L’AJCF rempart contre l’antisémitisme

M Hadas Lebel ajc-10-10-1810 octobre 2018

Par Mireille Hadas-Lebel*

Antijudaïsme, antisémitisme, judéophobie, les mots ont pu changer avec les époques, ils désignent toujours le même phénomène : la détestation des Juifs. Le beau nom d’« amitié » né il y a 70 ans sur les bords du lac des Quatre Cantons, avec la création de l’Amitié judéo-chrétienne, n’en est que plus précieux. Il vient comme un baume sur des blessures multiséculaires, comme un chant d’espoir dans un monde toujours menaçant.

De nos jours l’antisémitisme, hélas toujours présent, a souvent été défini comme un phénomène mutant, à la manière de ces bacilles qui apprennent à résister aux antibiotiques et sont toujours là.

La liste des accusations et des préjugés est longue depuis l’Antiquité. Parviendrai-je seulement à la reconstituer tout entière ?

ajcfIl y eut d’abord l’odium theologicum (la haine d’origine théologique) : les Juifs coupables d’avoir tué le Christ, responsables de génération en génération (« que son sang retombe sur nous et nos enfants !»), « charnels » et sans spiritualité, adeptes étriqués de la Loi tels les Pharisiens des Évangiles, condamnés à errer jusqu’à la fin des temps loin de leur patrie détruite à cause de leurs péchés.

Vinrent s’ajouter au Moyen Age les accusations de profanation d’hosties et de meurtre rituel (les Juifs n’avaient-ils pas besoin du sang d’un enfant chrétien pour leurs matsot de Pâque ?), l’usure comme rare ressource autorisée mais témoignant du goût effréné des Juifs pour l’argent, la relégation dans des ghettos insalubres de ces proscrits ou même l’expulsion de ces impurs qui souillaient le territoire national, les soupçons de sorcellerie (le sabbat) et d’empoisonnement des puits (lors de la grande peste de 1348 où tant de Juifs furent massacrés).

Exergue 1 MHL.pngToutes ces idées étaient encore vivaces dans le monde chrétien avant l’émancipation accordée aux Juifs en France et dans une partie de l’Europe. L’on ne peut qu’être admiratif de ces hommes des Lumières qui, avec la Révolution française, surent surmonter tant de préjugés accumulés. Les Juifs ne cessèrent jamais de leur en témoigner leur reconnaissance.

Au XIXe siècle, le sort des Juifs d’Europe s’annonçait sous les meilleurs auspices. Les Lumières allaient l’emporter. La science venait de faire de nouvelles découvertes et de classer les espèces. Or les Juifs n’étaient-ils pas, selon le chapitre 10 de la Genèse, des descendants de Sem fils de Noé, puisque parmi les descendants de Sem distingués par leurs langues on trouvait les Hébreux (et aussi les Arabes et d’autres peuples du Proche et Moyen Orient). Les Européens se voyaient comme des descendants de Yavan (la Grèce), fils d’un autre fils de Noé, Japhet, mais on préféra les appeler indo-européens plutôt que Japhétites (qui eût été le pendant de Sémites), puisqu’ils parlaient des langues se rattachant au grec qui lui-même se rattachait au sanskrit, ou encore aryens du nom d’une tribu perse. L’origine purement mythique de ces classifications, destinées à l’origine aux langues, fut rapidement perdue de vue. Les Juifs devinrent une « race », les représentants en Europe de la race « sémitique », laquelle était, affirmait-on, en tous points inférieure à la race indo-européenne. Tout cela prenait des allures scientifiques, et c’est ainsi qu’en 1879, un Allemand nommé Wilhelm Marr inventa le terme adéquat, « Antisemitismus ».

Exergue 2 MHL.pngLes conséquences de cette théorie des races furent incalculables au XXe siècle. Point n ‘est besoin d’en dire davantage. Entre temps, l’antijudaïsme s’était trouvé de nouvelles raisons : les Juifs, naguère usuriers, contrôlaient désormais la banque (voir les Rothschild de Francfort à Londres en passant par Paris) : c’étaient donc des capitalistes. Mais il y avait des masses de Juifs pauvres parmi les travailleurs exploités qui demandaient justice : c’étaient des socialistes ou pire des communistes, des révolutionnaires, des anarchistes. D’une façon ou d’une autre ils travaillaient dans l’ombre à dominer le monde.

