Soixante-huitards, vieux cons, néo-cons ou méta-rebelles ?

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Par Liliane Messika

Cinquante ans, deux générations…

Ceux qui, adolescents, ont lutté et vaincu le modèle hyper-paternaliste de leurs aînés, sont eux-mêmes devenus parents, voire grands-parents et acteurs de premier plan.

Certains 68-ards ont gardé le cap
Les plus droits dans leurs bottes dirigent aujourd’hui des médias mainstream, d’autres se sont convertis à l’écolo-altermondialisme, d’autres encore sont passés politiciens professionnels. Tous se revendiquent fidèles aux valeurs et aux principes qui ont guidé leur engagement il y a cinq décennies.

Des féministes qui ont milité pour l’égalité hommes/femmes et pour la libéralisation de la contraception et de l’avortement, animent maintenant des ateliers non-mixtes (de race et de sexe) et soutiennent des mouvements pro-voile et pro-burka, au nom des mêmes principes.

D’ex bouffe-curés, devenus élus municipaux, offrent des terrains communaux à des imams pour y construire des mosquées, « mais tu dis que c’est pour un centre culturel, pas cultuel, comme ça, on relève de la loi de 1901, pas de celle de 1905 »…

Des manifs LGBT parisiennes voient défiler des banderoles « Israël apartheid – Libérez Gaza », à l’heure où à Gaza, on jette les homosexuels du toit des immeubles, alors que Tel Aviv abrite la seule Gay Pride du Moyen-Orient.

D’anciens FCPE soutiennent aujourd’hui l’inégalité des droits à l’école pour rééquilibrer les chances : fidélité à des principes, si pas à tous.

D’autres, qui ont bénéficié de l’ascenseur social et de l’éducation républicaine, approuvent, en 2018, l’occupation des universités par des « activistes » qui se réfugient derrière des boucliers humains migrants. Pas question de revenir sur les valeurs !

Des Touche-pas-à-mon-pote défilent à côté d’indigènes casqués qui arborent des pancartes « Mort aux Juifs »… qu’ils ne remarquent pas.

Dans les années 1970, les jeunes abonnés à Hara Kiri (devenu Charlie Hebdo) voulaient « interdire d’interdire ». Ils accueillent maintenant avec satisfaction la judiciarisation des « fake news ». Au nom des valeurs. Ou des principes ?

D’autres ont changé… de camp ? D’avis ? D’idéaux ?
Le seul inconvénient à cette « fidélité aux idéaux de Mai », finalement, c’est l’obligation de réduire chaque jour l’écartement de ses œillères afin de ne pas voir ce qui déborde d’une grille de lecture inamovible.

Pourtant, parmi ceux qui, au lycée, trouvaient le port du tablier trop infantilisant, il en est qui souhaitent voir aujourd’hui les écoliers en uniforme. D’ex-objecteurs de conscience votent pour la résurrection du service militaire. Alors, des traîtres ?

Des laïcards pur-jus inscrivent leurs enfants dans le privé… y compris des écoles confessionnelles quand il n’y a plus de place à l’École Alsacienne. Des néo-cons ?

Le lectorat des 18-35 ans, qui constituait 99% des abonnés à Charlie a beaucoup moins l’esprit Charlie que ses aînés[1]. Mieux (ou pire ?) les urbains âgés de 50 à 64 ans, appartenant à des catégories socioprofessionnelles supérieures, ceux qui, pour le dire vite, lisaient Le Figaro en 1968, représentent l’essentiel des Je-suis-Charlie trois ans après l’attentat. Des vieux cons ?

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Le curseur de la France a pris quelques degrés à droite quand les idéaux affichés comme dogme ont montré leurs limites. Si la réalité, « c’est ce qui continue d’exister quand on n’y croit plus », selon la formule de Philip K. Dick, admettons que, pour l’éviter, on ne regarde plus ce que le réel recouvre… réellement : on se focalise plutôt sur qui dit quoi et c’est çui qui dit qui y est. Peut-être ceux qui acceptent d’avoir changé sont-ils les plus fidèles aux principes, même s’ils sont rebelles aux étiquettes qui les désignent ?

Personne n’a changé d’avis, mais les avis ont changé de position
« Tout ce qui est excessif est insignifiant », disait Talleyrand, sans imaginer que sa proposition concernerait, deux siècles et demi plus tard, le signifié et non le signifiant.

Le signifié, c’est l’idée, le concept ; le signifiant n’en est que la désignation, le mot, en un mot.

Certains signifiants sont désormais transgenre. Après tout, pourquoi seraient-ils discriminés et privés de ce droit sacré au choix individuel ? Du coup, ils ont changé de sens comme d’autres changent de sexe et traduisent maintenant l’inverse de leur signification initiale.

Les pauvres signifiés, eux, n’ont pas eu cette chance, ils sont demeurés otages de leur identité d’origine.

