Juifs et chrétiens : une fraternité Rempart contre l’antisémitisme

F Taubmann ajc-10-10-1810 Octobre 2018

Par Florence Taubmann*

D’abord je voudrais remercier Jacqueline Cuche et Mireille Hadas-Lebel pour leurs interventions dont les propos recueillent toute mon adhésion. Le supposant lorsque j’ai préparé ma propre intervention, je l’ai orientée différemment, en me penchant sur la question de la fraternité.

Je commencerai par deux récits de rencontre :

Dans certaines circonstances que je préciserai tout à l’heure, un de mes anciens collègues, disparu aujourd’hui, me dit qu’il avait participé, avec sa famille, au sauvetage de juifs pendant la guerre.

Avec le recul du temps, il témoigna que cette action se fondait sur des convictions humanistes et dirait-on aujourd’hui, « humanitaires ». Comment ne pas porter secours à des personnes persécutées, menacées, pourchassées pour ce qu’elles sont : en l’occurrence juives ?

ajcfPar fraternité humaine il était essentiel de démentir ce qui serait mis à jour plus tard, après la guerre, à savoir le déni d’humanité visant les juifs et les races jugées inférieures. On pense évidemment au terrible poème qui ouvre le livre de Primo Lévi : « Si c’est un homme »

Dans une autre circonstance, j’ai accompagné mon mari lors d’un reportage qu’il fit au Chambon sur Lignon à la rencontre de protestants qui avaient eux aussi sauvé des juifs pendant la guerre.

Je restitue les paroles d’un vieux monsieur, car elles sont représentatives d’autres personnes :

« Nous avons fait ce que nous avons fait car nous ne pouvions pas faire autrement. Et SURTOUT il s’agissait du peuple de DIEU. » Chez cet homme, comme chez beaucoup de protestants du Chambon, et encore d’autres personnes ailleurs, j’ai entendu l’expression de cette fraternité instinctive, mais qui est en réalité une fraternité de conscience où l’on peut voir la trace forte de l’éducation. Mais j’ai entendu en même temps l’expression d’une fraternité biblique et /ou théologique, une fraternité de prédilection.

Celle-ci générait une judéophilie se traduisant notamment par le refus de profiter de la situation pour faire du prosélytisme chrétien et convertir des jeunes enfants.

Je reviens maintenant à mon premier interlocuteur et aux circonstances de notre conversation, car c’est important. Ses paroles évoquant sa participation au sauvetage de juifs pendant la guerre venaient dans un contexte polémique.

Il s’agissait d’une vive discussion entre nous sur le conflit israélo-palestinien où mon interlocuteur s’appuyait sur une critique radicale du Premier Testament pour délégitimer le sionisme. Allant plus loin, il faisait même partie de ces gens transférant le statut de victimes aux palestiniens, « nouveaux juifs » de l’histoire.

Je n’entendais donc pas chez lui d’appel à une fraternité extensive (du peuple juif à d’autres peuples et à toute humanité) mais je constatais un transfert de fraternité, et une sorte de fraternité substitutive.

L’évocation de son action et de celle de sa famille pendant la guerre venait seulement pour prouver qu’on ne pouvait le taxer d’antisémitisme.

Exg FT 1.pngEn revanche, ce que je constatais aussi, c’était que, outre qu’il avait substitué les palestiniens d’aujourd’hui aux juifs d’hier, il était passé d’une fraternité de personne à personne à une fraternité de cause. Car les palestiniens dont il parlait étaient lointains, il ne les rencontrait pas concrètement, sauf une fois ou l’autre, dans un cadre militant.

Il me semble que nous devons toujours être conscients de cette bipolarité entre fraternité de cause et fraternité de personne à personne. Il ne faut pas être contre les causes, surtout lorsqu’elles sont justes, mais ne jamais oublier qu’en dernier ressort nous avons affaire à des humains, à des personnes réelles.

Et il faut dire encore, pour être juste, que peut exister également dans la judéophilie un risque de transformer les personnes à rencontrer en causes à défendre, pour des motivations idéologiques ou théologiques par exemple.

Ainsi cela existe parfois dans certaines formes de sionisme chrétien qui font du peuple juif et de son retour sur la terre d’Israël un enjeu eschatologique où le Christ revenant sur terre sera enfin reconnu par tous.

Alors la fraternité biblique et théologique avec le peuple juif, qui reste de prédilection, ne remplit pas pleinement sa vocation extensive. Car elle reste ambigüe – dès lors qu’elle vise une conversion des juifs -, et même suspecte si elle exclut d’autres groupes de cette fraternité.

Si nous avons une fraternité élective, une fraternité de prédilection, il semble essentiel de rappeler toujours qu’il s’agit d’une fraternité de personne à personne, et d’une fraternité à vocation universelle. Frères et sœurs les uns pour les autres nous le sommes également pour tous les autres. Si ce n’est pas le cas nous ne remplissons pas notre vocation commune et nous ne nous aidons pas à remplir nos missions respectives.

