Dans les pas de Sholem Aleykhem à Kiev

Sholem-Aleichem.jpgPar Ada Shlaen*

« Comme Kiev semble modeste, comparé à Paris si éblouissant et Berlin si propre ! Et pourtant si je devais choisir entre ces trois villes, je pencherais pour Kiev, même s’il n’est pas aussi radieux et confortable. »

Ces mots du grand écrivain yiddish Sholem Aleykhem font sentir les relations complexes des Juifs de l’Europe orientale avec la capitale ukrainienne, d’autant plus qu’il la connaissait bien, car il y avait vécu plus de vingt ans. Dans ses œuvres il désigne souvent la ville sous le pseudonyme ironique de Yekhupets, « l’Égypte en miniature », ce qui correspondait à l’idée de la terre d’exil. Il sous-entendait qu’à cet endroit, les Juifs devraient s’endurcir et redevenir un peuple uni, comme autrefois au pays des pharaons. Il constatait que Kiev était interdit à la plupart de Juifs qui n’avaient pas le droit d’y séjourner et pourtant, ils avaient très envie d’y vivre.

La jeunesse

L’enfance et la jeunesse de Sholem Rabinovitch se sont déroulées dans la zone de résidence de l’Empire russe. Il est né en 1859 à Pereïaslavl, dans la région de Poltava, une ville fort ancienne, où le 8 juillet 1709 l’armée russe, dirigée par le tsar Pierre le Grand a écrasé l’armée suédoise de Charles XII. Cette défaite marqua le déclin définitif de la Suède en tant que grande puissance, et l’arrivée de la Russie impériale sur l’arène politique européenne, voire mondiale[1]. Et même si des Juifs habitaient déjà à l’époque dans cette région, on peut supposer que ces questions de haute diplomatie ne les intéressaient guère !

Au milieu du XIXe siècle Pereïaslavl était un shtetl où la famille des Rabinovitch, nombreuse et attachée aux traditions séculaires, était très respectée.

En revenant de la Foire, Sholem Aleykhem.jpg
En revenant de la foire

Dans plusieurs œuvres et surtout son autobiographie inachevée, Funem yarid[2], il avait peint avec beaucoup de tendresse ses parents, ses oncles et surtout sa grand-mère Minda, toujours fière et prête à affronter toutes les difficultés de la vie. La Russie vivait alors la période de réformes d’Alexandre II, et les changements profonds de la société influencèrent aussi la communauté juive. Les Juifs, tout en restant fidèles à leur culture et à leur mode de vie ancestral, adoptaient peu à peu les changements qui les rapprochaient de la vie moderne.

Ainsi le père de l’écrivain, Nokhum Vevik, un homme fin et cultivé, proche de la Haskala[3], tout en faisant suivre à ses enfants une scolarité traditionnelle dans un kheder, a fini par accepter pour son fils Sholem (Salomon) l’enseignement dans un lycée russe, ce qui était un fait tout à fait nouveau.

La famille du futur écrivain était modeste, et au fil des ans, leur situation matérielle s’était même dégradée, surtout après la mort précoce de la mère et le remariage du père. Ces déboires causèrent des déménagements, à la recherche d’un sort meilleur, mais on passait d’un shtetl à un autre, sans connaître de réelles améliorations. Pour Sholem Rabinovitch la planche de salut sera sa bonne éducation, tant juive que russe, ses excellents diplômes scolaires et sa bonne connaissance des langues.

Arrivée à Kiev

Il commença à gagner sa vie encore adolescent, en donnant des cours particuliers et déjà à l’époque il rêvait de devenir écrivain. À 17 ans il vint à Kiev avec son récit Le canif qui sera publié d’ailleurs bien plus tard. Il devait alors éviter des contrôles de police, car il n’avait pas d’autorisation, indispensable aux Juifs pour séjourner dans la ville. Ce court séjour lui donna envie de s’y installer ce qu’il réussira à faire plusieurs années plus tard.

Mais c’était une courte parenthèse dans la vie du jeune homme qui devint précepteur dans la famille de Meylakh Loyev, un homme très riche et influent dans la région, qui administrait les terres du richissime comte Branicki. La fille de Loyev, Olga (Golda) était son unique élève. Les jeunes gens tombèrent amoureux ; pour commencer, le père ne voulait pas d’un tel prétendant, pensant que sa fille pouvait faire un bien meilleur mariage. Mais Olga et Sholem étaient très tenaces et sûrs de leurs sentiments. Au bout de six ans d’attente ils se marièrent, en 1883 ; le père finit par accepter cette union et même légua au couple toute sa fortune.

