« Journalisme d’opinion » : un oxymore aux quotidiens[1]

oxymore cochons.jpgPar Liliane Messika*

On apprenait, 13 novembre 2017, dans Le Figaro, que « Le gouvernement israélien {s’apprêtait} à refouler sept élus français ».

Élus français humiliés
La première réaction d’un Français lisant ce titre devrait être l’indignation : Comment ? Des Français refoulés à l’entrée d’un pays ? Et en plus des ÉLUS français ? C’est un double affront !

Quand on regarde quel est le pays coupable de cette humiliation, la notion « d’arrogance d’un peuple qui se croit élu » vient spontanément à l’esprit.

Ou devrait.

D’autant que le reste de l’article fait état d’une démarche humanitaire des députés, qui voulaient « alerter sur la situation des près de 6000 prisonniers politiques palestiniens ».

En France, il n’y a pas de prisonniers politiques. En Israël non plus, d’ailleurs. Sauf si l’on croit ce qui est écrit dans le journal, et qu’on se réfère aux motifs qui ont guidé des assassins.

Un État où il y a des « prisonniers politiques » est-il un Etat de droit ?
Un « prisonnier politique », d’après Wikipédia, est « une personne emprisonnée pour des motifs politiques, c’est-à-dire pour s’être opposée par des actions (violentes ou non) au pouvoir en place (autoritaire ou moins) de son pays (internationalement reconnu ou non). »

Autrement dit, Salah Abdeslam, cerveau des djihadistes qui ont tué des centaines de personnes il y a deux ans au Bataclan serait un prisonnier politique ?

Dans cette acception, il y a des prisonniers politiques en Israël, comme en France et dans le reste du monde.

médiasOn aimerait savoir si les « près de 6000 prisonniers politiques » cités dans le communiqué des élus français, et repris tels quels par le journaliste, sont des innocents accusés de délit d’opinion, comme peut l’imaginer un lecteur distrait, qui éprouvera alors pour eux une sympathie spontanée, ou s’ils ont commis des violences pour des raisons politiques. Autre question … à 6000€ : y a-t-il vraiment près de 6000 personnes répondant à l’une ou l’autre des définitions ?

Cela n’apparaît pas dans l’article.

Après la sympathie, la surprise
Ce qui apparaît, et qui peut surprendre le lecteur distrait évoqué plus haut, c’est la sympathie ouvertement affichée par le journaliste du Figaro pour des représentants du bord opposé à celui du quotidien : PCF et France Insoumise, une sympathie qu’on aurait plutôt attendue de L’Huma ou de Libé.

Le Figaro hébergerait-il à l’insu de son plein gré un trotskiste égaré ?

En y regardant de plus près, on se demande si les sympathies du journaliste ne se limitent pas aux sept élus qui font l’objet de sa dernière parution, ou plus précisément, si sa sympathie singulière ne découle uniquement de la démarche des élus, voire que de ce qui a contrarié leur initiative.

Une sympathie très sélective
Le titre de son article précédent, « Tunnel de Gaza : 12 morts dans le bombardement israélien », laissait peu de place à l’imagination quant à son casting : à ma droite… Ah non, ça ne va pas. A ma gauche, les innocents (12 morts) et à ma droite (ah oui, extrême droite, même), le coupable (le bombardement israélien).

Il faut s’intéresser à Gaza et connaître la Charte du Hamas qui la dirige pour se poser des questions. Cette Charte, en effet, stipule que l’objectif du « mouvement » est la destruction d’Israël.

On imagine que tous les lecteurs du Figaro ne le savent pas, surtout ceux qui sont distraits.

Les autres imaginent bien que la destruction des tunnels n’est due qu’à leur fonction de passage pour les armes et les terroristes chargés de mettre cette Charte en œuvre.

Du coup, cela inverse les perspectives. Un titre plus factuel et moins sentimental aurait été quelque chose comme « Un tunnel du Hamas pour passer armes et terroristes est bombardé par leur cible : 12 djihadistes tués ».

Gaza a-t-elle vraiment besoin de la charité internationale ?
La Bande de Gaza est le territoire le plus sponsorisé au monde par l’Union européenne à travers l’UNWRA, la seule agence de réfugiés qui ne s’occupe que d’une seule catégorie de bénéficiaires : ceux dont le statut est héréditaire.

Comment acquiert-on ce statut enviable et envié ?

*** Lire les articles de Liliane Messika ***

Il faut avoir un ancêtre qui a vécu, entre le 1er juin 1946 et le 15 mai 1948, sur le territoire de ce qui allait devenir Israël et avoir perdu sa maison ou son travail du fait de l’attaque lancée par cinq pays arabes contre l’Etat juif, le jour-même de sa naissance, le 15 mai 1948.

L’UNWRA, United Nations Works and Relief Agency for Palestine ne s’appelle pas UNWRAP, comme si elle voulait faire oublier qu’elle ne s’est jamais intéressée aux autres réfugiés qui, à l’époque de sa création, étaient trente millions de par le monde.

