Zinovi Pechkoff, Russe, légionnaire, général et diplomate français

Zinovi Pechkoff.jpgPar Ada Shlaen*

Le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois
Il y a quelque temps je suis allée avec une amie américaine au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois. Nous souhaitions visiter cette nécropole, où reposent des milliers d’émigrés russes qui avaient fui la Russie après la révolution bolchévique d’octobre 1917 et trouvé refuge en France.

A l’origine il s’agissait d’un cimetière communal, mais au fil des ans, il est devenu surtout un lieu de mémoire pour plusieurs vagues de l’émigration russe : y reposent les militaires des armées blanches, les membres des familles les plus illustres de Russie, y compris des descendants des Romanov, des hommes politiques, des artistes, des opposants au régime communiste…

La première tombe russe est apparue à cet endroit en 1927, et depuis, plus de 15000 Russes ou des Français d’origine russe y ont été inhumés.

Nous avons erré longtemps dans les allées, mon amie voulait rendre hommage à des écrivains célèbres, comme Ivan Bounine (prix Nobel de littérature de 1934) et aux dissidents de l’époque soviétique comme Andreï Amalric, Victor Nekrassov, Alexander Galitch…Parmi ces tombes qui portaient souvent des noms très connus, nous avons été intriguées par l’une, très sobre où l’on pouvait lire : Zinovi Pechkoff, 1884-1966, Légionnaire.

Pourquoi cet étonnement ? Il se trouve que le nom Pechkoff (ou Pechkov) est le vrai nom de l’écrivain Maxime Gorki. S’agissait-il d’un membre de sa famille ? Dans ce cas-là cette tombe devrait être plutôt à Moscou qu’à Sainte- Geneviève-des-Bois !

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Cimetière russe de Ste Geneviève des Bois

Après cette visite, j’ai effectué quelques recherches et j’ai trouvé des renseignements sur ce personnage mystérieux. Bien vite j’ai compris que peu de gens correspondent aussi fidèlement à la définition d’un aventurier : « personne dont la vie est faite de confrontations avec des univers qu’il pénètre sans en être naturellement familier, par simple goût de l’inconnu ou avec d’autres buts, sans en redouter les risques et en restant prêt pour toute aventure se présentant ».

Frères ennemis
Zinovi Pechkov était effectivement un proche de Gorki, il était son filleul, devenu un fils adoptif. Mais sa biographie comportait tellement de faits étonnants et inattendus que j’avais du mal à croire qu’ils fussent réels. Pourtant, mes recherches confirmèrent la première impression : il s’agissait d’un destin surprenant à plus d’un titre.

Celui qui a porté la majeure partie de sa vie le nom de Zinovi Pechkoff est né le 16 octobre 1884 à Nijni-Novgorod[1] dans la ville natale de Maxime Gorki[2] qu’il a connu, encore tout jeune adolescent.

Sa propre famille était assez prospère ; son père, graveur et propriétaire d’une petite imprimerie, s’appelait Moïse Sverdlov et il était de confession juive. Le futur Zinovi était le premier né et à la naissance on lui donna les prénoms Yeshua Zalman, Zalman étant son prénom usuel. Un an plus tard la famille s’est agrandie grâce à la naissance du deuxième fils. Il aura aussi deux prénoms : Yeshua Solomon. Ces prénoms n’ont pas beaucoup servi, on utilisait une forme vaguement russifiée, Yakov. Les deux frères se ressemblaient beaucoup, mais avaient des caractères très différents. Plus tard leurs destins seront étrangement opposés. L’ainé va bourlinguer, il sera légionnaire, deviendra général, diplomate, haut fonctionnaire de la République française tandis que le cadet sera un révolutionnaire, un membre éminent du parti bolchévique qui va occuper le poste de chef d’État après la révolution d’octobre 1917. Et les deux frères deviendront des ennemis implacables.

La situation financière de la famille aurait permis de donner aux garçons une éducation correcte, mais leurs caractères, d’une part, et leurs préoccupations politiques, d’autre part, seront un frein très important et décisif. L’ainé a fréquenté pendant quelques années seulement l’école primaire et le collège, il passait beaucoup plus de temps sur les rives de la Volga, en compagnie de petits voyous de la ville. Pourtant il avait des dons certains et plus tard il parlera une dizaine de langues. Il était doué pour la musique, car il avait une belle voix et possédait « l’oreille absolue »[3]. Son frère cadet eut une scolarité un peu plus longue, car il avait étudié pendant quelques années au lycée, sans obtenir toutefois le baccalauréat.

