Léonard de Vinci enrôlé comme militant

Léonard Vinci.jpgPar Liliane Messika

On regarde toujours le monde en chaussant les lunettes de ses a priori, cela n’est plus à démontrer. Pourquoi alors trois télévisions nationales, l’italienne Rai, l’allemand ZDF et France Télévisions, associées dans un groupe de production bien-nommé L’Alliance, ont-elles décidé d’en administrer une énième preuve, de surcroît sur le dos de Leonard de Vinci ?

Qui est ce nouveau militant ?
Léonard de Vinci, génie absolu, a vécu 67 ans (1452-1519) pendant lesquels il a excellé dans toutes les disciplines. Peintre, inventeur et architecte, mentor de François 1er, il a offert à la France des œuvres emblématiques comme la Joconde ou le château de Chambord. L’Italie, où il est né, a bénéficié d’inventions guerrières déterminantes : son tank est une construction ambulante hérissée de canons et sa mitraillette (on disait ribaudequin, car la mitraille n’existait pas encore), une plateforme mobile sur laquelle plusieurs fusils pouvaient tirer des salves commandées par une seule manette.

Jules Verne s’est inspiré de son scaphandre, les frères Wright de ses croquis de machines volantes, Paul Cornu de sa vis aérienne pour le premier hélicoptère, Isaac Asimov de son chevalier mécanique, vrai robot qui bougeait et parlait de son propre chef, dès 1495. Aujourd’hui encore, son Homme de Vitruve offre 264.000 versions sur Google y compris en servant de base aux logos de mille et une entreprises.

La TV va traiter Leonardo comme Leonarda
« Une journée bien remplie donne un bon sommeil, une vie bien remplie donne une mort tranquille », disait le Maestro, qui doit se retourner dans sa tombe en entendant parler de la série (mal) inspirée par sa vie, qui sera diffusée à l’occasion des 500 ans de sa mort, en 2019.

Dans les 13.000 pages de ses carnets de notes, remplis de textes, de croquis, de plans et de dessins, les scénaristes de la série avaient un vaste choix pour promouvoir chez les téléspectateurs l’appétit pour l’art, les sciences, les mathématiques, la physique, l’anatomie, la philosophie ou l’ingénierie… Ils ont plutôt creusé son régime alimentaire et sa sexualité.

La patronne de la fiction de la Rai, Eleonora Andreatta, semble ravie et fière de l’angle original, voire particulier, qui orientera la série :

« ‘’Leonard de Vinci était un réel outsider à l’époque de la Renaissance. Il était un enfant illégitime, homosexuel, végétarien et gaucher’’, explique-t-elle. Dans la société italienne du XVIe siècle en clair, Léonard de Vinci détonnait et c’est cela que la Rai entend raconter (Le Point). »

De quoi ce choix est-il le nom ?
Un collectionneur spécialisé dans les peintures du XVIIIe siècle parlait un jour de la remarquable collection de Linné. Linné le botaniste suédois ? lui demanda son interlocuteur. Non, Linné le collectionneur, répondit-il. Mais c’est la même personne que le naturaliste mondialement connu pour avoir construit les bases du système moderne de nomenclature des espèces vivantes ? insista l’autre. « Moi, je le connais comme collectionneur, trancha le premier, je ne sais pas à quoi d’autre il passait son temps. »

Cette histoire décrit probablement le processus qui meut les créateurs de la future série Leonardo, passionnés par les détails secondaires et ne prenant le principal que pour les illustrer : oui, Vinci passait la majeure partie de son temps à créer des chefs d’œuvre dans tous les domaines, mais eux imaginent que les téléspectateurs seront surtout avides de connaître ses sous-vêtements et son garde-manger.

Le fait qu’il ait inventé le vélo fait-il de Vinci une pédale ?
En réalité, s’il a bien inventé la bicyclette, il n’y a pas de preuve que le génie de la Renaissance ait été homosexuel. En 1476, à l’âge de 24 ans, il fut accusé avec trois autres jeunes d’avoir violé un modèle âgé de 17 ans, Jacopo Saltarelli. Une simple lettre anonyme avait suffi (Internet et #MeToo n’existaient pas encore) pour envoyer les quatre accusés en prison, dans l’attente d’une sentence qui pouvait les mener au bûcher. Heureusement pour l’art et les sciences, le procès n’apporta aucune preuve confortant l’accusation et ils furent relâchés, après avoir passé deux mois en préventive.

Cette expérience traumatisa Vinci. On a la trace, de l’accusation et de son incidence sur son psychisme, aussi bien dans son journal intime que dans sa biographie, car il ne se maria jamais et dissimula toutes ses amours, quelles qu’elles aient été. Cela n’empêche évidemment personne d’imaginer qu’il avait des relations autres que platoniques avec ses deux « assistants », pour employer un anachronisme. Ils avaient tous les deux été engagés, à l’origine, comme modèles et ils vécurent avec lui jusqu’à la fin de sa vie. Comme un vieux couple à trois ?

