La liberté de la presse consiste souvent à choisir de se taire

3 singesPar Liliane Messika

Deux femmes journalistes ont été frappées par la police. Devinez où cela s’est passé ?

Élémentaire, mon Sherlock
Si cela s’était produit en France, leur portrait ornerait le fronton de la Mairie de Paris et les policiers seraient suspendus, en attendant leur inéluctable condamnation. Pendant ce temps, les pétitions d’intellectuels et de féministes succèderaient aux déclarations d’artistes lors de tous les festivals de l’Hexagone. On n’a rien vu de tout cela. Ce n’est pas en France que c’est arrivé.

Alors où ? Procédons encore par élimination.

Cela ne peut pas avoir eu lieu en Palestine occupée, car cela n’a pas fait la Une de tous les médias français et de plus, aucune réunion en urgence de l’ONU n’a voté à l’unanimité une Résolution contre Israël. Donc, ce n’est pas non plus en Palestine.

Erreur ! Cela s’est produit en Cisjordanie.

Comment ces tortionnaires de colons israéliens ont-ils réussi à mettre l’embargo sur une info de cette importance ? Le lobby juif, bien sûr !

Même avec Israël, le pire n’est pas toujours sûr
En fait, la journaliste Majdoline Hasson a été agressée à Tulkarem le 28 juin 2018 et sa consœur Lara Kan’an à Naplouse deux jours plus tard, toutes les deux par des « agents de sécurité » de l’Autorité palestinienne. Les « agents de sécurité » sont aux miliciens de la garde personnelle de Mahmoud Abbas ce que les mal-comprenants sont aux crétins.

Quand elles ont été agressées, les journalistes étaient en train de faire leur travail : elles couvraient les manifestations contre le président de l’Autorité palestinienne pour qu’il lève les sanctions économiques qu’il avait imposées depuis l’année dernière dans la bande de Gaza.

D’aucuns pourraient penser que ce sont les risques du métier : un journaliste palestinien a bien été tué par l’armée israélienne pendant la marche du retour !

Comparaison est parfois raison, mais pas cette fois
En effet, le journaliste palestinien était un cumulard : il était aussi caporal dans l’armée du Hamas. De surcroit, si Madjoline et Lara sont passées inaperçues, la mort du Hamasnik-journaliste a fait la Une de la plupart des médias occidentaux pendant plusieurs jours.

Et puis d’un côté, ce sont les soldats israéliens qui sont bruyamment accusés de meurtre sur la personne d’un courageux professionnel de l’info du camp adverse, dont les droits les plus élémentaires auraient été bafoués, alors que ce sont les miliciens palestiniens qui ont frappé les journalistes palestiniennes.

Autrement dit, pour les collègues français des deux blessées, un non-événement à la croisée entre silence sur un fait divers et indifférence vis-à-vis d’affaires intérieures mineures dans un pays ami…

Pourtant l’angle féministe était prometteur…
Indépendamment de la grave atteinte à la liberté de la presse, l’agression des deux journalistes ayant été publique, elle représente une humiliation pour laquelle, selon les coutumes en vigueur dans la société palestinienne, les deux femmes et leurs clans respectifs sont fondés à entreprendre une vendetta.

Évidemment, si leurs agresseurs avaient été des porcs relevant de l’industrie cinématographique, ils auraient été balancés depuis une semaine en Une des indignations les plus vertueuses de notre belle conscience. Mais comme il s’agit de gens à qui la consommation du porc est interdite, on s’interdit de les balancer et on regarde pudiquement ailleurs.

Recherche Googe Lara Kan'an Majdoleen Hassona anglais
Recherche Google en anglais

Népotisme et corruption sont dans une bande à Gaza
Personne n’est tombé à l’eau : les agresseurs des journalistes sont des flics de la garde personnelle d’Abou Mazen. En France, ce seraient des circonstances aggravantes, mais en Territoire palestinien, les circonstances sont tellement atténuantes qu’elles confinent à l’innocence.

 

Si l’information avait filtré en France, l’indignation chronique des palestinolâtres se serait certainement déversée sur les sionistes et leur mainmise tentaculaire sur les médias.

Las ! Pas un mot sur Madjoline et Lara dans la presse française. SI l’on veut apprendre ce qui leur est arrivé, il faut poser la question en anglais à Google : la demande en français obtient zéro réponse.

Pareil pour trouver sur Facebook les vidéos montrant Lara Kan’an et d’autres manifestants attaqués par des militants du Fatah d’Abbas en civil (ici).

Politique autoritaire des Autorités
Malgré les politiques autoritaires vis-à-vis des médias, aussi bien en Cisjordanie qu’à Gaza, les confrères compatriotes des deux femmes ont évoqué leur affaire. Prudemment. Pour les anglophones, l’info est disponible. Bassam Tawil l’a relatée sur le site de Gatestone. Il conclut son article en s’étonnant : « Il est toutefois plus difficile de comprendre le comportement des médias étrangers et des ONG de défense des droits de l’homme, qui défendent avant tout le royaume d’Abbas en fermant les yeux sur sa violence. (…) En réalité, l’Autorité palestinienne est un organe qui fonctionne depuis longtemps comme une dictature en supprimant la liberté d’expression et imposant un régime de terreur et d’intimidation aux journalistes et aux critiques palestiniens.[1] »

Les désemparés ne désespèrent pas complètement
Le MADA, le « Centre palestinien pour le développement et les libertés médiatiques », a publié un communiqué de presse pour condamner ces « attaques croissantes contre les journalistes [par les forces de sécurité palestiniennes] d’une manière particulièrement alarmante et troublante pour les femmes journalistes (…) qui se sont répétées dans plusieurs villes palestiniennes. »

Le MADA non plus, n’a pas eu les honneurs des médias français. Peut-être parce qu’il n’est pas jumelé avec son homologue hexagonal ? Pourtant un « Centre français pour le développement et les libertés médiatiques » ne serait pas superfétatoire !

