Aux origines intellectuelles de la « Conceptsia » : Sionisme et messianisme (II) – Scholem et le conflit israélo-arabe


Habitants juifs fuyant Jérusalem, août 1929

Par Pierre Lurçat,
[13 août 2026]

Dans la première partie de cette série d’articles, nous avons montré les paradoxes de l’engagement sioniste de Gershom Scholem, grand spécialiste du messianisme juif et membre du cercle pacifiste Brith Shalom avant 1948.

Dans le présent article, nous allons voir comment le spécialiste de la Kabbale a largement contribué à l’occultation de la dimension religieuse du conflit israélo-arabe, OCCULTATION QUI EST AU CŒUR DE LA « CONCEPTSIA ».

Réfléchissant, dès le lendemain du 7-Octobre, à la notion de « Conceptsia » et aux causes intellectuelles de cet échec incommensurable (réflexion qui a abouti à mon livre Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël, préfacé par le philosophe Jacques Dewitte), je suis tombé sur une véritable « pépite », en relisant le beau livre d’Emmanuel Sivan, Mythes politiques arabes.

L’islamologue israélien y relate un épisode largement oublié, et très révélateur, de l’histoire intellectuelle et politique du Yishouv :

En 1929, à la suite des émeutes antijuives qui firent des dizaines de victimes, à Hébron notamment, le gouvernement britannique créa une commission, sous l’égide de la Ligue des nations, chargée d’examiner les droits respectifs des Juifs et des musulmans sur le Kottel, le Mur occidental de Jérusalem.

La direction politique du Yishouv demanda à Gershom Scholem d’appuyer les revendications juives en leur apportant une caution scientifique, fondée sur les sources juives. Scholem, alors âgé de 32 ans et installé à Jérusalem depuis 1923, leur opposa un refus catégorique. En effet, relate E. Sivan,

« Notre jeune savant refusa tout net de collaborer avec la commission. Il refusa même de prêter le moindre ouvrage de sa précieuse bibliothèque… Selon lui, une telle question ne pouvait être tranchée à coups d’arguments juridiques, mais devait faire l’objet d’une négociation politique ».

« Son sionisme », conclut Sivan, « était un sionisme politique et laïque. Les conflits entre Juifs et Arabes ne pouvaient trouver leur dénouement que sur un plan politique et non religieux ».

Plus encore qu’elle ne nous apprend de Gershom Scholem, l’anecdote est révélatrice

  • d’un aspect fondamental de la politique d’Israël face aux revendications arabes sur Jérusalem et sur Eretz-Israël,
  • et face à l’islam en général, aspect que j’ai qualifié de « dimension occultée » du conflit.

Le refus de Scholem de considérer la dimension religieuse du conflit est en effet devenu depuis lors un leitmotiv du discours public israélien et juif, qu’on retrouve à chaque génération, répété comme un mantra…

C’est au nom de cette occultation de la dimension religieuse du conflit que DES GÉNÉRATIONS DE DIRIGEANTS POLITIQUES ET MILITAIRES ONT AINSI FERMÉ LES YEUX SUR LE DISCOURS MUSULMAN RADICALet ont été aveugles à la montée en puissance de l’islam...

Il est frappant de constater, en relisant les textes de Scholem (et d’autres) datant d’il y a près d’un siècle, combien les termes du débat politique et intellectuel interne à Israël sont demeurés similaires – et pour ainsi dire quasiment inchangés – depuis cent ans.

Et il est consternant de s’apercevoir combien lourde est la responsabilité d’une poignée d’intellectuels dans l’élaboration de tant de conceptions erronées qui ont abouti in fine, de manière presque linéaire, à la fameuse « Conceptsia », responsable de tant de décisions catastrophiques – depuis les accords d’Oslo jusqu’au retrait de Gaza – et de tant de victimes en Israël1…

Il y a en effet un lien direct entre les idées agitées à l’époque par les tenants du Brith Shalom, pour la plupart professeurs à l’université hébraïque de Jérusalem, et l’idéologie devenue dominante en Israël depuis des lustres, au sein des cercles de l’establishment politique et militaire, concernant le conflit israélo-arabe et les moyens de le « résoudre » (ou de le gérer).

Comme l’explique Eliezer Cherki, dans un entretien fondamental sur la chaîne Shofar en 2024 (voir ci-dessous),

L’AFFIRMATION DU CARACTÈRE « NON RELIGIEUX » du conflit est ainsi DEVENUE LE « PARADIGME » DE L’ENSEMBLE DE LA CLASSE POLITIQUE ISRAÉLIENNE, depuis les années 1920 et jusqu’au 6 octobre 2023...

Pour conclure provisoirement sur le sujet, on constate ainsi que les idées (et les fausses idées en particulier) ont la vie longue, et qu’un petit cercle d’intellectuels, aussi marginal qu’il puisse paraître (Brith Shalom était en son temps totalement en dehors du consensus sioniste, de droite comme de gauche) peut exercer une influence néfaste qui peut durer plusieurs générations…

Dans le prochain article, nous verrons comment la distinction établie par Scholem entre politique et religion l’a conduit à conférer au messianisme juif une connotation dangereuse et péjorative, dont on trouve les traces dans le débat politique israélien jusqu’à nos jours. PL♦

Pierre Lurçat, Vu de Jérusalem


1 Pour le lecteur qui s’intéresse à ce point crucial, et à l’histoire des idées en général, je renvoie au livre fondamental de Yoram Hazony, traduit en français par Claire Darmon aux éditions de l’éclat sous le titre L’État juif. Sionisme, post-sionisme et destins d’Israël. Hazony y montre, de manière convaincante et très documentée, l’influence des idées du cercle du Brith Shalom sur le débat d’idées en Israël jusqu’à nos jours.


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