Ainsi, le signifiant « réel » se réfère maintenant au signifié « interprétation idéologique ». « Paix » recouvre « extermination de l’ennemi ». « Laïque » a évolué vers « athée », pour dériver jusqu’à « extrémiste ». Ayant couru plus vite que l’évolution sociétale, « féminisme » recouvre aujourd’hui aussi souvent son signifié originel que la « promotion de l’infériorité de la femme ». « Liberté d’expression » se prononce dans d’innombrables cas « autocensure », alors que « islam » est le véritable signifié de « multiculturalisme », dont le signifiant est synonyme de « harmonie ».

Quant à « vérité », il n’est plus utilisé que par des militants radicalisés pour définir leur propre opinion. Exemple : « ‘’Israël Palestine – Vérités sur un conflit’’, un livre d’Alain Gresh, ardent défenseur de la Palestine ».

Ce n’est plus le Larousse, c’est la 17ème chambre qui juge la sémantique
Spécialisée dans les affaires de presse, la 17ème chambre du Tribunal de Paris doit dire le droit sur des sujets qui relèvent le plus souvent de la gauche et de l’interprétation des signifiants.

Le 19 juin 2018, par exemple, un procès opposait Frédérique Calandra, maire socialiste du XXème arrondissement de Paris à Rokhaya Diallo, signifiante féministe d’un signifié ouvertement raciste. Pour le dire autrement, une socialiste « féministe universaliste et laïque » attaquait en diffamation une autre féministe « intersectionnelle et différentialiste ».

Il en va du féminisme comme de la démocratie, dès qu’on ajoute un adjectif au signifiant, on soustrait une part du signifié : on sait ce qu’étaient les « républiques démocratiques » et les « démocraties populaires »…

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Signifiant / signifié

Qu’ajoutent et retranchent à « féministe » les qualificatifs des deux protagonistes ? Frédérique Calandra se définit en opposition à ses adversaires. De même que l’athée se définit par le dieu auquel il ne croit pas, l’universaliste laïque est celle qui n’est ni différentialiste ni intersectionnelle.

Le différencialisme est le parfait exemple de la dérive du droit à la différence devenu différence des droits. Il part du principe qu’il existe une différence d’essence entre des groupes d’individus définis par leur sexe, leur ethnie ou leur culture. L’intersectionnalité enfonce le clou en additionnant les dominations, discriminations et autres persécutions subies (réellement ou fantasmatiquement) par les individus qui se reconnaissent dans l’essence de plusieurs groupes.

En l’espèce, bien que Rokhaya Diallo et Frédérique Calandra appartiennent toutes deux à l’espèce humaine, la première considère que tout ce qui lui arrive est défini par son sexe (identique à son genre), par sa religion et par sa race (c’est elle qui utilise ce terme que les antiracistes, dont elle prétend faire partie, ont proscrit) et la seconde ne se différencie des autres membres de l’espèce que par son choix politique qui est de vouloir l’égalité entre tous, quels que soient leur sexe (féministe), leur couleur et leur religion (universaliste) ou leurs revenus (socialiste).

Signifiant et signifié ont coulé dans le même bateau
C’est celle qui fait des différences entre les races qui accuse de racisme celle qui n’en fait pas. D’où, en retour, le procès en diffamation de l’universaliste contre la différencialiste.

Cette inversion des valeurs et de leurs signifiants est la caractéristique qui définit notre époque.

Le XXIème siècle devait être spirituel ou ne pas advenir, si l’on en croit l’un des André, Malraux ou Frossard, à qui l’on ne sait exactement attribuer cette prophétie.

Hélas ! le troisième millénaire n’est pas spirituel pour un kopek, il est triste à mourir. Et affligé d’une religiosité restrictive et étouffante qui se nomme monothéismes, mais aussi Antiracisme pour les uns, Écologisme pour les autres et Terrorisme contre tous.

La seule chose qui demeure, immuable, c’est la « fidélité-aux-principes-et-aux-valeurs ».

Cette fidélité constitue la base, la pierre angulaire et le ciment de notre schizophrénie : la situation ayant totalement changé depuis le moment où les principes ont été édictés, ils sont devenus inapplicables. Qu’à cela ne tienne ! Conservons les signifiants et remplaçons leurs signifiés afin que les objectifs soient toujours à notre portée !

Exemplaire, mon cher Watson !
Un individu avide de violence peut, aujourd’hui en Europe, entrer dans les ordres du fascisme, avec une conscience immaculée de juste et l’estime des démocrates. Il lui suffit pour cela de s’engager dans une milice « anti-fa » de gauche, qui respecte strictement, comme sa sœur jumelle de droite, les canons du fascisme.

« Fasciste » a beau être une insulte dans notre inconscient collectif, un individu relevant de ce modèle est quand même devenu un martyre de la démocratie.

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« Clément Méric s’engage … dans les rangs du groupe Action antifasciste Paris-Banlieue, qui s’inscrit dans la lignée du mouvement skin d’extrême gauche. Idéologiquement opposés aux skinheads d’extrême droite, ils adoptent cependant des codes vestimentaires et des méthodes qui s’en rapprochent. », a expliqué France Info[2], média qui se veut garant des valeurs-zé-des-principes, gêné aux entournures par les indéniables similarités entre fascistes des deux extrêmes soi-disant opposés.