L’exemple à ne pas suivre
Le Pakistan, séparé de l’Inde pour cause d’islam, ex-fleuron de l’ex-empire britannique, a suivi, après la décolonisation, une voie que nous connaissons bien en France, pour l’avoir vécue avec l’Algérie. Les« Pakis » sont les Beurs des Anglais.

Si nos médias sont enclins à plaindre les immigrés en butte au racisme de nos voisins d’outre-Manche, le plus intéressant est quand même ce qui se passe à 7500 km de là, à Islamabad.

Tous les ans, le Département d’État américain publie un rapport sur la liberté religieuse dans le monde. D’après l’édition 2017, au Pakistan, « les tribunaux appliquent des lois sur le blasphème, dont les sanctions vont de la prison à perpétuité à la peine de mort. » L’année dernière, cela a concerné au moins 50 personnes, dont 17 ont été condamnées à mort.

Recherche Googe Lara Kan'an Majdoleen Hassona français
Recherche Google en français : RIEN !

Décryptage pour les nuls en déontologie
En France, on ne croit pas ce que disent ou publient les Américains, c’est la première règle de décryptage pour le public du tiercé bobo gagnant Le Monde-Télérama-France-Info, règle qui vaut aussi pour l’outsider Les Inrocks.

C’est pourquoi le même phénomène se produit pour le Pakistan que dans le cas des journalistes palestiniennes agressées : si l’on veut des nouvelles des chrétiens et des autres minorités religieuses qui sont systématiquement persécutés en raison de leur foi, il vaut mieux connaître une langue étrangère. Ainsi, on saura que les autorités pakistanaises ne peuvent (ou ne veulent ?) pas intervenir lorsque les non-musulmans sont victimes de pogromes.

L’idéologie suprématiste dans ses pompes et dans ses œuvres
Le principal parti islamiste du Pakistan, TLP, a déclaré que la lutte qu’il a entreprise pour « amener la religion du Prophète sur le trône qui lui est dévolu » est pacifique.

Concernant l’adjectif « pacifique », qu’on ne se méprenne pas, ce n’est ni de la propagande ni la mise en œuvre de la méthode Coué : le Coran distingue deux mondes, celui de l’islam et celui de la guerre. Tout ce qui est initié par l’islam est pacifique ; seuls les événements qui se produisent dans le monde de la guerre à l’initiative de non musulmans relève de la guerre. Donc tuer des chrétiens qui refusent de se convertir à l’islam c’est du djihad et c’est pacifique, CQFD.

Quant à installer l’islam sur un trône, ce n’est pas non plus une formule poétique, c’est un simple constat stratégique : l’objectif du TLP est, très officiellement, de promouvoir la suprématie de l’Islam, religion de la vérité, sur toutes les autres religions du monde (Coran 3:19), la suprématie de la charia sur toutes les lois « artificielles », c’est-à-dire promulguées par les hommes, et de lutter contre les chrétiens et les juifs qui conspirent contre l’islam et les musulmans (Coran 2: 109). Quand on a des vues aussi impérialistes et les moyens de ses ambitions, il est inévitable qu’on finisse à la tête des forces de l’ordre. Et qu’on ait donc les moyens de tuer des chrétiens, re-CQFD.

Idiots utiles suicidaires à l’insu de leur plein gré
Pourquoi toutes les informations disponibles dans les médias étrangers ne trouvent-elles le chemin du PAF que si elles sont islamiquement correctes ?

Avouons-le, celle-ci est une question purement rhétorique.

La caste médiatique est composée d’idéologues formés dans les écoles de militantisme, oups, de journalisme, par des idéologues eux-mêmes issus des grandes heures de la Noble Révolution Prolétaire (celle qui a été faite par des étudiants petits-bourgeois en mai 1968, par opposition à la révolution bourgeoise tout court de juillet 1789).

Pour s’autocensurer afin que le contenu de ce qu’ils transmettent colle à leur idéologie, « ces gens, qui prennent leurs coquetteries pour des convictions[2] » n’ont pas besoin d’un organisme de propagande au-dessus de leurs têtes.

Ce qui commence à Islamabad ne reste pas à Islamabad
« Qu’un groupe parvienne à filmer ce qui se dit vraiment dans certaines mosquées, à montrer la pression qui s’abat au quotidien sur les femmes dans certains quartiers, à dévoiler ce qu’est vraiment le projet de société des groupes islamistes même légaux, et surtout à donner à ces révélations un impact médiatique suffisant pour que les pouvoirs publics ne puissent plus feindre de les ignorer, et j’applaudirai », écrit sur Causeur Aurélien Marq.

Mais dans le contexte actuel, où l’accès aux médias est aux mains d’une corporation qui, par principe droitdelhommiste, soutient une idéologie totalitaire, le trône de ses membres a beau n’être que virtuel, c’est dans la pratique quotidienne qu’ils barrent l’accès des avis différents du leur à la connaissance du public.

Les médias ne publieront pas, les Français ne seront pas informés, ils ne feront pas pression sur leurs pouvoirs publics, qui n’agiront pas.

Et nos droits ? Droit ? C’est un gros mot ! Sans l’étiquette « garantie de gauche », votre entreprise sera boycottée. LM♦

6 juillet 2018

Logo Liliane Messika[1] https://www.gatestoneinstitute.org/12634/palestinians-female-journalists, traduction française Liliane Messika.
[2] Rendons à César ce qui est à Régis de Castelnau : https://www.causeur.fr/irak-terroristes-daech-executions-152244

Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s