La Géorgie et ses Juifs 

Reine Tamar de Géorgie.jpg
La Reine Tamar (XIII e siècle)

Carnet de voyage II : automne 2018

Par Ada Shlaen*

La Géorgie, pays grand comme l’Irlande, peut surprendre et enchanter par la diversité de climats et de paysages. À l’ouest, les côtes subtropicales sont bordées par la Mer Noire, une bonne partie du territoire se trouve dans les montagnes du Caucase, souvent enneigées, appelées « le toit de l’Europe » et qui sont à cheval sur l’Europe et l’Asie. Si le sommet le plus haut, l’Elbrous (5642 m) se trouve de l’autre côté de la frontière, en Russie, nous trouvons en Géorgie les volcans éteints qui dépassent 5000 mètres : Chkhara (5068 m), Djanga (5051 m) et Kazbek (5047 m). Plusieurs plateaux comme l’Imérétie et la Karthlie sont fertiles, on y trouve des vignobles ; or le vin est pour des Géorgiens aussi important que pour des Français. Pendant le voyage, nous ne pouvons qu’admirer des sites grandioses et des paysages incroyablement variés.

Sur une surface relativement restreinte nous trouvons de très nombreux vestiges du passé, car cette terre reste un témoin d’une brillante culture autochtone et des différentes civilisations qui ont traversé le pays. Au IIIe siècle avant J.-C. sur les terres méridionales et orientales de l‘actuelle République de Géorgie, il y avait déjà un royaume indépendant de Karthlie-Ibérie, d’ailleurs les Géorgiens se désignent comme les Kartveli, du nom Karhtlie. Il s’agit de la partie centrale du pays autour de l’ancienne capitale Mtskheta, éloignée d’une vingtaine de kilomètres de Tbilissi.

Le pays s’est christianisé au début du IVe siècle et actuellement près de 85% de la population sont orthodoxes. Depuis le schisme de 1054, l’Église de Géorgie est restée fidèle à sa foi chrétienne ; de plus elle est autocéphale, donc indépendante du Patriarcat de Constantinople[1]. Cette indépendance est même soulignée par l’usage d’un alphabet très particulier et de plus, très joli à voir.

Sur cette terre nous sommes près du monde antique, là se trouve la Colchide des mythes grecs où les Argonautes sont venus chercher la Toison d’or, le Titan Prométhée qui a volé le feu sacré de l’Olympe pour le donner aux hommes, était enchainé dans les montagnes du Caucase …

Grâce aux fouilles archéologiques nous savons que sur la côte de la Mer Noire il y avait des colonies grecques. Plus tard le pays sera vassalisé par des Romains. Ensuite, durant des siècles, les Géorgiens affrontèrent des musulmans, en occurrence des Perses, des Mongols et des Ottomans, avant de se réfugier à partir de la fin du XVIIIe siècle sous la protection russe, préférant traiter avec le grand pays orthodoxe.

Tous ces conquérants étaient intéressés par la position stratégique du pays, un point important sur la fameuse « route de la soie ». Malgré ces attaques incessantes la Géorgie n’a jamais perdu son identité nationale, et on peut même affirmer qu’elle se renforçait dans les moments les plus difficiles. Mais l’unité du pays n’existait que pendant des périodes courtes ; durant des siècles les Géorgiens vivaient dans plusieurs principautés qui ont été réunies au XIe siècle par le roi Bagrat III[2]. Le royaume de Géorgie a atteint son apogée au XIII e siècle sous les règnes de Georges II et de sa fille Tamar, reine d’une grande intelligence et de beauté (1184-1213). Mais les invasions constantes ont anéanti cet état unifié, puis, pendant des siècles, les Géorgiens vécurent dans l’espoir d’une réunification nationale.