De la même façon, c’est sous l’étiquette de l’antiracisme que l’antisémitisme le plus violent, rebaptisé « antisionisme » depuis l’an 2000, peut revendiquer, entre 2006 et 2017, douze Juifs tués parce que juifs.

Le choc des morts est toujours précédé du poids des mots
Les totalitaires savent cela d’instinct et ils ont précédé les circonvolutions auxquels sont soumis les idéologues de Mai depuis 1968. 1984 avait mis en garde contre la Novlangue qui, en changeant la façon de décrire la réalité en modifiait la nature, mais au lieu de servir de repoussoir, le roman de George Orwell a plutôt inspiré les tenants du politiquement correct.

Si l’on se penche sur les « vérités » d’Alain Gresh, cité plus haut, on trouve des interviews du militant sur le site de Capjpo-Europalestine.

Le 15 mai 2018, par exemple, il était encensé pour avoir morigéné un confrère : « Ce ne sont pas des « affrontements », ni des « heurts », C’EST UN MASSACRE, a souligné Alain Gresh interviewé sur Gaza par une chaine de télévision. Et le plus extraordinaire, comme vous l’entendrez dans la vidéo, c’est que le journaliste lui répond benoitement : « Pourtant ce sont les mots utilisés par l’ambassadrice d’Israël en France » !!! » (sic)

On ne reproche pas au citoyen ses engagements, juste son utilisation dévoyée du terme « vérité ». Il est d’ailleurs cocasse de voir avec quelle naïveté le site partisan d’une « paix juste[3] » est scandalisé qu’on puisse accorder le moindre soupçon de crédit à l’opinion de l’adversaire, triple point d’exclamation !

Il est tout aussi édifiant de s’interroger sur le « MASSACRE » dont il est question : les 68 civils morts sous les bombes saoudiennes au Yémen en décembre 2017 ? Pas du tout. Les 43 civils Touareg assassinés le 28 avril 2018 par des djihadistes au Mali ? Oncques point. Les 30000 Palestiniens tués depuis 2013 à Yarmouk, en Syrie ? Nenni.

Non, selon l’auteur de SES vérités sur le conflit Israël-Palestine, il s’agissait bien de Palestiniens, mais pas des civils comme à Yarmouk : là, ce sont 50 miliciens tués lors de la « Marche du retour », une offensive contre Israël revendiquée par le mouvement palestinien, comme l’est le statut militaire des morts[4].

Si la réalité acceptait de se conformer aux signifiants qu’on lui impose, au lieu de nous mettre des bâtons dans les roues avec les faits, la vie serait plus facile !

Résultat : rien ne suscite plus la méfiance que la vérité !
Anti-fas aux méthodes fascistes, droits-de-l’hommistes racialistes et féministes islamistes ne sont que la houppette sur la tête d’un iceberg gros comme la planète Internet.

La crise du sens issue de la manipulation des signifiants a produit un effet inattendu de vases communicants : la parole de ceux qui communiquent officiellement est rejetée par une importante minorité qui, a contrario, adhère sans esprit critique à des théories plus farfelues les unes que les autres.

Personne pour se poser en arbitre et donner du sens ? Non, car la démocratie implique le pluralisme, autre signifiant dévoyé : « débat pluraliste » est un spectacle joué en novlangue dans le texte par plusieurs acteurs partageant exactement le même avis et vociférant les mêmes signifiants pour être celui qui aura le dernier mot, qui correspond très rarement au signifié réel.

Le dernier sondage Opinionway montre que les Français sont 33% à avoir confiance dans l’institution présidentielle, 30% dans le gouvernement et 29% dans les deux chambres, Assemblée nationale et Sénat.

Si l’on y ajoute le fait que 79% des Français ont foi dans au moins une théorie du complot[5], on se trouve devant le portrait d’une civilisation primitive.

Alors peut-être serait-il temps d’utiliser des signifiants qui collent à leur signifié plutôt qu’une novlangue dont le signifié varie selon les individus. Ce serait un premier pas vers le retour de la confiance en une langue commune, qui pourrait mener à la confiance tout court. Aie ! La langue commune n’est pas très loin de langue nationale, signifiant honni, comme substantif autant que comme adjectif, et d’ici que les signifiés sortent de leur prison sémantique, on sera tous partis au parti des Petits-Hommes-Verts ! LM♦

22 juillet 2018

[1] Sondage IFOP, janvier 2018.
[2] France Info
[3] CAPJPO est l’acronyme de « coordination des associations pour une paix juste au Proche-Orient »[4] « Durant la dernière confrontation, si 62 personnes sont mortes en martyres, 50 d’entre elles faisaient partie du Hamas », a indiqué Salah Albardawil, membre du Bureau politique du Hamas (source MEMRI) et Mahmoud al-Zahhar, autre haut responsable du Hamas : « Qualifier de ‘’résistance pacifique’’ ces manifestations est une tromperie claire, elle est soutenue par nos armes » (Source MEMRI)
[5] Le Figaro

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