Dis-moi ce que tu regardes, je te dirai pour qui tu te prends
La volonté de présenter un génie universel sous l’aspect d’un « réel outsider à l’époque de la Renaissance » et de s’attarder sur ce qui, au XXIe siècle, est considéré comme signe d’appartenance à une minorité visible : « enfant illégitime, homosexuel, végétarien et gaucher », ne démontre pas, de la part des idéologues victimaires qui ont fait ce choix, une aptitude à découvrir les potentialités indécelables d’un génie, mais plutôt une propension à privilégier les cancans par rapport à l’histoire majuscule.

Que l’inventeur de l’automobile, du scaphandre, du parachute, du bateau à aube, de la machine à polir les miroirs, du métier à tisser, du roulement à bille, que le peintre de la Joconde, l’architecte du château de Chambord soit réduit à « gay et végétarien » en dit long sur leur courte vue.

La signora Andreatta a choisi de centrer chaque épisode sur un chef d’œuvre ou une découverte du Maître, « Mais les aspects personnels de sa vie et son côté aventureux seront au premier plan. »

Anachronisme chronique
Plus on dispose d’informations sur des civilisations éloignées de nous dans le temps ou dans l’espace et moins on arrive à se détacher de la grille de lecture collée à notre nombril. C’est pourquoi il ne se passe pas une semaine sans qu’une sommité des siècles passés soit condamnée pour un délit qui n’existait pas de son vivant.

Dans ce cadre, Carmen, l’opéra de Bizet dont le livret original, écrit en 1875, péchait par misogynie, a vu le directeur d’un théâtre florentin demander au metteur en scène de modifier la fin parce qu’il estimait « qu’à notre époque, marquée par le fléau des violences faites aux femmes, il est inconcevable qu’on applaudisse le meurtre de l’une d’elles (Le Point) ». Du coup, c’est Carmen qui tue Don José et pas l’inverse, même si tout l’opéra était construit pour amener ce final. Ceux qui ont applaudi le plus fort sont probablement ceux qui se sont lamentés le plus bruyamment lors de la destruction des Bouddha de Bamyian par les talibans.

Que penseront nos descendants de notre époque où l’on sacrifie la logique à l’idéologique, la politique à la mécanique des fluides, l’historique à la casuistique et le romantisme au moralisme, tout en nous haussant du col de notre supériorité morale et de notre conscience immaculée ?

Au siècle dernier, les auteurs de science-fiction avaient théorisé le temps comme une quatrième dimension. Nos contemporains aplatissent le réel pour le réduire à deux seulement, faisant l’impasse sur le temps et la profondeur. Seuls ont désormais droit de cité les conventions de la bienpensance et le conformisme des idées reçues.

On envisage de débaptiser les rues Voltaire (pour antisémitisme), les écoles Jules Ferry (pour colonialisme), etc. ad nauseam.

Il est à craindre que la nouvelle série Leonardo aborde le jugement porté par la Renaissance sur l’homosexualité à l’aune de la Gay Pride planétaire, celui sur les enfants illégitimes avec l’œil d’un familier des divorces et de la GPA et qu’elle indexe le génie de la Renaissance à celui des rappeurs et des tagueurs qui font la joie des Inrocks

Le pire n’est pas sûr, mais pourrait advenir : un Leonardo.2 sur le thème « son génie s’expliquait par son homosexualité » et un Leonardo.3 (dans trois ans ? Cinq ans ?), conséquence logique du précédent, enseignant que seule, l’homosexualité peut conduire au génie.

Du coup, il serait logique de leur réserver les écoles d’art !

Oui, Vinci était un outsider et il a probablement été stigmatisé.

La stigmatisation peut mener à l’excellence : un scientifique français réclamait il y a quelques années dans Le Monde que l’on écarte les Juifs de la sélection des prix Nobel, parce qu’ils en avaient déjà trop reçu !

Elle peut aussi conduire à un repli identitaire centré sur la victimisation et l’aigreur, qui peuvent amener la création des UNWRA et des Indigènes antirépublicains. Brrr…

Et puis il y a la troisième voie qui est celle du génie, trop pris par ses inventions et ses chefs d’œuvre pour se préoccuper de l’opinion d’autrui. Mais enfin, dites-nous le principal : qu’est-ce qu’il mangeait, Leonardo ?

Logo Liliane Messika“Mamma mia, il nulla non ha centro e i suoi limiti sono il nulla!”, Leonardo da Vinci
(Le néant n’a point de centre et ses limites sont le néant)

LM♦

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2 commentaires

  1. votre lucidité me renverse, à nouveau votre article nous assoie sur nos convictions que la société dans laquelle nous évoluons est truffée d’incohérences………effectivement ce génie qui a été, ne peut être réduit à des schémas aussi ridicules, mais absorbés par le plus grands nombres, cela devient une réalité et aussi un signe de propagande……….Nous sommes les « gardiens du Temple », mais les prises de positions et notre libre arbitre ne suffisent plus. Bien à vous pour votre talent

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