Aujourd’hui, presque 70 ans ont passé. Leur nombre a été divisé par trois : ils ne sont « plus que » dix millions, alors que le nombre de « réfugiés palestiniens » est passé de 750 000 à plus de 5 millions. Une multiplication par 6,66, près de 10% de croissance par an !

le-6-9 point vue.jpgGaza vue comme Monaco…
Si l’on en croit le journaliste du Figaro auteur des 12 victimes du bombardement israélien, Gaza avait, le 2 novembre dernier, un objectif on ne peut plus pacifique : « Gaza veut croire à une relance de l’économie locale », titrait-il, le lendemain du jour où le gouvernement local avait été obligée de composer avec son frère ennemi, l’Autorité Palestinienne : « Le Hamas cède le contrôle des frontières de Gaza » (1er novembre 2017), et surlendemain d’autres victimes innocentes dans un autre tunnel : « Sept Palestiniens tués dans l’explosion d’un tunnel à la lisière de Gaza » (30 octobre 2017), article cette fois illustré par la photo d’une mère en pleurs.

Le même journaliste nous apprenait, le 27 octobre, que « À Gaza, le chef des services de sécurité du Hamas {avait échappé} à une tentative d’assassinat ».

Juste ciel ! Transposé à la situation française, ce titre ferait frémir : on aurait attenté à la vie du chef de la police en faisant exploser sa voiture !

Mais « le chef des services de sécurité du Hamas » est-il l’équivalent du préfet de police ? C’est ce que peut laisser penser l’illustration de l’article, un portrait de Tawfik Abou Naïm, photographié devant un panneau « State of Palestine »…

… Ou plutôt comme la Suisse, alias Confédération helvétique
L’État de Palestine n’existe pas encore, sauf à considérer comme tel la Jordanie. Pourquoi pas, d’ailleurs ? Elle a été créée sur 75% du territoire de la Palestine mandataire destinée à devenir un Foyer National Juif et 100% de ses citoyens sont donc, par définition, palestiniens.

S’il existait un deuxième État de Palestine, serait-ce la Cisjordanie ou Gaza ? Les deux ? Cela ferait trois États pour le même peuple…

Là aussi, pourquoi pas ? Puisque l’Oumma, le califat musulman, en a déjà 57.

En tout cas, clairement, aucune confédération ne serait viable si elle était constituée par l’addition de la Gaza du Hamas et de la Cisjordanie du Fatah, entre lesquelles l’inTRAfada a déjà fait plus de victimes que le conflit avec Israël.

Les élus refoulés soulignent le refoulement des faits dans les médias
Ces proportions ne risquent pas d’apparaître dans la presse « mainstream » de notre pays.

Nous avons tété le lait des frères Grimm et de Victor Hugo, nous sommes formatés à l’empathie avec le petit Poucet contre l’ogre, avec la petite Cosette contre les gros Thénardier, avec le petit Israël contre les 57 pays musulmans qui l’entourent… Ah non, on s’égare !

Reprenons. Israël, 20770 km2 et 8 millions d’habitants (dont 6 millions de Juifs), soit 0,27 % du Moyen-Orient en surface et 2,14 % en population. Israël, de la taille d’un département français au milieu d’une région grande comme l’Europe.

Comment faire pour le transformer en « ogre » contre lequel il est si jouissif de materner des petits poucets ?

Élémentaire, mon cher Watson : resserrons l’angle de prise de vue !
– En le limitant aux 20 000 km2 de l’actuel Etat juif, vous pouvez oublier les 400 millions d’habitants des 22 États membres de la Ligue arabe, voire le milliard de ceux qui vivent dans les 57 Etats de la Conférence islamique. Concentrez-vous sur les 6 millions de Palestiniens. Voyez comme ils sont attendrissants ! Vous n’avez pas envie de les prendre dans vos bras, confrontés qu’ils sont à cette multitude de Juifs armés ?

– Euh… S’il y a deux millions d’Arabes musulmans en Israël, il y a égalité : six millions de Juifs d’un côté, six millions d’Arabes de Palestine de l’autre !

Renseigner, et surtout Enseigner, c’est une technique
Règle numéro 1, ne jamais mentionner le nombre d’habitants en Israël. Utiliser des images : hordes déferlantes, troupes armées, Tsahal, tanks contre cailloux… Quant aux Palestiniens, parler de fusées artisanales, de tunnels anonymes, de « génocide lent », mais pas de chiffres, surtout pas de chiffres !

On risquerait de nous prendre pour de vulgaires reporters. Nous, nous sommes des DJOURNALISSSSTES : nous avons une mission morale. Nous devons indiquer au public qui sont les gentils et qui sont les méchants. Si on commence à noyer les gens dans des faits et des chiffres, ils vont s’imaginer qu’ils sont capables de tirer les conclusions tout seuls. Vous voyez le bazar ?

Dans les contes de fées, on distingue entre les journalistes qui indiquent les faits, et les éditorialistes qui donnent leur opinion.

CaptureL’exception française, c’est notre savoir-faire, un faire-croire qu’on fait savoir alors qu’on donne à croire. ♦

* Liliane Messika est écrivain (http://www.lili-ecritures.com/)

[1] Et aux hebdos, et aux journaux télévisés…

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