Les juifs
Parmi les plus anciens habitants du pays il y avait des Juifs ; probablement sont-ils arrivés dans la région après la destruction du premier temple (586 av. J.-C.) lorsque Jérusalem fut prise par le roi babylonien Nabuchodonosor. Au IIIe siècle av. J.-C., il y avait des implantations près de l’ancienne capitale Mskheta dans la vallée d’Aragvi où des archéologues ont trouvé des pierres tombales avec des inscriptions en araméen et en hébreu. Après cette première vague, il y en eut une seconde au Ier siècle sous l’empereur Vespasien, provoquée par la destruction de Jérusalem par les troupes de son fils Titus.

Hébreu, kivrouli ou judéo-géorgien…
Les Juifs sont aussi mentionnés dans les chroniques médiévales géorgiennes Kartlis Tskhovreba où il est dit que dans la capitale Mskheta, l’hébreu faisait partie des langues parlées. Marco Polo venu dans la région en 1272, nota qu’à Tbilissi parmi des chrétiens et des musulmans, habitaient aussi des Juifs.

Les Juifs géorgiens sont des sépharades qui ont adopté la langue du pays, en gardant évidement l’usage de l’hébreu pour la lecture et l’étude de la Thora. Néanmoins les marchands avaient leur propre dialecte, le kivrouli ou judéo-géorgien. Son lexique est basé sur le géorgien, mâtiné d’araméen et d’hébreu.

En septembre 1998 on a célébré avec une certaine solennité 2600 ans de la présence de la communauté juive dans le pays. Tout au long de ces siècles, les Géorgiens et les Juifs cohabitaient paisiblement ; même si les Juifs ne se mêlaient pas à la population autochtone, vivant d’une manière compacte autour des synagogues, bâties dans le style du pays et qui avaient une architecture bien particulière avec des éléments orientaux.

Les Juifs géorgiens travaillaient souvent la terre, certains étaient même des serfs comme leurs voisins géorgiens. Une toute petite minorité s’occupait de l’artisanat (tisserands, teinturiers, cordonniers, chapeliers). À partir de 1860, après l’abolition du servage, les Juifs se déplacèrent vers les villes. Les centres les plus importants étaient Tbilissi, Tskhinvali, Koutaïssi, Koulachi, Akhaltsikhé et Oni. À la fin du XIXe siècle près de 20000 Juifs vivaient en Géorgie. Fait intéressant : tout au long de ces siècles un petit nombre de Juifs géorgiens arrivaient à s’installer en Palestine, surtout à Jérusalem.

Influence de la Russie
On ne peut qu’admirer l’attachement millénaire des Géorgiens (et aussi des Arméniens toujours très nombreux dans le pays) pour la foi orthodoxe. Durant des siècles ils devaient résister à la « marée » musulmane, et seulement un nombre restreint accepta la conversion à l’islam. Même pendant les guerres, ils préféraient la mort à l’abjuration. La situation dans la région a commencé à changer à partir du XVIIIe siècle lorsque la Russie est devenue une puissance militaire. À partir des règnes de Pierre le Grand (1682-1725) et de Catherine II (1762-1796), les Russes se présentaient comme des protecteurs de leurs voisins orthodoxes. Ainsi, l ’Empire russe annexera peu à peu la Géorgie. Ce processus sera assez long ; commencé au XVIIIe siècle ; il sera confirmé le 22 décembre 1800 par une ordonnance du fils de Catherine, le tsar Paul I et s’achèvera seulement en 1878 par le traité de San Stefano quand les Turcs abandonneront l’Adjarie et la région de Batoumi, les derniers territoires encore sous leur administration.

La puissance militaire russe parviendra en quelques dizaines d’années à unifier le pays alors que les rois de Géorgie avaient été incapables de le faire durant des siècles. Le pays devient alors partie intégrante de l’Empire russe sous le nom du vice-royaume du Caucase, mais la dynastie régnante, les Bagratides, sera écartée du pouvoir. Dans le même temps, la noblesse géorgienne est intégrée à l’aristocratie russe, en gardant toutefois ses titres. La capitale change de nom en devenant Tiflis, et on assiste alors à une russification forcée ; le géorgien est banni des administrations publiques et l’Église nationale perdra son indépendance face à la domination du clergé russe.