Autre question suscitée par les guerres : les Juifs étaient-ils capables de rester fidèles à leur patrie ? Le spectre de la trahison de Judas, ressurgi avec l’Affaire Dreyfus, ne s’effaça pas totalement durant la Grande Guerre, malgré le nombre de morts juifs. En Allemagne il trouva l’écho que l’on sait.

Les « Vies de Jésus » écrites à partir du XIXe siècle (Strauss, Renan) ne pouvaient faire autrement que présenter Jésus dans son cadre historique et rappeler qu’il était apparu au sein du judaïsme. Cette idée devint vite insupportable et des « savants » allemands se hâtèrent de reconstituer dans l’Église luthérienne un « Jésus aryen ». Renan constate ainsi : « Des races qui prétendent à la noblesse et à l’originalité en toute chose se sont trouvées blessées d’être en religion les vassales d’une famille méprisée. Les germanistes fougueux n’ont pas caché leurs froissements ; quelques celtomanes ont manifesté le même sentiment…Grecs, Germains, Celtes se sont consolés en se disant que s’ils avaient accepté le christianisme, ils l’avaient du moins transformé et en avaient fait leur propriété nationale…L’action religieuse du judaïsme est apparue colossale…On a eu honte de s’être fait juif. »

Exergue 3 MHL.pngQuand en 1948, fut créée l’Amitié judéo-chrétienne, on venait d’avoir la preuve que les théories pseudo-scientifiques et les préjugés accumulés peuvent finir par tuer et tuer en masse. L’écho de sa création ne fut certes pas immédiat. On entend souvent dire aujourd’hui qu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale l’antisémitisme était en « net recul » et n’osait plus s’exprimer. Erreur de vision rétrospective ! les préjugés ne pouvaient avoir disparu du jour au lendemain, je puis en témoigner. Du moins ne tuaient-ils plus. Certains préjugés d’avant-guerre perdurent encore, preuve que les parents les transmettent aux enfants. Lorsque, de nos jours, vous vous présentez comme juif, que l’on vous identifie comme tel ou que l’on « flaire » que vous pouvez l’être, quels stéréotypes ne remontent pas à la surface parmi tous ceux accumulés au cours des siècles et que rien n’a réussi à totalement abolir ? Il est arrivé quelquefois que des étudiants ou des lecteurs viennent me remercier d’avoir redressé leurs idées préconçues. De peur de les embarrasser, je n’ai jamais demandé lesquelles et je ne le demande encore aujourd’hui, car je crois avoir tout simplement exposé des faits sans entrer dans la réfutation de propos polémiques.

Les résultats d’une enquête Ipsos réalisée en octobre 2017 pour la Fondation du judaïsme français lèvent le voile sur la persistance des stéréotypes et la formulation de nouveaux préjugés. Ainsi, 64 % des Français croient que les Juifs « disposent de lobbies très puissants qui interviennent au plus haut niveau », 52 % qu’ils ont « beaucoup de pouvoir », 51 % qu’ils sont « plus riches que la moyenne des Français »,48 % « qu’ils sont trop présents dans le secteur financier et bancaire »,48 % qu’ils aiment plus l’argent que les autres Français et 38 % qu’ils sont trop présents dans les media. En outre 92 % estiment que les Juifs sont « très soudés entre eux », 53 % qu’ils sont plus attachés à Israël qu’à la France, 48 % pensent qu’ils « utilisent la Shoah et le génocide dont ils ont été victimes, pour défendre leurs intérêts » et 37 % que l’on parle trop de la mémoire de la Shoah, (autrement dit on accuse les Juifs de communautarisme, de double allégeance et de Shoah business).

Exergue 4 MHL.pngNos rencontres au sein de l’AJCF lèvent de telles hypothèques. L’amitié n’est solide que dans la recherche commune de la vérité. Maintenant que le spectre de la volonté de conversion au christianisme s’est éloigné, le Juif peut s’y sentir en pleine confiance. On ne lui appliquera pas de stéréotypes, mais les Juifs seront vus pour ce qu’ils sont, comme un évêque osa le rappeler en pleine guerre : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes ». On ne s’acharnera pas à démontrer que le judaïsme n’est qu’un fantôme historique, une plante qui s’est flétrie après avoir donné sa fleur. Nos amis chrétiens sont à l’écoute, ils en savent parfois beaucoup plus que nous, ils lisent et s’informent continument. Ils répandent la nouvelle qu’à côté des rites il y a aussi une spiritualité juive. Les catholiques se réjouissent de la déclaration Nostra Aetate déjà vieille de plus de cinquante ans et s’efforcent de la faire appliquer.

