Plaidoyer pour la femme

femmes we can doPar Paula Lumbroso
Membre de la Communauté de Versailles, depuis près de quarante ans

Revenant d’un séjour en Israël, fin mars, nous avons eu le plaisir de trouver dans notre courrier la revue de notre Communauté « Ha Keshet » : superbe travail ! Et soit dit en passant : « Kol ha kavod ! [1]» à toute l’équipe.

n°48 Juin 2014
n°48
Juin 2014

Mais le dossier du jour : « Le judaïsme au féminin » m’a immédiatement interpellée, et par certains égards heurtée par son côté partiel, restrictif et parfois condescendant.

Non pas que je sois particulièrement féministe (si les hommes dans leur prière du matin remercient Dieu de les avoir faits hommes, moi, je remercie Dieu de m’avoir faite femme : une condition qui me sied parfaitement et qui m’honore).

Non pas non plus que je sois de tradition libérale (bien que je la respecte infiniment), non je suis traditionnaliste de longue date mais j’ai toujours à cœur de prôner l’ouverture et la tolérance, trop attachée que je suis, à la définition d’un des plus grands méthodologistes de la pensée juive : feu André Néher (que son âme repose en paix) qui écrivait : « le judaïsme, c’est d’abord et avant tout une circoncision des cœurs« .

En effet, le judaïsme n’a jamais été un repli sur soi-même, une fermeture aux autres ou une ségrégation à l’encontre de la femme. Il est au contraire une porte ouverte, une main tendue et une lumière qui doit nous éclairer et éclairer le monde.

Mais ce rayonnement ne peut exclure la femme ou en réduire son importance dans tous les domaines et à tous les niveaux, qu’ils soient culturels, intellectuels ou décisionnaires.

Si je prends la plume aujourd’hui, c’est que je tiens à corriger certains préjugés et idées reçues qui tendent à minimiser, voire à ignorer l’intervention de la femme dans l’Histoire juive. C’est qu’au fil du temps et des siècles, un courant misogyne s’est insinué dans notre tradition, visant à occulter le rôle de la femme, l’écartant de la Synagogue, et par là même de la connaissance.

Tout d’abord, je voudrais préciser que si la séparation entre femmes et hommes au moment de la prière peut être justifiable, en revanche, d’autres cloisons que certains rabbins prônent et imposent apparaissent rétrogrades, arbitraires et dommageables à l’union d’une communauté, à sa richesse et à son harmonie.

Dois-je rappeler que lorsque Dieu convoque le peuple par l’intermédiaire de Moïse et ceci à maintes reprises (je ne citerai que (EX 34,35 ; LEV 18,2 ; ou LEV 19,2), Il lui dit chaque fois : « Parle à toute la communauté des enfants d’Israël ». Il s’agit de rassembler femmes, hommes et enfants. Dieu ne se soucie pas alors de séparation. L’homme serait-il plus rigoureux ou plus exigeant que Dieu ? Ou déforme-t-il à dessein et de façon grave la parole divine ? Je ne peux l’envisager !

D’autre part, notre tradition veut que la femme soit gardienne des traditions. Et comment le serait-elle si on lui ôte les outils nécessaires que sont l’étude, la connaissance et la reconnaissance ?

Bien sûr certains rabbins admettent aujourd’hui la nécessité de cette réalité et l’importance de l’étude pour la femme. Oui, mais ils le font souvent à reculons et fixent beaucoup de restrictions, délivrant un message réducteur qui du même coup, réduit le message thoraïque.

C’est pourquoi, je veux ici rappeler la dimension incontournable et décisionnaire de la femme dans la thora et dans la bible de façon générale, en soulignant bien sûr que cette évocation n’a rien d’exhaustif.

femmes talith kotelCommençons donc par notre matriarche Sarah. Lorsqu’elle décide de renvoyer Agar (sa servante égyptienne qui a donné un fils à Abraham) et son fils Ismaël, elle le fait en connaissance de cause : observant le comportement d’Ismaël, elle se projette dans l’avenir du peuple juif et comprend les menaces qui découleraient de le voir hériter avec son fils Isaac (GEN 21,9). Abraham veut s’opposer à sa décision. C’est alors que Dieu lui dit : « Pour tout ce que Sarah te dit, obéis à sa voix » (GEN 21,12). C’est à elle que revient donc la décision concernant l’héritage du Peuple.