Maxime Gorki
Parmi les clients de l’imprimerie il y avait le jeune écrivain Maxime Gorki, déjà très populaire en Russie et qui bientôt sera mondialement connu. Il venait souvent, aussi bien pour surveiller ses textes littéraires que pour la mise au point des proclamations politiques, car à cette époque il organisait souvent des réunions parmi des ouvriers de Nijni-Novgorod, essayant de les attirer vers les bolcheviques. Le jeune Zalman Sverdlov l’aidait volontiers. Mais en 1901 ils furent arrêtés tous les deux, accusés de se livrer à la propagande antigouvernementale. Le garçon encore mineur (il avait 17 ans), fut remis à la famille, tandis que Gorki se trouva exilé à Arzamas[4], avec interdiction de quitter l’endroit. La distance entre les deux villes n’est pas grande et Zalman rendait souvent visite à son ami, devenu pour lui un vrai mentor.

Maxime Gorki était alors en train d’écrire sa pièce, peut-être la plus célèbre, Les bas-fonds, destinée au Théâtre d’Art de Moscou.[5] Il souhaitait être en contact avec les metteurs en scène Constantin Stanislavski[6] et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko[7], mais la surveillance policière l’en empêchait. Alors, les deux hommes et même certains acteurs venaient le voir, et de cette manière le jeune Sverdlov, souvent présent auprès de Gorki, fit leur connaissance. À cette occasion on organisait des lectures, on pourrait parler des vraies répétitions et Zalman y participait très volontiers. On lui attribua le rôle du voleur Vaska Pepel, un personnage singulier qui essaie de quitter les bas-fonds, malheureusement sans y parvenir.

Conversion impérative !
Vladimir Nemirovitch-Dantchenko trouvait que le garçon avait un réel talent et qu’il devait tenter le concours du Conservatoire de Moscou où le baccalauréat n’était pas exigé. Mais ses origines se sont avérées rédhibitoires. Maxime Gorki lui conseilla le baptême, en s’engageant d’être son parrain. La cérémonie eut lieu en septembre 1902, Gorki tint sa promesse et Zalman Sverdlov porta dorénavant le nom de Zinovi Alexeevitch Pechkov. À l’annonce de cette conversion, le père le renia publiquement ; ce courroux paternel renforça l’attachement du garçon pour Gorki, fier de porter le nom de naissance de l’écrivain. Dans sa propre famille où six enfants grandissaient, il devait se sentir comme un étranger.

En 1902 Zinovi déménagea pour Moscou où il retrouva Gorki, autorisé à quitter Arzamas. Dans la vie de l’écrivain cette année fut très riche en événements divers : il fut élu à l’Académie Impériale des Lettres, mais le tsar Nicolas II mit son veto, sous prétexte du contrôle policier, toujours en cours. Anton Tchékhov et Vladimir Korolenko[8]en signe de protestation ont rendu leurs titres d’académiciens. Grâce à cet épisode, pour la bonne société de Moscou et de Saint Pétersbourg, Gorki est devenu un personnage à la mode, les artistes russes les plus connus lui marquaient leur solidarité. Parmi ses nombreux invités il y avait Léon Tolstoï, Anton Tchékhov, Ivan Bounine, Ilya Repine, Fiodor Chaliapine…

Zinovi venait souvent voir son parrain, il était toujours bien accueilli, avec gentillesse et cordialité. À cette occasion, il faisait connaissance avec les célébrités qui entouraient Gorki. Il suivait des cours d’art dramatique au studio du Théâtre d’Art sous la direction de Stanislavski et il avait l’air d’apprécier sa nouvelle vie. En décembre 1902 il assista au triomphe des « Bas-fonds » où on lui confia de petits rôles. Mais il montait sur scène, en surmontant un énorme trac qui le rendait malade. Peut-être qu’avec le temps il se serait habitué, mais sa vie prit un tout autre tournant.