Avec l’arrivée des Russes, la communauté juive change aussi, car des Juifs ashkénazes, assez nombreux, s’installent dans le pays. Au début, cette arrivée était vécue avec une certaine animosité, les deux communautés ne se mélangeant pas, chacune fréquentant sa synagogue. Les mariages étaient rarissimes. Le temps aidant, les relations se resserrent et les Juifs géorgiens prirent même l’habitude d’envoyer les jeunes dans les yeshivot de Lituanie ou de Pologne. Parallèlement on assistait au XIXe siècle à une forte urbanisation de Juifs ; dans les villes, leurs habitations restaient groupées, on le constate encore de nos jours grâce à la toponymie des rues : rue Juive, place de Jérusalem … Malheureusement cette présence russe a apporté l’antisémitisme, absent jusqu’alors du pays : durant la deuxième moitié du XIXe siècle on formula six accusations des crimes rituels, émis contre les Juifs. En 1895 il y eut même un pogrome à Kutaïssi.

À la fin du XIXe siècle surtout parmi les Juifs ashkénazes, apparurent des mouvements sionistes. En 1903 le rabbin David Baazov (1883-1947) participa au 6e congrès sioniste à Bâle et il continuera son activité jusqu’à la fin de sa vie, même dans la période soviétique.

Tout au long du XIXe siècle, les Géorgiens, indépendamment de leur nationalité, acceptaient la présence russe, car elle s’accompagnait d’un réel progrès culturel et économique. La région connaît alors un remarquable essor industriel et commercial. Grâce au vice-roi Mikhaïl Vorontsov[3], Tbilissi/Tiflis se transforme en brillante métropole de 150000 habitants où plusieurs nationalités se côtoient, (Géorgiens, Arméniens, Juifs, Azéris, Kurdes, Russes, Ossètes, Abkhazes …). Les grands écrivains russes, Pouchkine, Lermontov, Tolstoï, viennent à Tiflis et tombent sous l’enchantement de la ville, de la nature, et des peuples du Caucase. Grâce à leurs œuvres, la Géorgie occupera une place très particulière dans la culture russe.

Or, cette unification nationale a entrainé une refondation de la nation géorgienne où le désir d’indépendance va croître à partir de la fin du XIXe siècle, quand le pouvoir impérial de plus en plus rigide tentera d’imposer la russification de la sphère publique.

Alors, en Géorgie, comme d’ailleurs en Russie même, le bouillonnement social et national commence, les mouvements révolutionnaires apparaissent, et à partir de 1902 dans le grand port Batoumi, un certain Joseph Djougachvili[4] se met à organiser des grèves et des manifestations. Pourtant les bolchéviques[5], malgré quelques personnalités marquantes, comme Beria, Ordjonikidze[6] et surtout Staline, n’étaient pas très bien implantés dans le Caucase en général et en Géorgie en particulier. En revanche les mencheviques tenaient le haut du pavé.

Le parti social-démocrate devient alors très actif à la Douma de Tiflis et même le haut clergé géorgien refuse de participer au synode russe.

En février 1917 lorsque la révolution éclate à Petrograd, un soviet fut aussi créé à Tiflis, dirigé par le leader des mencheviks géorgiens, Noé Jordania. Comme pour équilibrer les évènements, dans la capitale impériale, un Géorgien, Nicolas Tchkéidzé, un opposant farouche au tsar Nicolas II, sera de février à octobre 1917 le Président du Comité exécutif du Soviet de Petrograd.