Russe ou yiddish ?

À l’époque, Sholem Aleykhem était un écrivain débutant qui hésitait entre le russe et le yiddish. Par exemple, le cycle Les Rêveurs, écrit en russe, fut publié au début des années 1880. Mais parallèlement, à la même époque, il penchait pour le yiddish, voyant en cette langue de grandes potentialités d’expression, et à qui il donnera ses lettres de noblesse. Et pourtant on parlait alors d’un jargon, incapable de devenir une vraie langue littéraire. En 1883, dans l’hebdomadaire Yiddishes folksblat[4], il publia la nouvelle Zveï shteïner[5]et le récit Di vybores[6]. Il utilisa alors pour la première fois le pseudonyme qui bientôt le rendra célèbre (il s’agit d’une salutation traditionnelle : « Que la paix soit avec vous »). Déjà dans ses premières œuvres, nous trouvons les caractéristiques de son style : humour, aisance dans la narration, capacité de présenter simplement les sentiments les plus complexes. Ses héros, les Juifs de shtetlekh, sont confrontés tous les jours aux difficultés de la vie et gardent pourtant l’humour et le sourire. Ils ne se laissent jamais abattre par l’adversité.

Après son mariage, il eut les moyens de publier plus facilement ses œuvres, et rapidement devint très populaire auprès des lecteurs juifs. Il finançait aussi un almanach, intitulé La bibliothèque populaire juive et payait aux auteurs des honoraires très conséquents.

Enfin à partir de 1887, il avait les moyens de s’installer avec sa famille à Kiev, devenu par ailleurs « un personnage » de ses nombreux récits. Dans le Kiev moderne, il reste encore des immeubles où Sholem Aleykhem a habité ; on peut signaler l’immeuble du 27 de la rue Sakssaganskaïa, et non loin de là, le monument à sa mémoire qui fut érigé en 1997. Mais il n’est pas resté longtemps à cette adresse, car Sholem Aleykhem dut quitter la ville en 1891. La fortune, héritée de son beau-père, n’a pas assuré pour longtemps le bien-être de la famille. Il n’a pas fait fortune en tant qu’éditeur. De plus, l’écrivain, bien imprudemment, s’était livré à la spéculation boursière et y perdit des sommes très importantes. Il se retrouva même endetté. Pour se consoler, il disait que les observations de cette période lui servaient de matériau irremplaçable pour ses écrits. Il était harcelé par ses créanciers et déménagea pour Odessa qui était alors un centre très vivant de la culture yiddish. Il était de nouveau pauvre mais ravi des possibilités intellectuelles et culturelles que cette ville lui offrait. Son personnage préféré, Menakhem Mendl, dans une lettre à sa femme, parle en ces termes d’Odessa : « Je ne suis pas en état de te décrire la ville d’Odessa, sa grandeur et sa beauté, ses habitants aux caractères merveilleux ! » Pendant ce séjour, il devint très proche d’un autre grand écrivain yiddish Mendele Moïkher Sforim. Comme ce dernier, né en 1836 était bien plus âgé que Sholem, il l’appelait « seïdé » (grand-père).

Sholem-Aleichem-Kiev.jpg
Sholem Aleykhem, Kiev

Heureusement grâce à l’aide de sa belle-mère, il put payer ses dettes et fut content de retrouver Kiev au bout de quelque temps. Alors, la période la plus importante de sa vie dans la capitale ukrainienne se déroulera entre 1895 et 1905 au numéro 5 de la rue Bolshaïa Vassilkovskaïa, dans un grand immeuble, dessiné par l’architecte Vladimir Nikolaïev. Sholom Aleykhem eut alors une période tout à fait faste ; dans cette maison, il écrivit plusieurs œuvres importantes, entre autres son roman épistolaire Menakhem Mendl le rêveur, plusieurs nouvelles des cycles Tévie le laitier, Les gens de Kasrilevke, Les contes ferroviaires, Les contes pour enfants. Il consacrait aussi beaucoup de temps à sa correspondance, car à l’époque l’art épistolaire était très prisé. Parmi ses destinataires il y avait des écrivains yiddish et russes très connus comme Mendele Moykher Sforim, Haïm Nakhman Bialik, Léon Tolstoï, Maxime Gorki ou bien Anton Tchekhov à qui il avait écrit une lettre en 1903 après le pogrome de Kichinev. Sholem Aleykhem eut l’idée de faire éditer un recueil de textes au profit des survivants. Tchekhov lui répondit par une lettre du 19 juin 1903. Il écrivait que « tous ses récits étaient à sa disposition, qu’il était autorisé à les publier dans la traduction yiddish, puisqu’ils étaient destinés à aider les victimes du pogrome ».