Cependant on me signale ici et là des résistances et d’étranges résurgences. Ces résistances, le Père Dujardin, de mémoire bénie, les a éprouvées lorsqu’il a voulu faire une enquête dans divers diocèses sur l’application de Nostra Aetate. Plusieurs d’entre nous ont été témoins de sa déception devant le peu de réponses. Des résurgences, lorsque dans divers prêches, certains entendus à la télévision, revient le refrain que l’on appelle en anglais « supersessioniste », affirmant haut et fort la substitution du Verus Israël à l’Israël archaïque miné par l’hypocrisie pharisienne. Quel besoin la chrétienté forte de plus d’un milliard de croyants a-t-elle de prendre encore pour cible après deux millénaires un « petit reste » de quatorze millions dans le monde ?

Exergue 5 MHL.pngDu côté des églises protestantes, les réactions sont très diverses. Si je me limite à l’Église réformée qui fut longtemps la plus représentative, j’observe un changement douloureux pour les Juifs. Les fils et petits-fils des héros de Dieulefit et du Chambon sur Lignon ont toujours un cœur qui bat pour les supposées victimes des Juifs israéliens. Des émissions du dimanche matin, censées être purement religieuses, ont pris pour thème la mort du petit Mohamed al Doura en 2000 ou le « mur de la honte » séparant Israël et les territoires palestiniens. Dans ces procès, la parole n’est jamais donnée à la défense. Cette attitude et aussi souvent celle de la presse catholique (La Croix) ou protestante (Réforme) qui peut même influencer des membres de l’AJCF.

Faut-il l’expliquer simplement par la compassion pour les plus faibles ou ceux qui sont définis comme tels malgré leur nombre ? Ne cède-t-on pas ainsi à « l’air du temps » sans en mesurer les conséquences ? Or l’air du temps est en Europe à la détestation d’Israël.

Aujourd’hui rien ne fait plus mal aux Juifs de France que cette détestation. Elle n’est pas pour rien dans le départ de certains. L’hostilité constante de la grande presse écrite et parlée fait mal, surtout quand on ne la trouve pas justifiée. Il est un minuscule pays du Proche-Orient où des hommes marqués par une histoire multiséculaire tragique ont réussi à se reconstruire, à bâtir une société qui est à l’avant-garde de la science et de la culture, malgré des menaces constantes sur son existence même. Faut-il minimiser ces menaces qui périodiquement bouleversent leur vie ? Sont-ils seuls responsables de la situation déplorable des Palestiniens ?

Exergue 6 MHL.pngUne des missions de l’AJCF est d’exiger de rétablir l’équilibre de l’information. Il ne faut certes rien idéaliser, et les Israéliens eux-mêmes sont les plus véhéments lorsqu’ils sont dans l’opposition. Mais c’est une opposition interne et démocratique ; exportée, elle devient parfois pour Israël, et Israël seul, une remise en cause de la légitimité même de son existence.

Les voyages en Israël pourraient y remédier, à conditions de ne pas être pris en mains par des organismes hostiles comme tant de pèlerinages. La présence arabe, très visible depuis que le port du foulard s’est répandu dans les hôpitaux et les universités, devrait couper court à toutes les accusations de discrimination et d’apartheid. Combien d’organes de presse ont évoqué l’efficacité des secours israéliens à travers le monde lors de séismes depuis Haïti jusqu’aux Philippines, les soins prodigués à des blessés civils syriens, la formation de personnels soignants pour les enfants yezidis ? Parce qu’Israël est, selon les termes mêmes de la résolution de partage du 29 novembre 1947, un État juif, certains en ont la vision d’un immense ghetto de privilégiés par leur origine et soucieux uniquement de leurs propres intérêts ou à la rigueur de ceux des autres Juifs, la fameuse « solidarité » juive. Il est temps d’aller à d’autres sources de nouvelles.