Vers le nouveau monde
Les années 1904-1905 étaient remplies par des événements dramatiques, voire tragiques pour la Russie qui eurent une influence directe sur la vie Zinovi Pechkov.

En février 1904 débuta en Extrême-Orient la guerre entre la Russie et le Japon. Elle va durer plus d’un an et, malgré l’héroïsme des soldats russes, démontrera l’obsolescence de l’armée et l’inefficacité du commandement. De plus, ce conflit se transforma en une grave crise constitutionnelle qui aboutit à des désordres sociaux. Ensuite, durant toute l’année 1905, le pays connut une agitation révolutionnaire, c’était une répétition générale de la révolution qui vaincra 12 ans plus tard.

À l’époque Zinovi avait déjà 20 ans et il pouvait être mobilisé, or il ne souhaitait pas combattre pour la gloire de l’Empire russe. Il préféra alors quitter illégalement la Russie, et alla en Finlande (qui faisait alors partie de l’Empire russe), passa en Suède où il embarqua pour le Canada. Ensuite il traversa la frontière pour un long séjour aux États-Unis. Il subsistait difficilement en faisant toutes sortes de métiers, mais au moins il apprit l’anglais, une langue qui lui sera très utile par la suite.

De son côté Maxime Gorki accueillit très favorablement l’agitation sociale car il souhaitait la victoire de la révolution. À l’époque il s’était rapproché encore plus du parti bolchévique ; son activisme durant l’année 1905 entraîna son incarcération à la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg. Comme il était très populaire, l’opinion mondiale s’en émut et les autorités russes préférèrent le libérer en 1906. Il décida alors d’effectuer un voyage aux États-Unis dans le but de collecter des fonds pour les activistes du parti. À cette occasion il retrouva à New-York son filleul, qu’il appelait affectueusement « Zina » ou « Zinka » et si on juge par sa correspondance ; il était enchanté de l’évolution du jeune homme : « Zinka est devenu une personne intéressante. Il n’écrit pas mal du tout. Je pense qu’il parviendra même à bien écrire. L’une des choses qu’il a rédigée sera bientôt publiée à New York, et il l’enverra aussi en Russie. Il a souffert bien des désagréments aux États-Unis et il a développé une intelligence pleine de malice. À l’automne, il ira en Australie, en Guinée et dans d’autres pays de langue anglaise. » 

Lénine Bogdanov Gorki.jpg
Lénine, Bogdanov, Gorki, Pechkoff

Zinovi secrétaire polyglotte
Pendant ce séjour commun Zinovi s’occupa de l’intendance, devint un efficace secrétaire et traducteur, ainsi il accompagna Gorki à ses rencontres avec Marc Twain et Herbert Wells. Ensuite Zinovi effectua ce voyage aux antipodes, évoqué par son parrain, tandis que Gorki ne pouvant pas revenir en Russie pour des raisons politiques, décida de s’installer en Italie. Ses moyens financiers lui permettaient une vie très aisée et il choisit comme lieu de résidence Capri où il avait loué une confortable villa. Grâce à ses droits d’auteur il vivait en grand seigneur, accueillait de nombreux invités et organisa même une école pour les cadres du parti qu’il finançait avec le chanteur Chaliapine. Vladimir Lénine vint voir Gorki à deux reprises, mais leurs relations personnelles étaient assez froides. L’écrivain lui reprochait de mal connaître la Russie, car depuis des années il séjournait à l’étranger, plongé dans ses lectures et les querelles avec ses adversaires politiques.

Même de nos jours, à Capri, le souvenir des multiples séjours de Gorki reste vivace. Il y a des plaques sur des villas où il a séjourné ; dès que vous prononcez son nom, les habitants de l’île s’animent, parlent de lui avec chaleur et admiration. Ils savent qu’il aimait beaucoup Capri et lui en sont reconnaissants. Par contre ils sont beaucoup plus réticents dès qu’on évoque le nom de Lénine, même si dans un jardin municipal, on peut voir son buste.