L’appartement de Kiev

Les proches de Sholem Aleykhem ont laissé des descriptions de l’appartement qui se trouvait au quatrième étage. L’entrée était assez sombre, mais le grand cabinet de l’écrivain était inondé de lumière. Dans la pièce il y avait un grand bureau avec un haut fauteuil rembourré. Comme il aimait écrire débout, près d’une fenêtre, se trouvait un pupitre qu’il affectionnait. Il était un grand lecteur et dans la pièce on pouvait voir deux énormes bibliothèques remplies de livres. Au-dessus du bureau il y avait des portraits de ses écrivains préférés. La salle à manger avec une grande table, était vaste, prévue pour de nombreux convives qui s’asseyaient dans des chaises de paille. Le long d’un mur il y avait un grand buffet ou plutôt un vaisselier. Les murs étaient ornés des photos de famille : les parents d’Olga et de Sholem, les portraits des six enfants du couple.

Son gendre D. Berkovitch affirme dans ses mémoires que l’écrivain passa à Kiev ses meilleures années, peut-être les plus heureuses et fécondes. « Cette ville était pour lui un point d’observation d’où il scrutait la vie de ses contemporains. Kiev, surnommé Yekhoups, nourrissait son imagination dès qu’il prenait place à sa table de travail ».

À l’époque, Sholem Aleykhem était déjà un écrivain mondialement connu. Cette popularité était renforcée par des rencontres régulières avec ses lecteurs quand il lisait ses récits et les extraits de ses pièces. Il devait avoir un vrai talent d’acteur ! Les Juifs qui quittaient par vagues entières la Russie dans les années 1880 pour les États-Unis emportaient avec eux l’amour de leur écrivain préféré. On l’appelait alors « un Marc Twain juif », lorsque l’écrivain américain put le rencontrer, il constata qu’« il était un Sholem Aleykhem américain ».

Cette vie, heureuse somme toute, prit fin en 1905 pendant la première révolution russe. À ce moment, tout le sud de la Russie connut une vague de pogromes. Le désordre régnait dans la ville, où une grève générale venait d’être déclenchée. L’écrivain constata d’ailleurs dans une lettre, écrite à l’époque : « Je suis parti de Kiev par le dernier train, car ma vie était menacée ».

Après 1905 l’écrivain mena pendant plusieurs années une vie errante, avec des séjours fréquents dans des sanatoriums suisses et allemands où il soignait une tuberculose qui s’aggravait malheureusement au cours des ans. Mais il se tenait toujours au courant des évènements importants qui avaient lieu à Kiev. En 1912 il prit défense de Menakhem Beïlis[7], accusé à Kiev d’un crime rituel. Ce motif est même devenu le thème de son roman Une blague sanglante, terminé en janvier 1913, avant le début du procès qui devait innocenter la victime des calomnies.

En 1914 au début de la guerre, il se trouvait en Allemagne d’où il fut expulsé en tant que citoyen de l’Empire russe, et traversa l’Océan Atlantique pour s’installer à New-York où il meurt le 13 mai 1916. Son enterrement fut suivi par plus de 200000 personnes.

Un musée

Depuis, plus d’un un siècle s’est écoulé. Mais son souvenir reste vivant à Kiev où il passa une période si importante. Dans le musée de la littérature ukrainienne (sic !) une salle lui est consacrée. Pendant de longues années qui suivirent son départ, l’immeuble de Bolshaïa Vassilkovskaïa se dressait au centre de la ville, dans le prolongement de la rue principale, Krechtchatik. Le 6 mars 1959 ; une plaque pour le centenaire de la naissance de l’écrivain fut placée sur sa façade. Malheureusement il y a une dizaine d’années pendant des travaux de rénovation du quartier, ce bâtiment a été démoli et remplacé par un grand centre commercial. Mais « à quelque chose malheur est bon », car on y a prévu un emplacement pour le musée de Sholem Aleykhem, inauguré le 2 mars 2009 pour commémorer le 150ème anniversaire de sa naissance.

