La traduction est un exercice de haute voltige

misunderstood.jpg

Par Liliane Messika

« Traduttore, traditore » est une formule qui résume, vite fait bien fait, le défi représenté par la traduction d’un texte dans une autre langue. En littérature, le but de l’opération n’est pas le mot-à-mot mais le maux-à-maux, autrement dit il s’agit d’obtenir que le lecteur dans la langue hôte ressente la même chose à la lecture du texte que celui qui lit la version originale.

Il en va tout autrement en politique où le lecteur en langue hôte doit être convaincu par ce que l’on veut lui faire ressentir, ce qui, concernant Israël, est le plus souvent l’envie de le voir vaincu tout court.

En Palestinien, « cessez-le-feu » se dit « tir à volonté »
Ainsi, plusieurs cessez-le-feu ont été signés entre Israël et le Hamas, le dernier datant du 21 juillet 2018. Le Monde, qui fut, il y a quelques décennies, un journal d’information avant de virer organe de propagande, interprétait ainsi la situation : « L’armée israélienne et le Hamas ne veulent pas de guerre dans la bande de Gaza, mais chacun contribue, à sa manière, au glissement vers cette sombre perspective. »(ici).

La version « observation des faits » permet de savoir que

  1. Dès le lendemain de chaque cessez-le-feu, des tirs de mortier et des roquettes sont tirés de Gaza sur Israël.
  2. À Gaza, rien ne peut se faire, surtout avec des armes, sans l’imprimatur du Hamas, lequel revendique d’ailleurs toutes les « victoires » obtenues de cette manière.
  3. Suite à ces actes d’agression armée, l’armée israélienne, quand elle réplique, vise les positions d’où ont été tirées les roquettes.

On signale à l’attention des traducteurs du quotidien vespéral que « suite à » signifie « après », et qu’il existe un enchainement de cause à effet qui interdit absolument de rendre agresseurs et agressé également responsables de la situation.

Cette relation causale n’apparaît pas dans la version du Monde qui s’articule autour du thème ‘agresseur = agressé’ : « Trois Israéliens ont été blessés par une roquette tombée à Sderot, a confirmé la police. A l’ouest de Gaza-ville, une frappe de l’armée israélienne a causé la mort de deux adolescents de 15 et 16 ans, blessant une douzaine de personnes. (…) Vendredi, un soldat déployé le long de la clôture frontalière avait été blessé au torse par un engin explosif. »

Pas besoin d’analyse de texte approfondie pour voir vers qui le traducteur souhaite faire pencher la sympathie des lecteurs. S’il avait voulu inverser les sentiments de ses lecteurs envers les acteurs du conflit, il aurait suffi de décrire exactement la même situation ainsi : « Une roquette lancée par les miliciens du Hamas sur le toit d’une maison de Sderot, la ville israélienne la plus proche de Gaza, a grièvement blessé trois membres de la famille qui y habitait. En représailles, Israël a visé les installations militaires du Hamas, tuant deux Palestiniens. La veille, un jeune appelé israélien, qui allait fêter ses vingt-deux ans une semaine plus tard, avait succombé aux balles tirées depuis Gaza par un sniper palestinien. »

Comme toute la presse française, Le Monde est nourri au sein de l’AFP et les mêmes éléments de langage se retrouvent donc dans tous les médias de l’Hexagone, avec le même casting : Israéliens agressifs contre Palestiniens pacifiques et vulnérables.

C’est pourquoi lorsque, au matin du jeudi 26 juillet 2018, soit cinq jours après l’entrée en vigueur d’un nouveau cessez-le-feu demandé par le Hamas, 9 tirs de roquettes visant le territoire israélien depuis Gaza ont été signalés depuis la veille au soir par Tsahal, ils n’ont jamais atteint les téléscripteurs des médias français. Pas plus qu’un autre haut-fait d’armes du Hamas datant de deux jours plus tôt (24 juillet 2018) : dissimulés derrière une manifestation d’enfants près de la clôture de sécurité, des snipers ont tiré sur des soldats de Tsahal patrouillant en territoire israélien, blessant deux d’entre eux.