Quand Zinovi partit pour l’Australie il espérait gagner beaucoup d’argent, en devenant un chercheur d’or. Mais il n’a pas fait fortune et en 1907, il rejoignit Gorki en Italie où il mena une vie agréable et divertissante. Comme à New-York, Zinovi assurait le rôle de secrétaire ; il parlait alors bien l’anglais et l’italien, se débrouillait en français et en allemand. Gorki appréciait son aide, il lui faisait confiance. Comme à Moscou il apprenait beaucoup de choses auprès des invités de son beau-père ; il existe une bien curieuse photo, prise à Capri lors d’une partie d’échecs entre Lénine et son opposant Bogdanov. Derrière les joueurs, assis sur la balustrade se tient Maxime Gorki, et à ses côtés, Zinovi. En Union Soviétique cette photo était souvent reproduite, sans mais lui, car entretemps il était passé dans le camp des ennemis du pouvoir soviétique.

En 1910 Zinovi épousa Lydia Bourago, fille d’un officier cosaque, installé depuis des années en Italie et un an plus tard naissait son unique enfant, une fille. Le couple émigra aux États-Unis, mais leur séjour ne fut pas un succès et les jeunes gens préféreront revenir en Europe, d’autant plus que leur mariage battait de l’aile.

En 1913, à l’occasion du tricentenaire de la dynastie des Romanov, une amnistie pour des exilés politiques fut annoncée. Gorki décida de rentrer tandis que Zinovi préféra rester en Italie.

À l’époque il n’avait plus de relation avec sa famille. Sa mère était décédée en 1900 et son père s’était remarié. Un frère et une sœur émigrèrent aux États-Unis, mais visiblement ils n’étaient pas très proches et cette présence familiale ne l’a pas incité à rester dans le Nouveau Monde. Son frère Yakov habitait depuis longtemps dans l’Oural, à Iekaterinbourg et était un membre très actif du parti. Depuis 1910 il entretenait une correspondance suivie avec Lénine qui probablement ne savait pas que Yakov était le frère cadet de Zinovi Pechkov.

Légion étrangère en France
Ainsi lorsque la guerre éclata en août 1914 Zinovi se trouvait en Italie. Il prit alors une décision qui va changer encore une fois le cours de sa vie. À la différence de Gorki et de son entourage, il ne souhaitait pas la défaite de la monarchie tsariste. Sa fréquentation des chefs bolchéviques l’avait rendu très méfiant envers leurs objectifs politiques. L’Italie étant un pays neutre, il dut aller au consulat de France à Gènes pour s’engager. Il avait un passeport russe, donc d’un pays allié et il fut incorporé à la Légion étrangère comme Engagé Volontaire pour la Durée de la Guerre (EVDG) au 1er régiment étranger. Il n’avait pas à l’époque de liens particuliers avec la France, mais par tradition, les Russes étaient et restent francophiles.

En novembre 1914 son unité fut dirigée sur le front de Champagne où dès le début, il se fit remarquer comme un très bon soldat. Il fut nommé caporal au printemps 1915, malheureusement en mai de la même année, il fut gravement blessé près d’Arras. Son évacuation vers l’arrière fut décidée par le lieutenant Charles de Gaulle qui était aussi dans la région, et Zinovi se retrouva à l’Hôpital américain de Neuilly où il fut amputé de la main droite. La même année 1915, le légionnaire reçut la Croix de Guerre.

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Maxime Gorki

Après une rééducation, le 22 juin 1916, il signa un nouvel engagement et rapidement il se retrouva détaché au Ministère des Affaires étrangères en tant qu’interprète de 3e classe ce qui correspond au grade de lieutenant. À l’époque il était toujours citoyen russe, pourtant on lui confiait des missions officielles auprès des pays neutres pour expliquer les buts de la guerre. Il est allé en Italie et ensuite aux États-Unis, pays qu’il connaissait bien. Auprès de l’ambassadeur de France, Jusserand, il devait organiser des réunions d’information afin d’expliquer aux Américains la situation sur les fronts européens. De fait il participa au lobbying qui amena le président Wilson en avril 1917 à rejoindre les alliés dans la guerre. Plus tard, il écrira : « J’ai parcouru les États-Unis, des côtes de l’Atlantique à celles du Pacifique, en faisant des conférences sur la guerre. Ma mission devait durer trois mois, mais à la demande de l’ambassadeur de France, j’y suis resté jusqu’au 1er mai 1917.» Ses qualités humaines et surtout ses compétences linguistiques, son énergie étaient très appréciées. À la fin de sa mission il fut promu capitaine.