Le 26 mai 1918, la Douma de Géorgie déclare l’indépendance de la République démocratique de Géorgie, qui allait durer trois ans. Le gouvernement eut le temps d’entamer un programme de réformes et fut reconnu officiellement par plusieurs pays occidentaux et même par la Russie soviétique. Ceci n’empêcha pas une attaque de l’Armée rouge en février 1921, et le 25 février les soldats entrent dans Tbilissi. Le gouvernement s’exile en France, établissant pour plusieurs décennies son siège à Leuville-sur-Orge[7]. À l’époque, près de 2000 Juifs quittèrent aussi la Géorgie pour la Palestine.

Période communiste
La période communiste dura 70 ans. Les premières années, les Géorgiens tentaient de résister, et le pays connut une guerre civile, noyée dans le sang. Ce sera le dernier soulèvement antibolchévique sur le territoire de l’URSS. À partir de la fin des années 1920 et surtout dans la période 1930-1939, quand le pays était dirigé par Lavrenti Beria, il sera aligné sur les directives de Moscou. Le fait que Staline et Beria soient d’origine géorgienne n’avait aucune influence positive sur le sort de leurs compatriotes. Comme partout en URSS, des milliers de Géorgiens sont exécutés et emprisonnés, et l’intelligentsia connaît des persécutions sanglantes.

Avec un certain décalage dans le temps, la communauté juive de Géorgie vivra alors les mêmes évènements que les autres citoyens juifs de l’Union Soviétique. Au début de la soviétisation, il y avait un certain respect des traditions locales y compris de la vie religieuse. Dans les écoles, les cours d’hébreu étaient maintenus, c’était même une exception sur le territoire du pays, mais comme le yiddish n’était pas utilisé par les Juifs géorgiens, on ne pouvait pas l’imposer ! Il y avait même un lycée pour les jeunes ashkénazes où le yiddish était enseigné comme une matière facultative ! Alors, la thématique juive devient même populaire dans la littérature des auteurs d’origine juive, on le voit dans des œuvres d’Hertzel Baazov, (1904-1938) fils du rabbin David Baazov.

Les changements sociaux ne tardent pas à venir : la population juive, assez nombreuse dans des activités agricoles, est touchée par la collectivisation comme tous les paysans de l’URSS. Ils ont pu pendant assez longtemps garder leur vie traditionnelle, respecter le repos du shabbat, les fêtes juives, la kashrout. En 1933 il y avait 15 kolkhozes juifs où près de 2500 personnes travaillaient. Quelques volontaires sont allés au Birobidjan et en Crimée, mais ils étaient peu nombreux. À la fin des années 1930, sous le slogan de l’internalisation, ces kolkhozes ont accueilli des Géorgiens et ont perdu leur caractère juif.

Museum David Baazov.jpg
Musée David Baazov

En 1930 avec l’arrivée de Lavrenti Beria, la vie religieuse se voit attaquée. Certaines synagogues sont fermées, les journaux de la communauté cessent de paraître, les cours d’hébreu sont interdits. Lorsqu’en 1934 le musée ethnographique des Juifs de Géorgie est créé, il était officiellement défini comme « un moyen de lutte avec les survivances du passé ». Mais les savants ont su détourner ce slogan, et, dans le musée, on a pu réunir une collection remarquable d’objets de culte, des vêtements et des costumes anciens, et des tableaux du peintre Shalom Kobochvili qui a peint la vie quotidienne des Juifs géorgiens.

Comme partout en Union Soviétique, les années 1937-38 seront marquées par des arrestations, des exils forcés, des emprisonnements dans les camps. Plusieurs responsables communautaires sont arrêtés, exécutés, parfois sans jugement. L’écrivain Hertzel Baazov, arrêté début 1938, est tué en prison. Son père, David Baazov, arrêté au même moment, devait aussi être exécuté, mais la peine capitale est commuée en 10 ans d’exil en Sibérie.