Traduction.jpg

En français, « arrêter les assaillants » se dit « déplacer par la force la population palestinienne »
C’est l’ambassadeur de France à l’ONU qui l’a dit, condamnant sempiternellement « l’usage disproportionné et indiscriminé de la force du côté israélien. » Une réplique proportionnée serait-elle l’envoi de roquettes sur les villes de la Bande de Gaza ? Non, ce serait tout aussi disproportionné, puisque les Israéliens ont construit des abris pour leurs civils, alors que le Hamas a dépensé des sommes considérables pour s’approvisionner en armes et qu’il se sert de sa population comme de boucliers humains, espérant gagner par la compassion ce qui lui est inaccessible par les armes. Peut-être alors devrait-on interdire aux Israéliens de se rendre aux abris afin qu’il y ait autant de victimes de part et d’autre ? Au moins, cela satisferait Benoît Hamon qui a regretté qu’elles soient toutes du même côté…

Mais au fait, de quoi parle-t-il exactement, Monsieur François Delattre, notre ambassadeur ? Il défend les Palestiniens qui ont bien le droit de manifester pacifiquement à Gaza (ce que personne ne leur dénie : qu’ils essaient, ils s’en rendront compte immédiatement !) et « en même temps », il stigmatise « la construction de nouvelles colonies, les démolitions et déplacements forcés de population » qu’il qualifie de « particulièrement graves. » Les Israéliens ont quitté unilatéralement Gaza en juillet 2005, cela fait juste treize ans. Ce n’est donc pas là qu’ils construisent des « colonies », mot cochon pour qualifier toute construction destinée à héberger des Juifs. Pas là non plus qu’ils procèdent à des démolitions, puisque ce sont les Gazaouis eux-mêmes qui ont détruit toutes les infrastructures laissées par les Israéliens le jour même de leur départ.

Monsieur l’ambassadeur français à l’ONU oublie qu’il y a deux Palestine sœurs ennemies, l’une administrée par Mahmoud Abbas, démocratiquement élu pour cinq ans en 2005, et l’autre par le Hamas qui en a pris le contrôle en 2007 grâce à un coup d’état ? Ce qui est clair, c’est que, en période d’agressions pluriquotidiennes du Hamas à la frontière de Gaza, il reproche à l’État juif des opérations immobilières en Cisjordanie…

La France accueille des casques blancs sauvés par l’opération du Saint-Esprit en français, par Israël dans les autres langues
La France « prendra sa part dans l’accueil des ‘Casques blancs’ évacués de Syrie avec leurs familles », a annoncé lundi 23 juillet le ministère français des Affaires étrangères. Ledit ministère avait essayé de laisser entendre qu’il avait participé à ce sauvetage en faisant mine de le confondre avec son parachutage de vivres au-dessus d’une autre région, la Ghouta. Comme cela n’a pas marché, « la France s’est activement associée aux démarches conduites avec plusieurs partenaires pour permettre le succès de cette opération » déclare-t-on dans un flou vaguement artistique sur le site du ministère (ici). Ceux qui lisent une autre langue que le français ont accès à plus d’informations. Ils savent donc que c’est Tsahal qui a évacué les 400 volontaires et leurs familles des zones rebelles de Syrie vers la Jordanie, alors que l’armée d’Assad était en route pour les tuer. Les casques blancs, surnom de la « Défense Civile Syrienne », constituent un réseau d’humanitaires qui, depuis 2013, procure premiers secours et assistance aux civils blessés par les forces d’Assad dans les territoires tenus par les rebelles.

« Nous – le Royaume-Uni et des alliés – avons assuré l’évacuation des Casques Blancs et de leurs familles – merci à Israël et à la Jordanie pour avoir réagi aussi rapidement à notre demande », a twitté Jeremy Hunt, le ministre des Affaires étrangères britannique, moins bégueule mais aussi égocentrique que son homologue français. L’Allemand Niels Annen, ministre du Bureau Fédéral des Affaires étrangères, s’est joint au concert de louanges international qui a salué l’État juif pour sa mission d’évacuation.