Lorsqu’il rentra en France en mai 1917, il fut envoyé en Russie, plongée depuis février dans les soubresauts révolutionnaires. Il faut savoir que le gouvernement français avait envoyé alors plusieurs missions en Russie dans le but de maintenir la Russie dans la coalition militaire. Pechkov arriva à Petrograd plusieurs semaines après l’abdication de Nicolas II (2 mars) ; en principe le pouvoir était exercé par le gouvernement provisoire, présidé par le prince Lvov. Mais le soviet (Conseil) de Petrograd contestait le pouvoir en place. D’ailleurs le frère de Zinovi, Yakov y jouera un rôle de plus en plus important. Si ce gouvernement était prêt à continuer la guerre contre l’Empire allemand, le soviet prônait l’arrêt immédiat des hostilités.

Cette mission marquera le retour de Zinovi en Russie après une absence de plus de 10 ans. Il revit à cette occasion les membres de sa famille, rencontra Yakov qui lui servit de contact auprès des bolcheviques, mais il ne partagea pas, et de loin, ses convictions révolutionnaires. Il revit évidemment Gorki qui hésitait entre l’espoir et la crainte, car il se méfiait toujours de Lénine.

Le coup d’État, organisé par les bolchévique en octobre[9] signifia l’échec de toutes les missions françaises, mais Zinovi ne quitta pas la Russie pour autant. Le gouvernement français lui confia le poste de conseiller auprès des Armées blanches qui combattaient pendant la guerre civile sur l’immense territoire du pays. Suivant les périodes, il se trouvait en Sibérie, dans l’Oural, en Mandchourie, dans le Caucase, en Extrême-Orient auprès de l’amiral Koltchak et de l’ataman Semenov.

Pendant quelques temps il sembla que les bolcheviques étaient en train de perdre. Zinovi envoya à son frère un télégramme très concis et éloquent : Yachka, quand nous prendrons Moscou, alors nous pendrons en premier Lénine et ensuite toi, à cause de tout ce que vous avez fait à la Russie. Mais les discordes entre les généraux empêchèrent la victoire définitive des Armées blanches, et en 1920 Zinovi se retrouva en Crimée avec les troupes du général Wrangel pendant l’évacuation définitive. Sur les bateaux il fallait caser près de 150000 personnes, dont 70000 soldats. La flotte française de la Méditerranée envoya plusieurs bateaux. Ces réfugiés furent dirigés surtout vers Constantinople et ensuite ils s’éparpillèrent à travers toute l’Europe. La présence de ces apatrides devint un problème grave dans plusieurs pays, exsangues après la Grande guerre. Alors l’Office international pour les réfugiés apparut, il était dirigé par Fridtjof Nansen, le célèbre explorateur polaire, devenu à cette occasion un diplomate très actif. La plupart de ces « Russes blancs », comme d’ailleurs de nombreux Juifs, exilés à l’époque en Occident, étaient porteurs de passeports Nansen[10].

Cette mission en Russie devait être la plus dure, car au fil des mois, Zinovi devint témoin de la victoire définitive de l’Armée rouge et de l’anéantissement du pays qu’il voulait défendre.

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Fridtjof Nansen

Retour en France
En 1920 Pechkov rentra en France. Il ne revint plus jamais en Russie. Avant son départ il put apprendre que son frère avait eu un poste important dans les structures du nouvel État, en devenant Président du Comité exécutif central ce qui correspondait au poste du Chef d’État. Il devait être content de porter le nom de Gorki, car Yakov, comme Lénine et Trotski, est considéré par des historiens, comme l’un des initiateurs de la Terreur rouge. De plus, il joua un rôle important dans l’exécution de la famille impériale, intervenue dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918 à Iekaterinbourg. Mais le pouvoir ne garantit pas la longévité et Yakov Sverdlov décéda en 1919 à l’âge de 33 ans de la grippe espagnole qui faisait alors des ravages dans toute l’Europe.

Cette guerre civile coûta à la Russie plusieurs millions de victimes. De plus, une effroyable sécheresse s’abattit sur le sud et l’est du pays en 1921. Une immense famine s’en suivit, elle fera des millions de morts aussi, surtout dans le sud du pays, la région de la basse Volga, d’où étaient originaires Maxime Gorki et Zinovi Pechkov.