La guerre
Heureusement, les Juifs de Géorgie n’ont pas connu le destin tragique des autres Juifs soviétiques, qui se sont retrouvés sous l’occupation nazie. Les armées allemandes ne sont pas arrivés jusqu’aux montagnes du Caucase, et la région put même accueillir un certain nombre de réfugiés juifs.

Mais une fois la guerre terminée, la communauté juive de Géorgie souffrira pendant « la campagne contre les cosmopolites » des années 1948-1953[8]. Parmi les intellectuels, les arrestations reprennent, le musée est fermé, et son directeur envoyé en camp de concentration, certaines synagogues sont closes à nouveau.

Juifs géorgiens en grève de la faim dans le bâtiment du Central Telegraph, Moscou, 1971
Grévistes de la faim, Télégraphe Central, Moscou, 1971

Après la mort de Staline (le 5 mars 1953) et la publication du rapport Khroutchev (en 1956 au XXe Congrès du PCUS), le Parti communiste géorgien gagne progressivement en autonomie. L’arrivée en 1972 à la tête du parti d’Edouard Chevarnadzé (dans la période 1968-1972 il était le Ministre de l’Intérieur de Géorgie) coïncide avec le réveil de la conscience nationale ; ainsi en 1978 lorsque le pouvoir central souhaite retirer au géorgien le statut de la langue nationale, à Tbilissi les manifestations très nombreuses sont organisées, avec le soutien de Chevarnadzé en personne : Moscou fait alors marche arrière ! Durant les années 1980 des artistes géorgiens commencent à s’exprimer très librement au cinéma, au théâtre, en littérature[9]. Les dissidents géorgiens réclament de plus en plus fort l’indépendance nationale ; en 1985 un mouvement dirigé par Zviad Gamsakourdia est créé à Tbilissi, la jeunesse exige la sauvegarde de la langue nationale et développe la vision d’une Géorgie libre et démocratique.

Il faut préciser que la dissidence était aussi très forte parmi les Juifs de Géorgie, dont certaines actions sont remarquables. Ce mouvement est né après la guerre de Six Jours quand en Géorgie les Juifs ont commencé à signer des pétitions, en exigeant le droit d’émigrer en Israël. Le 6 août 1969 dix-huit familles juives ont envoyé une lettre commune à l’ONU avec la demande d’intervenir auprès du gouvernement soviétique pour faciliter leur alyah en Israël. Brusquement les Juifs soviétiques sont apparus dans les titres de journaux de l’Occident. Les mots comme refuznik, samizdat sont entrés dans le vocabulaire international. Deux ans plus tard, en 1971 un autre groupe de Juifs géorgiens qui voulaient émigrer en Israël, se sont installés pour trois jours dans une salle du Télégraphe central de Moscou, rue Gorki (aujourd’hui Tverskaïa) pour proclamer une grève de la faim.

Un témoin de cette action, le refuznik moscovite, Vladimir Slepak[10], raconta ensuite que l’académicien Andreï Sakharov, les donna comme un exemple à suivre. Ils ont gagné la partie, car ils ne furent pas emprisonnés, mais sur la demande d’Edouard Chevarnadzé, le Ministre de l’Intérieur de Géorgie, ils furent renvoyés à Tbilissi où ils purent obtenir les autorisations de sortie. Entre 1971 et 1981 plus de 30000 Juifs géorgiens ont pu faire leur alyah. On peut noter qu’en 1972, à Jérusalem, on a inauguré la place de Shalom Eloshvili, l’un de 18 signataires de cette lettre.

Vladimir Slepak.jpgIl faut remarquer que même pendant la période soviétique, les Juifs géorgiens restaient fidèles aux traditions religieuses (circoncision, mariage et enterrement avec le rabbin) ; la plupart fréquentaient les synagogues pour le shabbat et les fêtes, ils continuaient aussi à suivre les règles de la kashrout. Les garçons étaient préparés pour la Bar-mitsva dans les khéder, interdits en principe, mais tolérés par les autorités. De plus les Juifs géorgiens ont su profiter des possibilités économiques qui existaient alors en Géorgie. On disait même qu’ils donnaient des sommes importantes à des synagogues des autres régions de l’URSS, y compris à la Grande synagogue de Moscou.