Comment notre fraternité peut-elle être un rempart contre l’antisémitisme ?

Exg FT 2.pngEn tant que concitoyens, rappelons d’abord le rôle des lois de notre pays, qui punissent les propos antisémites et l’incitation à l’antisémitisme, et a fortiori les actes antisémites. À ce propos nous pourrions évoquer les problèmes ou les tergiversations parfois rencontrés dans la qualification antisémite de certains crimes. Nous devons être attentifs ensemble à cette question. Mais elle est trop complexe pour être développée dans le cadre de cette soirée.

En revanche nous devons et pouvons-nous interroger ensemble sur la relation entre l’antisionisme et l’antisémitisme. Parfois ils vont explicitement de pair.

Mais parfois ce n’est pas le cas. La relation entre les deux est plus difficile à établir.

Ainsi il m’était difficile de taxer d’antisémite le collègue que j’ai évoqué tout à l’heure, même si sa critique d’Israël n’était pas seulement de circonstance mais visait sa fondation même, et donc le lien du peuple juif avec cette terre, ce qui pour moi relève de l’antijudaïsme.

Mais là nous étions dans un contexte de « connaisseurs ». Donc même si je l’avais traité d’antisémite, il se serait défendu, en évoquant sa participation au sauvetage de juifs pendant la guerre, en affirmant qu’il avait des amis juifs qui pensaient exactement comme lui… Mais il aurait quand même compris de quoi je parlais et pourquoi je le qualifiais ainsi.

Mais dans un contexte de non-connaisseurs ?

Tous les antisionismes sont-ils assimilables à de l’antisémitisme ?

Il y a des évidences « évidentes » pour ceux qui connaissent bien le sujet et qui ne le sont pas pour des personnes qui le connaissent moins, et qui parfois se laissent entraîner dans un main stream par ignorance ou légèreté.

Exg FT 3.pngOr si nous ne pouvons pas grand-chose contre des idéologues dont c’est le fond de commerce, nous pouvons essayer de construire le rempart de la fraternité entre ces idéologues et tous ceux qui pourraient tomber sous leur influence sans l’avoir vraiment cherché.

Comme je parlais de ce sujet l’autre soir avec mon mari, il me dit qu’il fallait absolument faire la différence entre l’antisionisme, comme source ou nouvelle figure de l’antisémitisme, et l’a-sionisme, finalement très répandu par manque de connaissance et d’intérêt pour le sujet.

C’est là que doit porter l’attaque, non sous forme de dénonciation ou d’accusation, mais par l’enseignement et l’explication.

Donc non un rempart – forteresse assiégée avec des machicoulis et de l’huile bouillante, mais un rempart avec des portes, de nombreuses portes, destinées à protéger mais également à s’ouvrir.

Alors il faut maintenant préciser cette fraternité entre juifs et chrétiens destinée à faire barrage à l’antisémitisme. Car le mot est à la fois essentiel dans son universalité mais insuffisant dans ses effets.

Le mot fraternité permet d’affirmer le lien filial à un même Dieu et à de mêmes parents originels. Mais en même temps la Bible nous prévient largement, à travers ses récits, de la sombre réalité des fratries et de la difficulté à devenir vraiment frères selon le cœur de Dieu.

Exg FT 4.pngC’est pourquoi non moins essentiel est l’ajout du mot « amitié » telle que nous l’avons développée dans l’Amitié judéo-chrétienne. La dernière fois que je l’ai rencontré, le Père Michel Remaud dans une conversation en aparté, m’a rappelé avec insistance l’importance et la profondeur de cette amitié.

De fait elle permet de ne pas se contenter d’une fraternité de principe et de cause en essayant de vivre et de chercher sans cesse une fraternité de personne à personne, une fraternité de rencontre. Une fraternité amicale.

Cela signifie plusieurs choses :

  • L’écoute et le respect de la parole de l’autre
  • L’encouragement par l’accompagnement et la solidarité
  • La défense contre les attaques
  • La connaissance partagée
  • L’invitation à la rencontre
  • La fraternité extensive et inclusive.

Sur la question de l’antisémitisme il est essentiel d’écouter ce que nos frères et sœurs juifs ont à nous dire : récits, témoignages, crainte, angoisse, souffrance, analyse. Ne pas être entendu sur des questions graves donne un terrible sentiment de solitude. On entend souvent exprimer ce sentiment aujourd’hui.

C’est pourquoi avec l’écoute vient aussi l’expression de la solidarité et de l’encouragement. Nous sommes avec vous. Vous n’êtes pas seuls. Mais cela ne peut être efficace que s’il y a relation de confiance.