L’écrivain lança alors un appel pour obtenir une aide alimentaire. Il s’adressa le 13 juillet 1921 directement à Nansen qui mit rapidement en œuvre une mission d’assistance, grâce d’ailleurs aux subsides du gouvernement américain. Cette opération fut une première et innovante action humanitaire du XXe siècle et Fridtjof Nansen reçut en 1922 le prix Nobel de la Paix. Zinovi était alors un relais très efficace entre Gorki et Nansen, à cette occasion les liens entre l’écrivain et son filleul se sont même resserrés, d’autant plus que Gorki, dégouté par les excès des bolchéviques quitta la Russie pour l’Italie à l’automne 1921.

Mais pour Zinovi la période russe de sa vie sera définitivement close. Après son retour en France, il déposa son dossier de naturalisation ce qui lui permettra d’intégrer officiellement le Ministère des Affaires Étrangères. Pendant plusieurs années il va alterner les missions diplomatiques avec les périodes de commandement au Maroc. Ses soldats le surnommaient « le manchot magnifique » et appréciaient sa vaillance. Parallèlement, les diplomates notaient sa perspicacité et sa facilité à établir les contacts nécessaires, sa capacité à gagner ses interlocuteurs aux causes qu’il défendait. Ces qualités lui permirent d’entamer une carrière diplomatique avec des missions très sérieuses, voire secrètes.

Dès qu’il pouvait, il rendait visite à Gorki, refugié à Sorrente. Mais en 1932, l’écrivain décida de rentrer en Union Soviétique. Zinovi était opposé à ce retour, prévoyant que le régime utiliserait sa notoriété pour la propagande. Effectivement Gorki deviendra un membre incontournable des hauts responsables soviétiques, mais, en même temps il était surveillé et censuré.

Son propre fils Maxime Pechkov[11] est mort dans des conditions mystérieuses à l’âge de 37 ans, Gorki s’éteindra deux ans plus tard, en 1936 dans des circonstances assez mystérieuses ; un empoisonnement fut évoqué à plusieurs reprises. Il eut droit à des funérailles nationales et devint un symbole fondateur de l’État soviétique.

En mai 1940 le chef de bataillon Zinovi Pechkov commandait une unité au Maroc où il apprit l’effondrement de l’armée française face à la Wehrmacht. Il n’avait pas l’intention de reconnaître le pouvoir des occupants nazis et refusa de continuer à servir sous leur commandement. Il fut alors arrêté et le tribunal militaire l’a condamné à être exécuté. Il parvint à s’enfuir et arriva à rejoindre Londres en 1941. Malgré son âge (57 ans) le général de Gaulle décida de l’envoyer en poste en Afrique du Sud où il devait surveiller la situation sur le terrain, où sous l’œil des Anglais, s’opposaient les partisans de Vichy et de la France Libre. En 1942 Péchkov aida à conclure l’accord entre Antony Eden (ministre des Affaires Étrangères de Churchill) et le général de Gaulle par lequel l’Angleterre reconnaissait la souveraineté de la France sur Madagascar. La même année Pechkov fut nommé général de brigade et envoyé en … Chine où le maréchal Tchang Kaï-Chek venait de rompre les relations diplomatiques avec Vichy.

Le diplomate
Zinovi représentera la France jusqu’à la fin de la guerre du Pacifique qui se termina le 2 septembre 1945. À la fin de la guerre il sera nommé ambassadeur de France au Japon où il restera jusqu’à 1950.

En 1952 le Président Vincent Auriol l’éleva à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’Honneur. Il aura encore une délicate mission à accomplir, en 1964, lorsque le général de Gaulle lui demanda de se rendre à Taïwan pour expliquer au maréchal Tchang Kaï-Chek les raisons de la reconnaissance du régime de Mao Zedong par la France. Ce sera sa dernière mission de diplomate.