Les années Gorbatchev et l’indépendance
En 1985 ont débuté « les années Gorbatchev ». Edouard Chevarnadzé est nommé ministre des Affaires étrangères de l’URSS. Il deviendra l’un des symboles de cette période. La plupart de Juifs ont pu quitter légalement la Géorgie et également les autres régions de l’URSS. Actuellement plus de 80000 Juifs d’origine géorgienne vivent en Israël.

Mais pour la Géorgie, le passage à l’indépendance sera tout particulièrement difficile et sanglant, car le 9 avril 1989 une manifestation pacifique à Tbilissi est brutalement réprimée par l’armée soviétique causant la mort de 43 participants. Cet événement ne fera qu’accélérer les choses et le 9 avril 1991 (c’est-à dire neuf mois avant la dislocation officielle de l’URSS, intervenue le 26 décembre 1991), la Géorgie déclare son indépendance, et le 26 mai Zviad Gamsakourdia est élu Président.

Cette élection n’a pas apporté la paix dans le pays, au contraire elle a débouché sur une guerre civile et une tension de plus en plus croissante avec la Russie. Ce conflit entre les partisans et les adversaires du président nouvellement élu, sera bref (6-7mois), mais douloureux. Il divisera profondément la société entre « zviadistes » et « antizviadistes », et cette cassure est toujours sensible dans le pays. Pour sortir du chaos, les chefs de différentes fractions se sont tournés vers l’ancien Premier secrétaire du PC géorgien, Edouard Chevarnadzé, figure populaire et consensuelle. Pourtant dans certaines régions la guerre continuera encore pendant deux ans et l’Adjarie déclarera son autonomie. De plus, en été 1992, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, soutenues par la Russie, feront même sécession, choisissant l’indépendance.

La paix ne sera rétablie qu’à partir 1995, en tout cas dans les régions centrales du pays. En novembre 1995 Edouard Chevarnadzé est élu Président avec 70% des voix. En 2000 à la fin de son premier mandat le pays semblait aller vers la normalisation.

Mais au cours de ces années, la corruption est devenue de plus en plus prégnante, l’entourage proche du Président détenant 70% du capital économique du pays, alors que l’économie stagnait. De plus, en pleine guerre de Tchétchénie, les relations avec la Russie se détériorent, car Poutine accuse la Géorgie d’abriter des combattants tchétchènes. En représailles, Moscou coupe l’approvisionnement en hydrocarbures et le pays connaît des coupures de gaz et d’électricité tous les jours. À partir de 2001 l’opposition s’organise autour du jeune ministre de la Justice, Mikhaïl Saakachvili, formé dans les universités européennes et américaines, qui fonde un parti politique de centre-droit le Mouvement National Uni.

Le 2 novembre 2003 se tiennent les élections parlementaires, et les fraudes électorales commises par le parti du président, l’Union des Citoyens, sont évidentes et dénoncées par des observateurs indépendants. L’opposition proteste et appelle à des manifestations pacifiques. Ses leaders, Mikhaïl Saakachvili, Zourab Jvania et Nino Bourdjanazé, distribuent des tracts et des roses. (Cette fleur est devenue le symbole du mouvement). Le 21 novembre les manifestants entrent dans le Parlement par la force. Edouard Chevarnadzé décide de jeter l’éponge et le 23, il annonce sa démission.

Présidence Saakachvili
Le 4 janvier 2004 Mikhaïl Saakachvili, à 36 ans, est devenu le plus jeune président d’Europe. Dès le début de son mandat il réussit à rétablir une certaine unité territoriale en ramenant l’Adjarie dans le giron du pouvoir central. Un programme de réformes efficaces pour sortir le pays de la stagnation est lancé et la corruption diminue fortement. Mais Saakachvili n’arrive pas à rétablir la totale intégrité territoriale du pays. Au contraire, les relations avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud deviennent de plus en plus tendues, ces régions se rapprochant de la Russie.