Exg FT 5.pngLa confiance se fonde sur des attitudes et des faits : notamment la défense contre les attaques. Nous chrétiens avons un devoir de plaidoirie en faveur de nos amis quand ils sont attaqués. Parfois cela signifie des appels, des déclarations, mais aussi de manière plus quotidienne et moins visible, des interventions et des réactions au sein des cercles où nous vivons. Là je voudrais témoigner que j’ai parfois rencontré des personnes, chrétiennes ou non, n’appartenant pas forcément au cercle de l’AJC, mais qui, confrontées à des propos antisémites ou antisionistes, n’hésitaient pas à protester et réagir, quitte à se brouiller parfois avec certaines de leurs relations. Une fraternité contre l’antisémitisme est donc une fraternité de combat par le verbe, parole ou écriture, selon les charismes de chacun.

Mais pour que ce combat soit efficace il nécessite des armes affûtées, et c’est la connaissance partagée. Aujourd’hui les possibilités de connaître se sont multipliées : outre les conférences, émissions religieuses, livres, internet donne accès à beaucoup de documentation. Mais il est important de faire le tri et de nous conseiller mutuellement sur les outils qui peuvent le mieux nous aider à construire des argumentations de combat.

Au-delà de la connaissance que nous pouvons partager entre nous et avec des personnes extérieures, il faut inviter à la rencontre de personne à personne. C’est une des meilleures manières de lutter contre l’antisémitisme. Que les gens ne soient pas des figures fantasmatiques les uns pour les autres, mais des visages, des présences réelles.

On voit bien aujourd’hui que la résurgence de l’antisémitisme se nourrit de fantasmes et de mythes. Les idéologues et les propagateurs de haine savent très bien utiliser les outils de communication actuels pour propager des rumeurs et des calomnies, créer des boucs émissaires, revitaliser les peurs ancestrales de la judéophobie. Face à cela il faut combattre avec le réel, par la rencontre.

De la même manière et parallèlement, rien ne vaut, pour lutter contre l’antisionisme, les voyages en Israël et la rencontre des israéliens dans leur diversité. Par expérience j’ai vu des gens repartir d’Israël avec des images du pays très différentes de celles qu’ils avaient avant d’y aller. Et concernant le conflit israélo-palestinien, une conscience toute nouvelle de la complexité ne tardait pas à remplacer le schéma binaire habituel.

En conclusion je dirai que la fraternité entre juifs et chrétiens, pour faire rempart à l’antisémitisme, doit rester ouverte et invitante. Nous ne sommes pas un club fermé mais des témoins d’une fraternité extensive et inclusive. Si nous restons un club fermé, dans le confort de l’entre-soi, nous ne serons pas efficaces contre l’antisémitisme.

Mais si notre fraternité est extensive et inclusive, si nous la considérons comme l’archétype et le socle d’une fraternité avec tous les humains, si nous invitons à y entrer ceux qui le désirent, ceux qui sont en recherche d’amitié, de sens, de spiritualité …. Si nous ouvrons des portes dans le rempart, alors nous aurons une certaine efficacité.

J’aime souvent rappeler, dans l’enseignement biblique, qu’au temps de la naissance du christianisme, alors que le temple de Jérusalem fonctionnait encore et que déjà les synagogues donnaient leurs enseignements, gravitaient dans le monde juif et autour des communautés de nombreux non-juifs, qu’on appelait craignant-Dieu ou prosélytes, car ils trouvaient dans ces lieux la nourriture spirituelle dont ils avaient besoin sans forcément se convertir au judaïsme. C’est avec certains d’entre eux que se sont constituées pour une part les premières communautés de chrétiens.

Je crois donc que cette situation de proximité, liée à notre amicale fraternité, nous donne à nous chrétiens le devoir d’être des veilleurs, le devoir de travailler à remplacer l’antisémitisme ou la judéophobie par la judéophilie, notamment en affirmant et en montrant combien les juifs aiment le monde et sont amis de l’humain, contrairement à la rumeur qu’a toujours tenté de répandre l’antisémitisme.

Juifs et chrétiens ont la responsabilité de faire rayonner dans le monde, selon leurs vocations spécifiques et complémentaires un projet et une promesse pour la création et l’humanité : plus de justice, plus de partage, le respect de la création et des créatures, la réparation de ce monde et sa rédemption.

Que surtout les affres de l’antisémitisme et des antisémites ne réussissent pas à paralyser cette dynamique.

Et qu’au contraire notre fraternité renforce la conscience de cette mission. Afin que s’accomplisse un jour la vision d’Esaïe où les peuples se joindront au peuple juif pour prier à la montagne sainte de Sion.

Et les étrangers qui s’attacheront à l’Éternel pour le servir,
Pour aimer le nom de l’Éternel, Pour être ses serviteurs,
Tous ceux qui garderont le sabbat, pour ne point le profaner,
Et qui persévéreront dans mon alliance,
Je les amènerai sur ma montagne sainte,
Et je les réjouirai dans ma maison de prière
Leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel
Car ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les peuples.
Le Seigneur, l’Éternel, parle,
Lui qui rassemble les exilés d’Israël.
Je réunirai d’autres peuples à lui, aux siens déjà rassemblés.

Esaïe 56, 6-8.

florence-taubmann

FT♦

* Pasteur, ancienne Présidente nationale de l’AJCF

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