langue noeud.jpg

… IS-RA-ËL…

La France a du mal à prononcer IS-RA-ËL sans cracher
C’est valable dans tout ce qui est positif à son égard, que ce soit pour le féliciter, quand l’État juif sauve des civils syriens ou pour montrer à son égard un brin d’humanité. L’opportunité qui s’est présentée récemment était pourtant sans l’ombre d’un danger pour la patrie-des-droits-de-l’homme-à-condition-qu’il-ne-soit-pas-juif : dans l’une des innombrables résolutions onusiennes condamnant Israël pour ceci ou pour cela, l’une d’entre elles avait été présentée au vote du CES, le Conseil Économique et Social pour une mise au ban des Nations concernant « les actions d’Israël contre les Palestiniens ». On ne sait pas ce que cela a à voir avec le CES de l’ONU, ni d’ailleurs ce que cette formulation vague recouvre exactement, mais on s’en fiche : les 54 membres l’ont votée à l’unanimité, comme d’habitude. En revanche, quand l’occasion leur a été offerte d’être un peu plus spécifiques, ils s’y sont opposé. Non mais, soutenir le petit Satan, et quoi encore ?

Il s’agissait en tout et pour tout d’ajouter un amendement d’une ligne proposé par l’État juif pour réclamer « la libération immédiate des civils et des soldats détenus à Gaza par le Hamas ». Ouh la la, c’est compromettant, ça ! Demander la libération de civils suppose qu’on reconnaît qu’ils sont prisonniers, or des civils prisonniers ne peuvent être que d’innocents Palestiniens torturés dans les prisons israéliennes, l’inverse ne pénètre pas le Dôme de fer qui protège l’intellect européen. Quant aux soldats de Tsahal, des appelés du contingent juif âgés de 18 à 21 ans, c’est bien fait pour eux, on n’a pas à s’en occuper.

C’est probablement pour cette raison que tous les États membres de l’UE, vous savez, ceux qui n’ont que les droits de l’homme à la bouche, ont voté, France-patrie-des-droits-de-l’homme en tête, contre l’ajout de cet amendement. Ouf, on a évité de contrarier les djihadistes à qui nous nous donnons tant de mal pour éviter la peine de mort en Irak !

« Provoquer les Juifs », se dit « être neutre », en « observateur » dans le texte
Il existe à Hébron, en Cisjordanie (Judée-Samarie pour ceux qui considèrent que l’histoire de l’humanité ne commence pas en juin 1967), une « Présence internationale temporaire », TIPH pour les intimes. Son commandant a été convoqué le 25 juillet 2018 au ministère des Affaires étrangères israélien après que des « observateurs neutres » de cette mission aient été filmés en train de crever des pneus d’un véhicule appartenant à un habitant juif de la ville. L’avocat du propriétaire de la voiture vandalisée a trouvé inadmissible « que le ministère des Affaires étrangères permette à ces gens qui ne font que rédiger des rapports biaisés et mensongers contre Israël de continuer à rester à Hébron. (Ils) commettent des actes de haine contre les habitants juifs. »

Encore un parano ? Si c’est le cas, on ne cesse de lui donner des raisons de l’être : deux semaines plus tôt, un ressortissant suisse, membre de la même TIPH avait giflé un enfant juif de dix ans qui s’était approché du groupe « d’observateurs neutres » qui se promenait à Hébron. L’agresseur a été entendu par la police pour violence sur mineur. Il a ensuite été libéré et a quitté le pays, mais la Suisse a présenté des excuses officielles à Israël (ici).

silence.jpg

Le parler-vrai américain se traduit par un silence méprisant dans les médias français
L’ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Nikki Haley, ne rate pas une occasion de dire ce qu’elle voit et non ce qu’elle veut croire, ce qui est assez rare (unique ?) dans le milieu diplomatique et dans les médias français.

Lors d’une réunion du Conseil de sécurité, le 24 juillet 2018, elle a listé une partie des dommages faits à Israël par ceux que notre ambassadeur à l’ONU qualifie de « manifestants pacifiques de Gaza » : « les cerfs-volants en forme de croix gammée enflammés et terroristes (…) ont endommagé ou détruit 7500 acres de terres, soit (…) 10 fois la superficie de la ville de Paris. (…) Si cela arrivait à l’un de nos pays, il y aurait beaucoup de discussions à ce sujet » (ici). Petite parenthèse rigolote : les zadistes français sont ultra-majoritairement pro-gazaouis…

Il a fallu le Bataclan et le 14 juillet à Nice pour que la presse hexagonale évoque le terrorisme autrement que comme une suite hétérogène de crises délirantes de « loups solitaires au passé psychiatrique ». En France, il est normal que les fous ne tuent que des Juifs, c’est la preuve qu’ils sont fous, pas qu’ils sont antisémites.