De nombreux Géorgiens semblent de plus en plus déçus, l’opposition véhémente réclame les élections parlementaires anticipées et exige la démission du président. En face, Saakachvili durcit sans cesse son autorité et annonce la tenue d’élections présidentielles anticipées pour le 5 janvier 2008. Après une campagne électorale très courte, il l’emporte de justesse.

Au printemps-été 2008 en Abkhazie et Ossétie du Sud la situation s’aggrave de jour en jour. La Russie rassemble des forces importantes de l’autre côté de la frontière en Ossétie du Nord, prête à aider les Ossètes du Sud. Les échanges de tir se multiplient et dans la nuit du 7 au 8 août, à la surprise générale, la Géorgie lance une attaque massive sur la capitale sud-ossète Tskhinvali. Les Russes intervienent le 9 août et le 11 la débâcle géorgienne est totale, les troupes russes continuant leur avancée sur le territoire géorgien, en s’approchant dangereusement de Tbilissi. Cette guerre éclair est stoppée surtout grâce à l’intervention de Nicolas Sarkozy, alors président de l’EU. Le 12 août un plan de paix est signé entre le président russe Dimitri Medvedev et Mikhaïl Saakachvili. La guerre a été arrêtée, mais la Géorgie, bien qu’elle ait le soutien de l’opinion publique internationale, a perdu des territoires et surtout doit se résigner à la perte de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, sur le moyen terme en tout cas.

Saakachvilli, devenu de plus en plus impopulaire, doit pactiser avec une opposition opiniâtre, qui a constitué le parti le « Rêve géorgien », financé par l’oligarque Bidzina Ivanichvili, l’homme le plus riche et le plus influent du pays. Aux élections législatives de 2013 ce parti obtient la majorité au Parlement ce qui provoque une cohabitation « à la française ». Ivanichvili devient Premier ministre ; assez discret d’ailleurs et annonce qu’il ne restera en politique que le temps d’une passation. Ayant fait fortune en Russie, il s’efforce de normaliser les relations avec le puissant voisin dont Saakachvili s’était fait l’ennemi. Le 27 octobre 2013 le « Rêve géorgien » emporte l’élection présidentielle et Guiorgui Margvélachvili remplace le bouillant Saakachvili. Il faut reconnaître que les institutions marchent bien en Géorgie, le changement des équipes se déroule sans embûches. Comme il l’avait annoncé, Ivanichvili a démissionné ; depuis, la Géorgie a eu deux Premiers ministres, tout d’abord Irakli Garibachvili, et depuis 2015 Guiorgui Kvirikachvili. Tous les deux s’attachent au redressement économique et à la transition vers une économie de marché, tout en ménageant le puissant voisin russe.

Le 28 octobre aura lieu la septième élection présidentielle depuis l’indépendance de 1991. Le président sortant ne se représente pas, mais les candidats ne manquent pas : ils sont 25 ! Parmi eux il y a deux femmes : Tamar Tskhoragauli et Salomé Zourabichvili[11], femme politique franco-géorgienne, ancienne ministre des Affaires étrangères sous la présidence de Saakachvili.

La Géorgie aime bien se présenter comme un pays occidental, mais il faut reconnaître que les méandres de leur vie politique s’apparentent plutôt à la tradition orientale.

Les juifs aujourd’hui
Dans la Géorgie actuelle les Juifs forment une petite minorité de moins de 5000 personnes qui vivent principalement à Tbilissi, Kutaïssi, Batoumi et Oni. Autrefois rurale, la population est devenue citadine. Chacune de ces villes possède des synagogues, à Tbilissi il en a même deux, distante de quelques dizaines de mètres, dans la rue Koté Abkhazi au cœur du vieux quartier de Tbilissi.

