Les lignes rouges du Proche-Orient

lignes rouges.jpgPar Boris Kleizmer*

Depuis un certain temps les acteurs du processus politique au Proche-Orient se pressent sur le seuil du Kremlin. Turcs, Égyptiens, Jordaniens et même Saoudiens espèrent que le nouveau « roi » de la région va défendre leurs intérêts. En même temps Benjamin Netanyahou a rendu visite à Vladimir Poutine encore plus souvent. Rien que durant ces deux dernières années, depuis le début de l’opération militaire russe en Syrie, le premier-ministre d’Israël a effectué en Russie cinq visites officielles. Lors de ces rencontres on a évoqué l’éventail très large des questions bilatérales ; cela pouvait aller du paiement des pensions et de retraites d’anciens citoyens soviétiques, installés en Israël, à la situation militaire au Proche-Orient. Sa dernière visite à Sotchi, sur le bord de la mer Noire, date du 24 août 2017 et on pourrait la qualifier de très particulière par son contenu.

Sotchi centre du monde
Quelques heures avant son départ pour Sotchi, Netanyahou a indiqué sur sa page Facebook qu’il tentera de convaincre les dirigeants russes de la nuisance de la politique de l’Iran en Syrie non seulement pour la sécurité d’Israël et du Proche-Orient, mais aussi pour le monde.

La rencontre entre Netanyahou et Poutine a duré plus de trois heures. Les avis sont partagés si c’était un bon ou un mauvais signe.

Pourtant le développement ultérieur des événements dans la région a montré que les responsables russes sont plus intéressés par les relations étroites avec l’Iran plutôt qu’avec Israël. Encore récemment les leaders proche-orientaux allaient rendre visite plutôt à Washington. Mais actuellement l’influence américaine au Proche-Orient a faibli suite aux résultats de l’intervention russe, toujours en cours en Syrie, ainsi qu’au renforcement de la position du président Assad et ceci malgré les appels de la Maison Blanche pour son départ.

Le diplomate américain Dennis Ross qui pendant un temps a dirigé la délégation américaine aux pourparlers sur le Proche-Orient a déclaré dans une interview : « La participation de la Russie dans le conflit syrien a changé la situation et le rapport des forces au Proche-Orient ». Poutine a marqué des points en transformant la Russie en un facteur décisif dans la région. Pour cette raison des leaders de la région se rendent de plus en plus souvent à Moscou.

Mais ce succès apparent de Vladimir Poutine a créé d’autres problèmes. On lui adresse des exigences de plus en plus contradictoires, or le Kremlin n’a pas la possibilité de satisfaire tous les solliciteurs. Parallèlement Ross a déclaré que lorsqu’on tente de se mettre d’accord avec tous, on doit constater que le jeu devient extraordinairement complexe.

L’URSS, déjà…
À l’époque soviétique le Kremlin exerçait une énorme influence dans cette région, en l’arrosant avec des milliards de dollars et en armant des armées qui devaient combattre Israël.

armée russe.jpgAprès l’implosion de l’URSS (1991), l’influence russe dans la région a été réduite au minimum. Cette situation a commencé de changer à partir de 2013 lorsque les États-Unis ont renoncé à destituer Assad par la force, comme cela a été fait avec le dictateur irakien Saddam Hussein. En définitive cette décision discutable de Barak Obama a entraîné l’intervention des troupes russes, et surtout de l’aviation, sous prétexte d’apporter de l’aide au président syrien « démocratiquement élu » dans sa lutte contre les différents mouvements antigouvernementaux. Parallèlement le rôle des États-Unis dans la région a été fortement diminué.

Poutine a profité de cette nouvelle situation et a trouvé sur le terrain des nouveaux alliés comme l’Iran, le Hezbollah, le Hamas et les autres combattants supplétifs qui participent au côté de l’armée gouvernementale syrienne. De plus Moscou a transféré en Syrie des centaines de Tchétchènes et des engagés volontaires de « l’armée privée » Wagner[1].

En même temps l’Arabie Saoudite et ses alliés tentent sans succès pour l’instant d’exercer la pression sur le Kremlin afin de diminuer le rôle de l’Iran en Syrie qui avance ses pions d’appui grâce aux Hezbollah.

*** Lire les articles de Boris Kleizmer ***

Même la récente visite du roi saoudien à Moscou, qui a généreusement passé une commande de trois milliards de dollars pour les systèmes russes de défense antiaérienne S-400[2], n’a pas incité Poutine à calmer les ayatollahs iraniens. Le président russe a clairement laissé entendre que l’Iran et les Hezbollah sont des alliés de la Russie dans la lutte contre l’organisation État islamique.