Autre déclaration de Nikki Haley qui a fait autant de bruit qu’un attentat visant des « Français innocents » : « Les dirigeants palestiniens ont été autorisés à vivre trop longtemps dans une fausse réalité parce que les leaders arabes ont peur de leur dire la vérité. Nous, aux États-Unis, leur disons la vérité parce que nous nous soucions du peuple palestinien. »

Parole ♫, parole ♫ ? Non, justement, c’est ce qu’elle reproche aux autres, alors elle a mis les points sur les i : « Tous les mots prononcés ici à New York ne nourrissent, n’habillent ni n’éduquent un seul enfant palestinien. (…) L’an dernier, les contributions de l’Iran, de l’Algérie et de la Tunisie à (l’UNWRA) étaient de zéro. (…) Le Pakistan et l’Égypte ont donné chacun 20.000$ et Oman 668.000. (…) En 2017, la Chine a fourni 350.000$ à l’UNRWA. La Russie, 2millions $ et la Turquie, 6,7 millions, le Koweït, 9millions, et les Émirats arabes unis 12,8 millions. L’an dernier, Washington a donné 364 millions de dollars, soit 10 fois les montants additionnés de tous ces pays. » Et elle ne se contente pas de parler finances : « Où sont les pays arabes quand il s’agit de dénoncer le terrorisme du Hamas (et) de soutenir les compromis nécessaires à la paix ? »

C’est un danger public, cette nana ! Il serait temps qu’on lui explique que la diplomatie consiste à répéter des éléments de langage qui perpétuent le statu quo, surtout pas à essayer de trouver des solutions concrètes aux problèmes, sinon les diplodocus du Quai d’Orsay n’ont plus qu’à se faire hara-kiri, euh… Charlie Hebdo !

Le meilleur pour la fin : comment dit-on en turc « c’est çui qui dit qui y est » ?
Parlant de la loi qui décrit Israël comme l’État-Nation des Juifs, Recep Erdogan a traité l’État juif de nazi, précisant qu’à ses yeux, « Il n’y a aucune différence entre l’obsession raciale de Hitler pour la suprématie de la race aryenne et la mentalité d’Israël qui considère les Juifs comme les propriétaires exclusifs de toute la terre sainte. » La Turquie occupe la moitié de Chypre, mais ce n’est pas parce que Erdogan a une obsession raciale, c’est juste que comme les musulmans sont supérieurs au reste de l’humanité, il n’y a pas de raison qu’ils partagent l’île avec des Grecs orthodoxes !

Quant à la violence de la Marche du retour des Palestiniens en Israël, dont le Hamas se glorifie, le dirigeant turc n’en a manifestement jamais entendu parler : « Les attaques israéliennes en Palestine, particulièrement à Gaza et à Jérusalem sont des crimes contre l’humanité. Israël prouve une fois de plus qu’il est un État-terroriste contre les Palestiniens qui ne demandent qu’à défendre leur terre. » On comprend bien qu’à ses yeux, essayer de détruire la frontière pour envahir Israël pour y effacer la saleté et le cancer des Juifs et décapiter leurs dirigeants (ici) , c’est la démarche pacifique d’esprits humanistes injustement agressés.

Netanyahou a rétorqué que « Erdogan enferme des milliers d’opposants et de journalistes, il massacre les Kurdes, occupe le nord de Chypre et le nord de la Syrie. Ce n’est pas lui qui nous fera la leçon. Le fait que le grand président-dictateur Erdogan attaque Israël ne peut être que le plus grand compliment que nous puissions recevoir. »

Pour savoir ce qu’en pense le Quai d’Orsay, il n’est que de lire la presse française. Cherchons sur Google : « Erdogan, Israel, nazi » (ici). Près de 7 millions de résultats. Un seul en français : Ouest France qui sauve l’honneur : « Turquie. Après les violences à Gaza, Erdogan compare Israël aux nazis ».

Logo Liliane Messika

C’est beau, le pluralisme de la presse : on nous cache rien, on nous dit tout ! LM♦

28 juillet 2018

Publicités

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s