Ada ShlaenIl décédera à Paris le 27 novembre 1966 à l’âge de 82 ans, et sera enterré au cimetière russe, avec des honneurs militaires et en présence des plusieurs personnalités officielles. AS♦

[1] Nijni Novgorod est une ville importante qui se trouve sur les rives de la Volga. Elle a été fondée au XIIIe siècle ; du temps de l’Empire russe c’était la plus grande ville marchande de Russie avec une grande foire où l’on organisait des expositions de l’industrie et du commerce. Aujourd’hui la ville compte 1,3 million d’habitants. L’écrivain Maxime Gorki y est né en 1868 ; dans la période 1932-1991 la ville portait son nom. Le dissident Andreï Sakharov était assigné à résidence à Gorki entre 1980 et 1986.
[2] Maxime Gorki est le nom de plume d’Alexeï Pechkov (1868-1936). Il est né dans une famille pauvre de Nijni-Novgorod, a connu une vie de vagabond, d’où probablement son engagement politique à côté des bolcheviks. C’était un autodidacte qui avait connu dès ses débuts en 1898 un succès qui ira en grandissant aussi bien en Russie que dans le monde.
[3] L’oreille absolue est la faculté d’identifier un son, une ou plusieurs notes, sans avoir eu besoin d’entendre au préalable une note de référence. Pour un musicien cette qualité est importante, n’est pas une nécessité absolue !
[4] Arzamas se trouve à 100 km de Nijni-Novgorod.
[5] « Théâtre d’Art de Moscou » était une compagnie de théâtre de Moscou, fondée en1898 par Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko. Auprès du théâtre il y avait un studio pour des jeunes acteurs qui suivaient des cours d’art dramatique.
[6]Constantin Stanislavski (1863-1938) comédien, metteur en scène et professeur d’art dramatique, était l’un des créateurs du Théâtre d’Art de Moscou. Son enseignement a influencé le théâtre mondial y compris les États-Unis. Le célèbre cours new-yorkais de théâtre Actors Studio de Lee Strasberg et Elia Kazan était basé sur « la méthode de Stanislavski » avec l’utilisation de la mémoire affective et du vécu des acteurs. Les plus grands acteurs américains (Marlon Brando, Dustin Hoffman, John Malkovitch, Steeve McQueen, Marilyn Monroe, Paul Newman, Meryl Streep et bien d’autres) ont suivi les cours d’Actors Studio.
[7] Vladimir Nemirovitch-Dantchenko (1858-1943) était un écrivain, metteur en scène et professeur d’art dramatique. En 1898 il était l’un des fondateurs du Théâtre d’Art de Moscou et directeur jusqu’à sa mort.
[8] Vladimir Korolenko (1853 -1921), grand écrivain russe, malheureusement méconnu en Occident, fut aussi un très bon journaliste et un défenseur infatigable des droits de l’homme. Il faut rappeler son rôle essentiel dans l’affaire Beilis, il a beaucoup fait pour la reconnaissance de son innocence.
[9] La Révolution d’Octobre eut lieu le 25 octobre, d’après le calendrier julien, utilisé alors en Russie. Cette date correspond au 7 novembre d’après le calendrier grégorien qui fut introduit en Russie tout de suite après la révolution.
[10] Les porteurs célèbres de ce passeport : Marc Chagall, Menachem Mendel Schneerson, Igor Stravinski, Vladimir Nabokov …
[11] Maxime Pechkov (1897-1934) était l’unique fils de l’écrivain, né de son premier mariage avec Ekatérina Voljina.

* Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles.

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4 commentaires

  1. Merci, chère Ada, pour ce document absolument remarquable et indispensable pour moi qui ai subi un endoctrinement érigé en vérités absolues.
    Pour la petite histoire : le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois est le tout premier à avoir informatisé les données des tombes. Ceci m’a aidé il y a longtemps à retrouver le nom d’un auteur russe : j’en avais besoin pour identifier un roman que j’ai lu dans ma jeunesse « Julien l’apostat ».
    En entrant le nom du roman dans la base de données du cimetière j’ai aussitôt trouvé que l’auteur s’appelle Merejkovski Dimitri et que ses autres romans sont Napoléon et Leonardo da Vinci. Tout ceci était écrit sur la stèle et saisi dans la base de données du cimetière !
    Encore merci pour votre remarquable étude !

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  2. merci pour cet article qui nous remet en mémoire ou nous apprend une partie de l’histoire de la Russie . C’est très intéressant à lire et à relire.

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