Exergue 7 MHL.pngLe rôle de l’AJCF est au premier chef celui de dépister et dénoncer tout ce qui subsiste des préjugés du passé dans l’attitude de certains chrétiens, en espérant que cette prise de conscience dépassera le cercle encore trop restreint de ses militants. Ainsi, sans aller jusqu’à parler d’antisémitisme, pourquoi dans l’actualité du Proche Orient, lourde de tragédies ces dernières années, le sort de Gaza – qui au demeurant n’est pas un territoire occupé – a-t-il pris plus de place que celui des Chrétiens d’Orient directement menacés d’extinction ? N’est-ce pas que l’image d’un Israël persécuteur libère les consciences du poids de la responsabilité de la Shoah ? Malgré la reconnaissance officielle d’Israël par le Vatican fin 1993, les esprits ne sont-ils pas encore hantés par l’image du Juif errant destiné à ne jamais se fixer nulle part ? Bien des diplomates du passé et encore du présent acceptent mal l’idée que Jérusalem, lieu de la Passion, pourrait passer sous le contrôle des Juifs. Les vestiges de « l’enseignement du mépris » prennent ainsi des formes mutantes, les identifier permet de les combattre.

L’antisionisme, parfois à son insu, mais pas toujours, bénéficie de ces relents du passé. Un représentant de l’OLP ne disait-il pas un jour « Nous avons la chance d’avoir des Juifs pour ennemis, sinon on ne parlerait pas de nous ». Quel autre conflit alimente en effet autant la presse ? Quelles guerres infiniment plus meurtrières suscitent autant de passions ? Et pourquoi cette réceptivité particulière à une propagande hostile ou à l’appel au boycott, si on ne retrouvait pas plus ou moins consciemment le réflexe profondément ancré qui consiste à charger les Juifs de tous les maux, celui du bouc-émissaire bien décrit par notre ami Yves Chevalier ?

Un nouvel antisémitisme vient de se révéler en France, un antisémitisme d’origine islamique auquel beaucoup de bonnes consciences ont mis du temps à croire : Juifs et Arabes ne sont-ils pas des « Sémites » ? Réaction absurde d’ignorants :

  1. les Sémites sont une invention des linguistes, comme je l’ai dit plus haut
  2. une certaine lecture du Coran et des hadiths peut pousser à l’antijudaïsme
  3. les préjugés des Européens (par exemple : Les Juifs sont riches)

ont trouvé chez les nouveaux venus une oreille favorable en raison de leurs frustrations sociales et politiques. Là l’AJCF n’y peut rien, me direz-vous, mais si, un peu quand-même, car on observe des tentatives évidentes de prendre les Chrétiens pour alliés en agitant les vieux préjugés qu’on leur suppose et en faisant de Jésus un Palestinien. C’est là que nos amis de l’AJCF ont un rôle à jouer. Ils peuvent dire, eux, ce qui est inaudible quand cela vient des Juifs.

Exergue 8 MHL.pngJe ne parlerai pas du négationnisme et du complotisme qui se développent sur la toile. Le combat à livrer nous dépasse. Nous ne pouvons-nous adresser qu’à des personnes de bonne volonté, non à des esprits obtus et malsains. L’activité grandissante de ces derniers a de quoi effrayer tous ceux qui possèdent encore un peu de raison ; elle nous vise tous mais les Juifs un peu plus encore. Péguy, qui est un peu comme le saint patron de l’AJCF, observait déjà : « Dans cette âpre, dans cette mortelle concurrence du monde moderne, dans cette compromission, dans cette compétition perpétuelle, ils sont plus chargés que nous. Ils cumulent, ils sont doublement chargés. Ils cumulent deux charges, la charge juive et la charge moderne. La charge de l’inquiétude juive et la charge de l’inquiétude moderne ».

Pour ne pas conclure sur une note négative, je reviens à l’enquête Ipsos d’octobre 2017. Elle montre que, malgré tout, une large majorité de l’opinion française (89 %) juge que les Juifs sont bien intégrés en France, qu’ils sont « des Français comme les autres » (92 %), que « le judaïsme fait partie de l’opinion française » (74 %) et que les Juifs ont beaucoup apporté aux arts, à la musique et à la littérature » (84 %) (pourquoi pas d’ailleurs aussi la science, la médecine ?)

L’AJCF fait beaucoup plus. Elle montre que les Juifs ont parmi les Chrétiens de véritables amis qui les aiment et les comprennent. Elle aide à découvrir quelque chose de plus précieux encore que l’amitié : la fraternité. MHL♦

Mireille Hadas-Lebel* Historienne spécialiste de l’histoire du Judaïsme, Vice-Présidente de l’AJCF.

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