Cette dualité s’explique par les deux composantes de la communauté. Les Juifs séfarades se réunissent dans la Grande synagogue, l’autre étant destinée aux ashkénazes, et souvent appelée « la synagogue russe ». J’étais à Tbilissi le jour de Rosh-Hashana ; la Grande synagogue était pleine, et dans la « synagogue russe » il y avait nettement moins de monde. Néanmoins dans la capitale il y a une école maternelle et un collège où l’enseignement est assuré en géorgien et en hébreu.

À côté de la Grande synagogue, il y a aussi le musée juif qui porte le nom de David Baazov[12] qui témoigne de la riche civilisation des Juifs géorgiens. Les échanges culturels sont très vivants entre la Géorgie et Israël ; on organise des festivals, des concerts, des touristes israéliens viennent volontiers, surtout depuis que la situation politique semble stabilisée.

Pour toutes ces raisons le voyage en Géorgie ne peut qu’intéresser les amateurs d’histoire du peuple juif ! AS

Ada ShlaenAda Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles

[1] Le Patriarcat de Constantinople est la première juridiction de l’Église orthodoxe liée au statut de capitale de l’Empire romain d’Orient dont jouissait autrefois Constantinople, l’actuelle Istanbul.
[2] La dynastie de Bagratides était une famille royale qui régnait depuis le IV siècle en Arménie et en Géorgie.
[3] Prince Mikhaïl Vorontsov (1782-1856) Il s’est illustré au cours des guerres napoléoniennes et en participant à la conquête du Caucase de 1844 à 1853.
[4] Tel était le vrai nom de Joseph Staline.
[5] Les Bolchéviques étaient les membres d’une des deux factions du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, (POSDR) créé en 1903 sous la direction de Lénine. Ils devinrent ensuite un parti indépendant en 1912, l’autre faction étant composée des mencheviks.
[6] Sergo Ordjonikidze (1886-1937) est un révolutionnaire et un homme politique soviétique, proche tout d’abord de Joseph Staline. Il eut des divergences grandissantes avec Staline sur la politique dans le Caucase. En 1937 il décédera lors d’une intervention chirurgicale. Selon certains indices, il a probablement été assassiné sur l’instigation de Beria, qui voyait en lui son rival. Cet accident (assassinat ?) est vu par des historiens comme le signal du lancement d’une purge en Géorgie et dans les républiques du Caucase dans laquelle Beria a joué le rôle principal.
[7] Voir : http://www.samchoblo.org/leuville.htm
[8] https://mabatim.info/2018/08/12/urss-12-aout-1952-la-nuit-des-poetes-assassines/
[9] Cette période est très bien présentée dans le film de Tenguiz Abouladzé Le Repentir
[10] Vladimir Slepak (1927-2015) : ce refuznik et dissident a déposé sa première demande d’émigrer en Israël en 1970. Il a pu partir seulement en 1987, accompagné de sa femme Marie et de leurs deux fils Aleksander et Léonide. De plus entre 1978 et 1983 il était en déportation dans la région de Tchita en Sibérie orientale. Une si longue attente avait une raison tout à fait logique en URSS : Vladimir Slepak était diplômé du prestigieux l’Institut d’Aviation de Moscou et comme tel n’avait pas le droit d’émigrer !
[11] Salomé Zourabichvili, née en 1952 à Paris, elle était une diplomate française (Rome, New-York, Washington) avant de devenir en 2004 la Ministre des Affaires Étrangères de Géorgie.
[12] 3, rue Anton Katalikosi, museumjewish@yahoo.com

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3 commentaires

  1. Merci infiniment, chère Ada pour ce remarquable texte, en fait, un document « de garde », comme les autres que vous nous avez offert. J’attends avec impatience le suivant !
    Merci d’avance.

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