Menahem-Mendl-le-reveurCe musée n’est pas très grand, sa surface dépasse à peine 220 m2, disposés sur deux niveaux. Nous n’y trouvons malheureusement pas d’objets ayant appartenu à l’écrivain ; sa vie errante et surtout les révolutions, les guerres et les pogromes qui ont ravagé l’Ukraine au XXe siècle, n’étaient pas propices à la survie du monde matériel. Nous y voyons quand même des photographies et des tableaux qui présentent l’écrivain et ses proches. Les copies de ses diplômes prouvent l’excellence de son parcours scolaire. Les affiches théâtrales témoignent de la popularité de ses pièces. Il aurait pu lire les journaux de l’époque affichés sur les murs. Les photos de sa femme et de ses enfants nous font pénétrer dans son intimité. Un beau samovar aurait pu trôner dans la salle à manger de l’appartement familial… Il y a aussi des multiples éditions de ses œuvres en yiddish, russe, polonais, anglais, français…. On peut même voir un exemplaire des Aventures de Motl en chinois, offert par son traducteur. Nous pouvons aussi voir quelques objets d’époque qui auraient pu se trouver dans l’appartement du vivant de l’écrivain. Ce musée est dédié non seulement à Sholem Aleykhem, mais aussi à toute la communauté qu’il représente. Grâce aux photos, nous pouvons voir des traces de la riche histoire juive sur ces terres. Pour cette raison ces images de synagogues et de pierres tombales (matzevas) y trouvent aussi leur place. Ainsi nous sentons nous plus proches de la vie de Juifs de Kiev de la fin du XIXème et du début du XXème.

L’Ukraine d’aujourd’hui et les Juifs

De nos jours il y a toujours des Juifs en Ukraine, mais nous ne connaissons pas leur nombre exact, faute d’un recensement fiable. De plus, d’après les estimations, les Juifs partent, surtout pour l’Israël. L’antisémitisme, même s’il existe, n’est pas la raison principale de ces départs. En revanche, la guerre dans l’Est de l’Ukraine fait fuir les gens. Il n’y aura plus jamais de grande communauté dans cette partie du continent européen. Pourtant, les Juifs ukrainiens sont à la recherche de leurs racines, perdues pendant les décennies du régime soviétique, et le musée de Sholem Aleykhem participe à ce processus. Il ne se limite pas à la présentation d’objets, aussi intéressants soient-ils. On y organise des concerts, des spectacles ; des expositions. Dans ce cadre se placent aussi des conférences et des séminaires, consacrés à l’histoire des Juifs dans l’est du continent européen. La période douloureuse et tragique de la Shoah, les relations complexes entre les Juifs et les Ukrainiens sont souvent évoquées. On peut espérer que ce lieu auréolé par la présence du grand écrivain yiddish pourrait aider à la compréhension entre ces deux communautés. AS♦

* Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles

[1] Cette période est très mal connue en France, encore aujourd’hui. On peut conseiller le livre de Voltaire Histoire de Charles XII, publié en 1731.
[2] En revenant de la foire, le livre n’est pas traduit en français, mais on peut le trouver en anglais sous le titre The Great Fair.
[3] Haskhala : il s’agit du mouvement de pensée juive aux XVIIIe et XIXe siècles fortement influencé par la philosophie des Lumières. Ce mouvement est apparu tout d’abord en Allemagne, puis s’étendit aux communautés juives en Europe orientale. La personnalité fondatrice de ce mouvement était Moïse Mendelssohn (Le grand-père du compositeur Felix Mendelssohn). Les partisans du mouvement portent le nom de maskilim.
Ada Shlaen[4] Journal populaire juif
[5] Deux pierres
[6] Les élections
[7] https://mabatim.info/2018/01/10/de-laffaire-dreyfus-a-laffaire-beilis/

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Un commentaire

  1. Un grand merci pour avoir ressuscité Shalom Aleichem, l’écrivain et l’homme qui a sans doute le mieux réussi l’amalgame entre l’âme juive, la misère, l’humour et l’optimisme si bien rendu dans tout son œuvre : si Tevié est le plus connu, il ne fait pas d’ombre à l’echange de lettres entre Menachem Mendel et son épouse (Menachem Mendel le rêveur – Albin Michel).
    Votre texte, chère Ada, à fait le tour de mes amis aux Etats-Unis, Canada, Israël, et bien sûr de France et je dois vous dire combien ils l’ont apprécié.

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