Hamas et Hezbollah personae gratae à Moscou
Il serait utile de rappeler que contrairement à l’UE qui considère l’aile militaire du Hezbollah et le Hamas comme les organisations terroristes, la Russie reçoit souvent leurs délégations d’une manière tout à fait officielle. Tout récemment le 9 juin 2017, l’ambassadeur de la Fédération de la Russie en Israël Alexander Sheïn a même déclaré dans une interview à la chaine israélienne russophone « qu’il ne considérait pas le Hamas et le Hezbollah comme des organisations terroristes, puisqu’ils n’ont pas mené d’attaques sur le territoire russe ou contre les intérêts russes à l’étranger ».

En Russie même les organes officiels comme le Ministère des Affaires Étrangères, de la Défense et surtout les différents sites et les chaînes gouvernementales d’information commentent largement les succès russes sur le front syrien, en essayant de ne pas parler des pertes humaines. La même démarche est adoptée envers les pays occidentaux via la chaîne de propagande Russia Today (RT) qui émet vers les États-Unis et l’Europe et qui ne dédaigne pas de propager « les fake news » et les faux enregistrements des actions militaires.

poutineLe chaos proche-oriental gagne aussi la Russie
Mais malgré tous les efforts fournis, Vladimir Poutine n’est pas au bout de ses peines. La Russie est de plus en plus plongée dans le chaos proche-oriental sans espoir d’une échappée prochaine. Elle risque même d’écorner ses intérêts dans la région au cas où elle voudrait, pour quelque raison, s’opposer à l’action de l’Iran en Syrie. De plus, ces derniers temps, la Russie s’était mise à développer ses relations économiques avec Téhéran. En particulier des accords sont déjà signés pour construire la centrale nucléaire à Bouchehr, pour mettre en valeur les gisements du gaz naturel, pour construire une ligne de chemin de fer et pour vendre de l’armement surtout des fusées et des hélicoptères.

La Russie déclare qu’elle va sortir sous peu ses troupes de Syrie, mais on peut douter de la réalité de ses affirmations. D’ailleurs la visite de Bachar El-Assad le lundi 20 novembre 2017 a confirmé la présence russe en Syrie, prévue pour durer. D’autre part les bases militaires, surtout la base aérienne d’Hmeimim dans l’ouest de la Syrie et la base navale de Tartous vont sûrement rester sous contrôle russe exclusif pendant de longues années.

Déception en Israël
Toute cette activité ne peut que décevoir les diplomates israéliens. Malgré les nombreuses visites du premier ministre (qui porte aussi la casquette du ministre des Affaires Étrangères), il devient de plus en plus évident que l’accord envisagé par la Russie et l’Iran sur la Syrie ne tient pas compte des intérêts israéliens. Au contraire, lors de sa récente visite en Israël, le ministre de la défense Sergueï Choïgou a exigé qu’ « Israël cesse d’augmenter la tension sur sa frontière nord » en promettant vaguement que l’activisme du Hezbollah et de l’Iran cessera après la fin du conflit en Syrie. Ainsi si les dirigeants politiques essaient de croire encore aux bonnes relations avec la Russie, les militaires voient la situation d’un tout autre œil.

Ainsi le général-major à la retraite Amos Yadlin (ancien chef des Renseignements Militaires) a déclaré récemment qu’Israël assurera sa sécurité aussi bien au Nord, où l’Iran essaie de fortifier ses positions, qu’au Sud où le jihad islamique est de plus en plus actif. Il a aussi confirmé le rôle essentiel de la Russie et de l’Iran en Syrie. Tout logiquement Israël a défini « ses propres lignes rouges » qui entraînent des frappes sur des objectifs précis en Syrie. Autrement dit, il est clair qu’Israël n’acceptera jamais une présence étrangère sur sa frontière nord. La Russie et l’Iran devront en tenir compte. BK♦

[1] On appelle ainsi une « armée » privée organisée par un certain Dimitri Outkine qui se trouve en Syrie depuis 2015. D.Outkiné, né en 1970, dirigeait auparavant une section de forces spéciales de la Direction générale des renseignements. Le nom « Wagner» était pris en l’honneur du compositeur allemand Richard Wagner. Dans cette formation on trouve des mercenaires russes et ukrainiens. On croit savoir que cette « armée » est financée par Evgueni Prigojine, un homme proche du Kremlin et ses membres reçoivent des décorations officielles.
[2] Cet accord prévoit aussi l’achat des systèmes antichars Kornet-EM, de lance-roquettes TOS-1A, de lance-grenades AGS-30 et de fusil d’assaut Kalachnikov AK-103 selon les modalités précisées dans un communiqué de la Saudi Arabian Military Industries (SAMI).

Boris Kleizmer* Boris Kleizmer, journaliste, est né à Moscou. Il a participé au mouvement dissident en URSS dans les années 60.

Publicités

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s