateur des fondateurs d’Israël et du Parti des Travailleurs d’IsraëL.

Au fil des années depuis 1977 jusqu’à aujourd’hui, ce groupe a transféré de plus en plus de pouvoirs des instances démocratiques élues, Knesset et gouvernement, vers la technocratie israélienne.

Quand on regarde ce processus dans une perspective plus large, on comprend exactement ce qui s’est passé ici. Il y a une volonté sociologique de préservation du pouvoir d’un certain groupe, au détriment du PEUPLE et cela ne permet pas au gouvernement d’agir selon la volonté populaire.

Alors une situation de blocage s’est créée, parce que nous avons une AUTORITÉ que les fonctionnaires s’approprient SANS LA RESPONSABILITÉ qui va avec.

Et ensuite, quand le coût de la vie est élevé, qui est responsable ? ou quand arrive la catastrophes du 7/10, qui est responsable, voire coupable ? MC-E♦

Pr Moshe Cohen-Eliya, Chaîne All in One
Professeur de droit constitutionnel comparé

Traduction et adaptation : Édouard Gris


1 La 2e alia désigne la vague d’immigration juive vers la Palestine ottomane qui s’est déroulée de 1904 à 1914, environ 35 000 personnes, principalement originaires de l’Empire russe (ainsi que du Yémen), et qui ont joué le rôle fondateur dans le mouvement sioniste et à la création de la société israélienne moderne

2 Le chiffre 666 est largement connu comme le « nombre de la Bête » ou le « chiffre du Diable ». Il vient du Nouveau Testament, plus précisément du livre de l’Apocalypse de Jean (verset 13:18), où il représente un symbole du mal, de l’imperfection et de l’opposition à Dieu

3 Le caractère raisonnable d’une décision est un outil juridique en droit administratif qui permet aux tribunaux de contrôler et d’invalider les décisions des autorités gouvernementales (gouvernement, ministres et organismes publics). Une décision est invalidée si elle est , ou si elle prend en compte des .

4 Locus standi (ou qualité pour agir, en droit français) est le droit ou la capacité reconnue à une personne de saisir un tribunal ou d’agir en justice. Pour l’obtenir, la personne doit prouver qu’elle a un intérêt direct, personnel et légitime dans le litige.

5 Recevabilité : qualité pour agir est une condition juridique préalable qui détermine si une personne ou une entité est autorisée à intenter une action en justice ou à déposer une requête auprès d’un tribunal. Auparavant, la preuve d’un préjudice personnel direct était requise, mais depuis les années 1980, la Cour suprême a élargi cette notion, et aujourd’hui, même un « pétitionnaire public » n’ayant pas subi de préjudice personnel peut saisir la Cour suprême au nom de l’intérêt public.

6 Les droits fondamentaux de l’homme en Israël reposent sur la reconnaissance de la valeur de l’homme, du caractère sacré de sa vie et de sa liberté, et ils seront respectés dans l’esprit des principes énoncés dans la Déclaration de la création de l’État d’Israël.

7 Ran Hirschl, éminent spécialiste international du droit constitutionnel comparé et des sciences politiques, est décédé le 19 mai 2026. Il était professeur d’université et titulaire de la chaire David R. Cameron de sciences et de droit à l’Université de Toronto.


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