Il en sera de même pour Rivka[2], la femme d’Isaac. Elle aussi connaîtra la stérilité. Isaac implore l’Éternel qui exauce sa prière. Mais lorsqu’elle comprend que quelque chose se passe au niveau de sa grossesse, c’est à elle que Dieu dévoile son projet, qu’Il lui annonce que deux nations naîtront des deux enfants qu’elle porte en elle : « un peuple sera plus puissant que l’autre et l’aîné obéira au plus jeune » (GEN 25,23). C’est elle aussi qui devra assumer des choix difficiles pour pouvoir réaliser ce projet divin et assurer l’héritage spirituel du Peuple juif. C’est elle qui en sera la décisionnaire.

Que dire de Hanna, la mère de celui qui deviendra juge et prophète d’Israël (Samuel) ?

Hanna qui prie Dieu et à voix basse pour avoir un enfant et qui fera vœu de le consacrer au service divin, Hanna à qui nous devons la « Amida » (prière silencieuse et qui se fait debout, tirant son nom du verbe Laamod (לעמוד) : se tenir debout) qui symbolise et immortalise la prière de Hanna ?

Et Deborah, la prophétesse guerrière qui marchera à la tête des troupes d’Israël, les galvanisant et les menant à la victoire alors que les généraux avaient baissé les bras et refusaient de se battre ?

Et Ruth, la moabite qui par la force de sa foi, sa volonté et sa conversion plénière, méritera de compter dans sa descendance le roi David d’où sera issue la tradition messianique ?

Que dire encore d’Esther dont « Ha Keshet » a si bien retracé le destin exceptionnel, Esther que Dieu choisira pour sauver son Peuple et qui affrontera avec un courage héroïque tous les risques, prenant des décisions cruciales au péril de sa vie ?

Et dans une période plus proche de nous, celle (oh combien douloureuse !) de l’inquisition, comment oublier Doña Gracia Mendes dite « la Señora » qui mit à la disposition du peuple juif (son peuple !) sa fortune, sa vie, toute son énergie pour organiser la survie et le sauvetage de ses frères, tissant des réseaux à travers toute l’Europe et le Monde, au mépris de sa propre vie ?

Ces figures féminines ont tenu et conduit le destin du peuple juif et l’on voudrait aujourd’hui minimiser le rôle de la femme ? C’est aller à contresens de l’Histoire, c’est défigurer le message biblique donc divin.

Pour toutes ces raisons, oui : la place de la femme est à la Synagogue, la maison de Dieu.

Oui : elle a gagné le droit d’y célébrer sa bat mitzva (après le service du Shabbat). C’est le minimum d’hommage et de respect qu’on puisse lui rendre. C’est restaurer le véritable statut de la femme, l’encourager dans le sens de l’étude, de la connaissance et de la transmission.

Je terminerai sur une petite anecdote que nous venons de vivre au Kotel à Jérusalem et que je voudrais partager avec vous.

Alors que nous allions nous recueillir mon mari et moi-même en une fin de soirée, de ces soirées si belles à Jérusalem, lorsque la cité se pare de teintes rose et or, lorsque les oiseaux voltigent d’une pierre à l’autre, comme s’ils voulaient porter nos messages, un régiment de jeunes Éthiopiens hommes et femmes unis, prêtaient serment, occupant toute l’esplanade du Kotel, avec en fond sonore, la chanson « Nichbah » (je jure).

Ils prêtaient serment pour servir l’état d’Israël, son peuple, sa terre, tous en cœur faisant vibrer les vieilles pierres millénaires. Et le service était assuré par une jeune officier femme. Elle était simple, jolie, efficace et n’échappait cependant pas à la « tsiniout [3]» car la tsiniout réside avant tout dans le comportement, l’esprit et le cœur.

C’est cette vision de la femme qui fait honneur à Israël et à qui il conviendrait de rendre justice.

Alors, s’il faut rechercher, cultiver le chalom[4] (et c’est notre devoir), il faut cependant se souvenir que le chalom ne triomphe pas dans un dictat mais dans le dialogue, la confiance et la justice, comme il est écrit dans la thora : « la justice, la justice, poursuis-là car la justice est à Dieu ».PL♦

Paula Lumbroso[1] « Respect »
[2] Rebecca
[3] Modestie, simplicité
[4] Paix

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Un commentaire

  1. Tu ne defends pas la femme, avec ton tact habituel, tu remets les pendules à l’heure. Merci de rester dans la nuance

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